3) Statuts et rôles des récits oraux dans l’édification du Centre Civique

De manière spécifique en ce qui concerne le Centre Civique, la rumeur permet de réintroduire tout ce que le régime tend à supprimer : l’information, l’appropriation de l’espace, la communauté, la liberté d’expression. Jean-Noël Kapferer considère la rumeur comme un mode d’information dans des contextes où l’information officielle fait défaut : « ‘ainsi, partout où le public veut comprendre mais ne reçoit pas de réponses officielles, il y a rumeur. Celle-ci est le marché noir de l’information’ »260.

L’absence d’information est jugulée lorsque le recours à la rumeur permet de se constituer une connaissance qui n’est pas autorisée de manière officielle. Le propos de la rumeur n’est pas d’obtenir la véracité des faits mais de s’approprier un savoir qui n’est réservé qu’à une élite. En l’occurrence, on peut dire que les Bucarestois rencontrés détiennent tous un savoir sur la construction du Centre Civique. La rumeur a pour conséquence de réintroduire du connu : « ‘La rumeur intègre l’inconnu (...) dans un système familier et que ce faisant, elle rend réel ce qui paraît irréel (ou pure fantaisie) en l’investissant d’une charge symbolique incarnée dans la parole et dans le récit autour duquel les commentaires vont bon train, se réappropriant le sens qui convient’ »261.

Notes
260.

Kapferer J.N., Rumeurs. Le plus vieux média du monde, Seuil, 1987. La présente édition, Points, 1995, pp. 19.

261.

Reumaux F., « Traits invariants de la rumeur » in Communication Rumeurs et légendes contemporaines. N°52, 1990, Seuil.