2. Le Centre universitaire catholique se détache de la Paroisse universitaire

a) Une émancipation progressive

A la sortie de la guerre, la plupart des groupements confessionnels cherchent à se réorganiser et à se restructurer : le Groupe d’étudiants catholiques de la Sorbonne tente de retrouver une certaine unité 91 et la Paroisse universitaire souhaite poursuivre son travail spirituel centré sur la vocation spécifique de l’enseignant catholique en milieu laïque. Dans ce cadre, la dimension enseignante du CUC apparaît aux dirigeants de la Paroisse trop éloignée de leurs propres objectifs spirituels et pédagogiques. Le processus d’émancipation est lancé.

La nomination d’un président constitue la première étape. Madeleine Leroy choisit Henri Bédarida, professeur d’italien en Sorbonne. Universitaire catholique reconnu, c’est également un résistant de la première heure. Le 6 novembre 1940, il avait été le premier universitaire à adresser une lettre de protestation au doyen de la Faculté des lettres de Paris contre la politique raciale du gouvernement de Vichy 92 . Par la suite, Henri Bédarida avait accueilli dans sa maison de Lyon, le père Chaillet fondateur des cahiers clandestins Témoignage chrétien 93 . La deuxième étape est la nomination d’un aumônier. Jusqu’alors c’était le père Brillet, oratorien et aumônier de la Paroisse universitaire qui en avait eu la charge, mais il estimait qu’une personne plus jeune et plus proche des étudiants devait lui succéder. Madeleine Leroy demande à l’archevêque de Paris, le cardinal Suhard, de confier à l’abbé Berrar cette fonction. Ce dernier, originaire du diocèse de Metz, avait fait ses études au séminaire des Carmes à Paris puis avait réintégré son diocèse d’origine après sa formation. Pendant la guerre, il avait été fait prisonnier ; délivré, il avait été chargé d’un enseignement au séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux. Le cardinal Suhard accepte et demande à l’évêque de Metz l’incardination de l’abbé dans le diocèse de Paris. Peu à peu se mettait donc en place le noyau de ce qui allait constituer plus tard le bureau, autour de sa fondatrice, de son président et de son aumônier.

Figure :
Figure : 2 : abbé Berrar ; 3 : Henri-Irénée Marrou ; 4 : Henri Bédarida ; Madeleine Leroy ; 6 : André George ; 7 : Daniel-Rops

La dernière étape d’émancipation s’accomplit pendant les vacances d’été 1945 lorsque le groupe quitte la rue d’Assas pour s’installer au 61 rue Madame, l’abbé Berrar ayant été nommé directeur de la Maison diocésaine des étudiants et aumônier diocésain des étudiants. Cette Maison était l’héritière du Cercle de Luxembourg, elle hébergeait la Fédération française des étudiants catholiques (FFEC), des étudiants et quelques ecclésiastiques. Elle possédait une chapelle, une salle de conférences de 380 places. Trois pièces étaient affectées au nouveau foyer 94 . Le 17 avril 1945, le CUC est alors déclaré à la préfecture comme "Centre de culture chrétienne" 95 . En juillet 1945, un comité provisoire du CUC est constitué : Henri Bédarida conserve son poste de président, Madeleine Leroy est nommée vice-présidente, Henri Mourier est nommé responsable de la section Droit, Roger Pons, un normalien agrégé de lettres et membre de la Paroisse universitaire est nommé secrétaire de rédaction 96 et enfin, Alain Guillermou reçoit la fonction de trésorier 97 . Par la suite, un autre normalien, Jean-Baptiste Duroselle, assistant d’histoire à la Sorbonne, est invité à participer au petit bureau nouvellement constitué. Né en 1917, il prépare alors une thèse sur les débuts du catholicisme social en France et va être l’une des principales chevilles ouvrières du nouveau foyer de réflexion.

Si l’organisme a pris forme assez rapidement, cette séparation ne se fait pas sans tensions avec certains membres de la Paroisse qui craignent une concurrence du Centre universitaire catholique. Non sans fondements d’ailleurs : Madeleine Leroy, toujours secrétaire générale de la Paroisse universitaire, s’est entourée de membres de l’Union parisienne (comme Henri Bédarida et Jean-Baptiste Duroselle) et la confusion entre les deux organismes est réelle ; plusieurs membres de la Paroisse s’abonnent ainsi aux activités du CUC en pensant s’inscrire aux activités de la première ! C’est donc très progressivement que les tensions vont s’amenuiser.

Cette indépendance conduit l’équipe à élargir ses fonctions car le retour à la paix ouvre de nouveaux horizons.

Notes
91.

Jacques Benoist, "Sorbonne", dans Catholicisme, hier aujourd’hui, demain, sous la direction de Jacquemet, Letouzey et Ané.

92.

Voir à ce propos Claude Singer, "L’exclusion des juifs de l’Université en 1940-1941", dans André Gueslin, Les facs sous Vichy, Actes du colloque des Universités de Clermont-Ferrand et de Strasbourg, Institut d’études du Massif Central, coll. "Prestige", 1994, p. 195.

93.

Voir sur ce sujet le livre de Renée Bédarida, Les Armes de l’Esprit, op. cit.

94.

Les témoins estiment que c’est pendant l’été que le déménagement eut lieu. Cependant en novembre 1945 un loyer est encore payé pour la rue d’Assas. Voir "Livre de comptes, octobre 1944-juillet 1946", carton 44, ARMA.

95.

"Déclaration pour la préfecture", p. 1, ARMA. Voir en annexe les statuts du Centre.

96.

Il est élu peu de temps après président de la PU. Cette fonction de secrétaire souligne les liens qui unissent encore étroitement le CUC et la PU.

97.

"Comité provisoire du CUC", 11 juillet 1945, p. 1. "Correspondance philosophique", AICP.