b) Liberté de recherche et autorité dans l’Église

En 1952, l’équipe se lance dans une définition de la liberté : liberté de recherche théologique, liberté de l’homme moderne face à l’État et aux techniques, liberté intérieure et part de déterminisme, liberté temporelle, liberté de recherche scientifique et médicale, liberté dans les arts sacrés et profanes, tout en soulignant le rapport de l’Église au monde tout au long de l’histoire 862 . Pour exposer ces sujets, l’équipe fait appel à des personnalités de premier plan et invite ainsi le père Congar dont l’ouvrage Vraie et fausse réforme dans l’Église a été interdit de toute réédition et de toute traduction depuis le 6 février 1952. L’équipe veut alors lui manifester son appui en le conviant à la première séance de la Semaine :

‘"Je sais que vous craigniez que votre présence ne nous faille des ennuis mais nous serions heureux de toute façon de vous manifester notre sympathie et notre soutien. Nous vous demandons donc de bien vouloir paraître sur notre tribune, même si votre intervention ne devait durer qu’une dizaine de minutes." 863

La séance d’ouverture qui a pour ambition de poser le nécessaire équilibre entre "Église, foi et dogme" est donc traitée par le père Congar, le père Daniélou et Jean Guitton. Ce dernier commence son intervention par l’épisode du modernisme et l’achève sur ces ‘"maîtres confondus avec les novateurs et sacrifiés"’ ‘ 864 ’. Il rappelle la nécessaire prudence de l’Église en termes d’enseignement, il insiste sur la soumission à l’Église tout en montrant que la diversité des écoles de théologie est une richesse et en soulignant que l’infaillibilité doctrinale n’appartient qu’à l’Église mais ‘"dans des conditions parfaitement définies"’ ‘ 865 ’ ‘.’ Deux ans après l’affaire de Fourvière, l’exposé de Jean Guitton constitue d’une certaine manière l’épilogue de l’affaire du Manifeste dont le CCIF devait être le porte-parole. Victor Carlhian avait d’ailleurs demandé au philosophe de l’aider à rédiger un texte sur la liberté de recherche :

‘"Je crois que votre mémoire doit insister surtout sur la liberté intellectuelle dont doivent jouir les chercheurs. Il ne faut pas qu’un moindre lapsus, insuffisance, perspective neuve ne les traite en suspects et en mauvais catholiques. Ils ne revendiquent pas d’être à l’abri de la critique, mais ils désirent qu’on leur fasse la justice de ne pas douter de leur foi et de leurs intentions." 866

L’exposé du philosophe augustinien est-il le fruit de l’appel lyonnais ? C’est une hypothèse plausible.

Les séances suivantes s’interrogent sur la liberté dans la recherche scientifique, celle de l’artiste et celle des hommes dans un monde technique. La sixième séance est consacrée à "L’Église et les libertés dans l’histoire" en la présence d’Adrien Dansette, de Carlos Santamaria et du père Rouquette. Dans sa conférence intitulée "Le problème du pluralisme religieux", le jésuite évoque le problème de la tolérance et de l’intolérance civique en se demandant ‘"dans quelle mesure et comment le catholicisme contemporain admet la liberté légale de culte et de propagande pour les non-catholiques"’ ‘ 867 ’ ‘.’ Il souligne l’opposition de l’Église catholique à la laïcité au XIXè siècle, valorise la séparation de l’Église et de l’État au début du siècle et rappelle enfin la nécessaire liberté de conscience.

Ces interventions ont indisposé une partie de ceux qui se trouvent de l’autre côté des Alpes. La contrariété romaine est accentuée par un article du journal Le Monde sur la Semaine qui déplaît aux autorités 868 et surtout l’article anonyme paru dans le même journal sous le titre : "Y a-t-il un malaise dans le catholicisme français" qui dénonçait les "ragots issus de feuilles d’extrême droite" et soulignait les suspicions romaines 869 .

La Semaine fait donc l’objet d’une analyse du père Rosaire Gagnebet, professeur de théologie à l’Angelicum et qualificateur du Saint-Office depuis 1954 870 . Dans ce document adressé certainement aux cardinaux membres du Saint-Office, le dominicain s’attache à démontrer les erreurs d’un groupe qui a :

‘"(…) un goût très prononcé pour la liberté (…) tous les intellectuels catholiques français n’en sont pas là. Cette association groupe donc seulement des catholiques d’une certaine tendance." 871

Deux séances sont particulièrement visées : celle qui concerne "Liberté, foi et dogme" et celle qui expose "L’Église et les libertés dans l’histoire". Deux interventions retiennent plus précisément l’attention du père Gagnebet : celle de Jean Guitton et celle du père Rouquette. Le premier ne subit pas trop de critiques même si le rapporteur note que :

‘"Monsieur Guitton manifeste cependant une crainte exagérée d’être gêné dans sa libre recherche par les interventions du Magistère." 872

En revanche l’intervention du jésuite fait l’objet d’un examen complet. Or, le père Rouquette n’en est pas à son premier avertissement : son analyse de l’encyclique Humani generis avait été fort peu apprécié à Rome 873 . L’ensemble de son exposé est passé au laminoir de la pensée de Léon XIII. A l’inverse du père Rouquette, le père Gagnebet insiste sur le danger d’une société non chrétienne et les devoirs de l’État vis-à-vis de l’Église.

