Deuxième partie :
Chronique d'une espérance avortée
(1893-1914)

"Des ruines, beaucoup de ruines, ne serait-ce que celles d'une espérance avortée…"
E. Amman, "Choses d'hier", RSR, 1930, p. 677.

Introduction

L'expression "esprit nouveau" dont on se sert pour caractériser le changement de climat intervenu dans le domaine des relations entre l'Église et la République dans la dernière décennie du XIXe siècle, peut s'appliquer aux rapports de la religion et de la culture. Le recul des prétentions du positivisme, le mouvement littéraire néo-chrétien, le sentiment que la société est en quête de morale, les signes ne manquent pas qui indiquent que la génération précédente a peut-être un peu rapidement conclu à la fin de la religion.

Mais il n'en est pas moins évident pour ceux des ecclésiastiques et des laïcs catholiques qui suivent de près le mouvement des idées, que le regain d'intérêt pour les questions religieuses ne signifie pas pour autant une adhésion pure et simple au catholicisme d'antan. La manière dont les hommes, nés et élevés dans une culture qui s'est développée en dehors de l'Église et, en grande partie, contre elle, se posent désormais les questions religieuses, n'a plus grand chose à voir avec celle dont l'Église catholique estime devoir les aborder et les présenter.

Personne parmi eux, et Mgr Mignot moins que quiconque, ne se faisait d'illusions sur la distance à combler entre les positions du magistère sans cesse réaffirmées et celles qu'ils avaient été amenés à prendre face à l'ébranlement culturel du monde contemporain. Et cela d'autant plus qu'ils mesuraient une autre distance : celle qui séparait leurs contemporains du discours de l'Église. Leur espérance portait justement sur la possibilité de combler cette double distance sans rien abandonner de la doctrine catholique. Leur illusion, si illusion il y a eu, a été de croire que Rome prendrait conscience du fait que la stratégie de forteresse assiégée qui obligeait à abandonner sous la contrainte des faits, des positions réputées fondamentales, n'était plus tenable, qu'elle était même contraire à la tradition de l'Église et qu'il fallait, comme le disait Mgr Mignot "ouvrir les bras à ceux qui ne pensent pas comme nous". Plus réaliste ou plus prudent Mgr Duchesne ne croyait pas possible une telle attitude. Etait-elle pourtant si utopique ? L'Église n'avait-elle pas toujours changé tout en affirmant rester identique à elle même ? Pourquoi ne serait-elle pas capable de définir à nouveau ce que voulait dire être catholique ? Telle était en effet la question essentielle et il est donc compréhensible que la crise se soit nouée autour d'une tentative de réponse à un livre intitulé L'Essence du christianisme.

Personne cependant n'imaginait que dans cette voie, les choses iraient d'elles-mêmes. C'est pourquoi, si la destitution de l'abbé Loisy en novembre 1893 apparaîtra a posteriori à Mgr Mignot comme le péché originel de la crise moderniste, il n'y a vu, sur le moment, qu'un incident de parcours, regrettable certes, mais sans caractère particulièrement alarmant. La seule chose qu'il estima devoir absolument empêcher c'est une condamnation romaine. Pendant dix ans ce sera la seule motivation de son action. C'est aussi pourquoi la mise à l'Index des livres de l'abbé Loisy est pour Mgr Mignot une date majeure. Même s'il ne se l'avoue pas tout de suite, un ressort s'est cassé en décembre 1903 devant l'apparente et incompréhensible volte-face de Pie X. L'œuvre de l'abbé Loisy mise à l'Index, c'est le signe que la stratégie d'ouverture est rejetée par Rome et perdu le combat dans lequel il s'était engagé. Sa correspondance avec l'exégète en témoigne sans ambiguïté qui s'espace à partir de 1904 et se tarit presque totalement avant même l'excommunication de 1908. Entre temps, les condamnations solennelles du décret Lamentabili et de l'encyclique Pascendi ainsi que les mesures disciplinaires ultérieures qui les accompagnent ne seront que des confirmations : "Nous sommes des vaincus, écrira-t-il alors au baron von Hügel, et aucune réaction ne se produira du vivant de Pie X" 644 .

L'intérêt que Mgr Mignot avait porté à la question biblique l'avait préparé à en comprendre les enjeux et il était disponible pour intervenir en faveur de la cause de la critique historique qui s'identifiait alors en France à celle de l'abbé Loisy. Le hasard d'une rencontre - celle du baron von Hügel - l'a effectivement propulsé au cœur de la crise dans laquelle il s'est investi non sans courage, espérant que sa fonction épiscopale lui donnerait assez de crédit pour être entendu à Rome et qu'il pourrait jouer un rôle de modérateur entre les conservateurs et les libéraux, entre les théologiens et les critiques. D'autre part son tempérament conciliant, son ouverture d'esprit lui permettaient d'accepter des hypothèses ou des formes d'action qu'il n'approuvait pas nécessairement mais qui lui semblait être la manifestation de la vie même de l'Église. Elles le portaient de plus à juger inefficaces les mesures d'autorité surtout lorsqu'elles risquaient de briser des hommes dont il estimait qu'ils avaient peut-être tort mais qui s'étaient portés aux limites incertaines de l'orthodoxie dans le seul souci de servir l'Église.

Non seulement il n'y est pas parvenu, mais sa persévérance à vouloir donner droit de cité à cette vision optimiste lui a valu d'être l'objet d'attaques régulières de la part des intransigeants - ce dont il s'accommodait plus ou moins - mais aussi d'une suspicion de la part du Vatican - ce qui l'affectait plus qu'il ne l'admettait.

C'est à cette chronique d'une "espérance avortée" que nous allons maintenant nous consacrer. Pour donner quelque chance à l'abbé Loisy de continuer son travail (chapitre 1), Mgr Mignot s'est employé à préparer les esprits de la hiérarchie catholique d'une part et de l'opinion publique d'autre part (chapitres 2 et 3) et à empêcher une condamnation quand les menaces se précisent (chapitre 4). Cette condamnation effective, il a tenté d'éviter que les mesures romaines n'entraînent Loisy à faire preuve de plus de radicalisme (chapitre 5) tandis qu'il devait faire face lui-même aux dénonciations les plus extravagantes (chapitre 6).

Notes
644.

Mgr Mignot au baron von Hügel, 17 octobre 1910, ms 2821.