Projet idéologique

Si rupture il y a, elle ne concerne que le fondement idéologique du projet qui sous-tend la construction. Ainsi, ce qui est mis en avant dans le nouveau Centre Civique n’est pas le souci de moderniser la ville à partir d’une réflexion sur la continuité ou la discontinuité de l’espace urbain, mais de construire un espace qui soit adéquat à l’idéologie de « l’homme nouveau », là est la grande différence avec les précédentes interventions urbaines. Le regroupement des institutions, le choix de la partie sud de la ville ne représentent pas des innovations majeures. En revanche, l’orientation et l’opération d’urbanisme - la disposition des édifices et la perspective de l’Avenue de la Victoire du Socialisme - sont en parfaite rupture avec le profil historique de la ville. Ce qui se donne à voir dans le traitement actuel est la proposition idéologique d’une société d’où les disparités sociales sont bannies et où seules deux entités persistent : la masse et le guide, le Conducator. Le Centre Civique n’est ni plus ni moins que la scène idéale de ce nouvel agencement social qui met en présence une forme et son créateur. Le Centre Civique, dans la configuration qu’il propose, pousse à l’extrême la nécessaire théâtralité de l’idéologie de l’homme nouveau. Les métaphores, qui font appel à l’univers du théâtre et qui ont été à convoquées à maintes reprises pour tenter de décrire le site et son allure. Loin d’être neutres, elles évoquent au contraire la nature évidente du nouveau quartier.

Or la théâtralité est dans ce contexte un élément important du processus de domination totale à l’oeuvre à cette époque. La théâtralité permet aussi l’arrivée sur la scène d’un personnage important : le héros. Un héros produit lui-même d’une théâtralité. Un héros nécessaire à l’acte de gouverner  : ‘« c’est cependant par le mythe du héros que la théâtralité politique se trouve le plus souvent accentuée ; il engendre une autorité plus spectaculaire que celle dite de routine parce que sans surprise. Le héros n’est pas d’abord estimé tel parce qu’il serait le plus capable - et notamment d’assumer la charge souveraine, comme l’affirme Caryle. Il est reconnu en raison de sa force dramatique. Il tient sa qualité de celle-ci, non de la naissance ou de la formation reçue »’ 343. Un héros construit de toutes pièces aux moyens d’une propagande active. Mais, comme le fait remarquer une personne rencontrée, détrôner les anciens héros à son profit ne peut convaincre totalement ceux qui subissent la réécriture de l’histoire :

‘Il ne nous parle pas de notre vieille histoire, il nous parle d’une histoire inventée. Ceausescu aurait voulu que ce soit notre histoire, la perversité et la monstruosité du communisme de vouloir toujours réécrire l’histoire pour mieux maîtriser la tête des gens.’
Notes
343.

Balandier G. Le pouvoir sur scène.