La critique du consulteur du Saint-Office porte également sur le problème de l’autorité au sein de l’Église romaine et sur la place des laïcs au sein de la recherche théologique :

‘"Pratiquement pour "cette semaine d’intellectuels catholiques", on devrait exiger que lorsque les Théologiens exposent des problèmes aussi difficiles, au lieu de chercher à "dépasser les positions traditionnelles", ils exposent correctement l’enseignement du Magistère et de la théologie commune sur ces points. Les laïcs qui participent à ces semaines, quelle que soit leur valeur dans les sciences ou les lettres, ont besoin qu’on leur apprenne la théologie." 874

Ce qui pose véritablement problème c’est l’accueil de penseurs trop ouverts à la philosophie contemporaine et l’appel qui est fait aux laïcs de collaborer à l’élaboration du contenu de la foi. Cette crise de 1952, qui d’ailleurs n’a pas de suite puisque le Centre peut publier l’ensemble des interventions des semainiers, souligne un problème majeur du catholicisme romain : celui de la place des laïcs au sein de l’Église.

Quelques mois plus tard, l’équipe organise un débat sur la pièce de théâtre de l’Autrichien, Hochwälder, Sur la terre comme au ciel. Cette pièce, qui était à l’affiche depuis plusieurs mois, évoquait l’histoire du démantèlement des réductions au Paraguay au XVIIIè siècle et posait, au-delà de l’aspect historique, la question de l’obéissance à l’Église. Pour en parler le père Barjon, le père Féret et Stanislas Fumet sont invités. Les paroles du père Féret sont dénoncées à Rome pour insuffisance sur l’obéissance à l’Église. Le dominicain n’avait décidément pas de chances au "61" : les deux seules interventions publiques prononcées rue Madame avaient été objet de dénonciations ! 875

L’année 1952 avait été marquée par une première incursion du Saint-Office dans la vie du "61". La crise des prêtres-ouvriers ne laissait rien présager de bon : le CCIF n’allait-il pas devenir, dans cette affaire, le porte-parole des catholiques troublés par la nouvelle sanction romaine ?

Notes
862.

Dossier uniquement constitué des invitations étrangères, ARMA.

863.

Robert Barrat au père Congar, 24 mars 1952. L’équipe d’ailleurs n’omettra pas de signaler dans la brève notice biographique consacrée au père Congar deux ouvrages : Vraie et fausse réforme dans l’Église et Chrétiens désunis ! SIC 1952, p. 259.

864.

Compte rendu de la SIC 1952, p. 53.

865.

Idem, p. 43.

866.

Victor Carlhian à Jean Guitton, date indéterminée mais certainement du début octobre 1950, Papiers Carlhian, AAL.

867.

Compte rendu de la Semaine, p. 211.

868.

Le père Gabel répond à la polémique dans son journal en essayant d’être irénique, mais sans succès : les Romains trouvent le catholicisme français trop novateur. D’après une lettre de Mgr Veuillot à l’abbé Berrar, 28 juin 1952, p. 1, AEBE.

869.

Y a-t-il un malaise chez les catholiques français", 30-31 mars 1952, Le Monde, p. 1-2.

870.

Né en 1904, dominicain de la province de Toulouse.

871.

Papiers Gagnebet, "Pour Vatican II", III, 1, 69, 3 novembre 1952, Istituto per le scienze religiose Bologne, p. 1, prêt Étienne Fouilloux.

872.

Idem., p. 2.

873.

Article dans les Études, octobre 1950, Papiers Rouquette, H Ro 51. 3, AFSJ

874.

Papiers Gagnebet, Pour Vatican II, III, 1, 69, 3 novembre 1952, Instituto per la scienze religiose Bologne, p. 13.

875.

15 décembre 1947, avec Raymond Aron, Jean Beaufret, Henri Burgelin, Mikel Dufrenne, Jean Hyppolite, Gabriel Marcel, Gilbert Spire, les pères Fessard et Daniélou. Selon François Leprieur, c’est Louis Barjon qui aurait dénoncé les positions du père Féret : Quand Rome condamne, dominicains et prêtres-ouvriers, Terre humaine, Plon-Cerf, 1989, p. 555.