3.2.1. Signification humaine du travail et limites d'une conception économique

Notre regard sur ce concept sera guidé par la réflexion d'Alain Barrère, qui a abordé la signification humaine du travail selon trois dimensions : personnelle, sociale et économique 1282 . En effet, au-delà de sa valeur d'échange, le travail est pour la personne "une des conditions de réalisation de sa destinée personnelle, un mode d'expression de la solidarité et un moyen d'insertion dans la communauté humaine" 1283 ; il devrait être principe de développement personnel. Sa dimension sociale, qui apparaît nettement dans le mot "col-laborer", a toujours été déterminée par la notion de statut. Cependant, aujourd'hui, le travail est situé "dans une échelle qui fixe aux plus bas échelons le travail simple et manuel, classant les individus selon les postes de travail qu'ils occupent plutôt que selon leur valeur intrinsèque" 1284 Sa finalité économique consiste, dans la production de biens, à participer à "une création collective" 1285 , utile pour la survie de la société. Dans sa conception économique, cet universitaire se situe résolument contre certaines idées reçues. Tout d'abord, le travail n'est pas simplement un objet d’échange, une marchandise que l'on achèterait au moyen du salaire, mais il est indissociable de la personne qui l'accomplit ; il n'est pas non plus un facteur de production, mais un facteur humain, associé dans une fonction de production aux facteurs techniques et naturels : "il faut donc se dégager des conceptions naturaliste et marxiste selon lesquelles le travail, ou la force de travail, jouent le rôle d'un moyen technique de production dont la rémunération est déterminée, soit par sa productivité, soit par son coût, donc déterminée par des éléments relevant de la pure technique de fonctionnement du système de production et d'échange et intérieurs à lui " 1286 . De même, dans cette même vision personnaliste, l'expression "marché du travail" relève d'un "anachronisme théorique", lié à la conception traditionnelle d'une économie fondée sur l'échange et non sur le produit.

Si, dans le langage courant, on parle d'offre et de demande de travail ou d'emploi, "la ressemblance avec la relation d'échange, si tant est qu'il y ait effectivement similitude des apparences, ne suffit pas à assimiler le régime de l'emploi au régime du marché" 1287 . En effet, le salaire n'est pas un prix, mais "un revenu anticipé fixé hors marché par les conventions collectives", et le volume d'emploi est déterminé en fonction de la production nécessaire à la satisfaction de la demande. Enfin, en dehors de toutes représentations sociales et culturelles, le travail qu'il soit rémunéré ou bénévole, garde ses finalités personnelles, sociales et économiques. De ce fait, appliquer au travail des concepts strictement économiques se révèle insuffisant.

La crise économique, en s'étendant et en se prolongeant, a mis brutalement en lumière les limites de cette conception du travail et la hausse accentuée du nombre des demandeurs d'emploi des années 80, a transformé "le potentiel de chômage", issu de l'extension du régime de salariat et des mutations technologiques, en véritable "économie de sous-emploi". Le traitement social dont l'effet temporisateur est la diminution du nombre des demandeurs d'emploi, occulte une partie du problème économique :"le caractère humainement nécessaire du "traitement social", ne saurait être considéré comme le tout d'une politique du travail. Il ne peut être qu'une mesure d'attente, car la seule issue humainement durable est d'ordre économique pour la simple raison que, pouvoir travailler, sortir de l'inégalité excessive et de la pauvreté absolue et relative, relèvent des droits de l'homme " 1288 .

Enfin, le chômage, qui perdure pour beaucoup, pose deux questions, "celle de la reconnaissance sociale et celle de l'identité du travail et de l'emploi 1289 . Cependant, l'utilité sociale attribuée au travail, facteur de reconnaissance, reste encore dépendante aujourd'hui de critères économiques, limités au domaine de la production, le profit et la rentabilité :"tel est le signe d'une société figée qui cherche davantage à prolonger son fonctionnement qu'à en vérifier les fondements " 1290 . De là, est érigé en priorité le travail rémunéré, selon les impératifs de la production économique, au détriment de la construction de la société, qui est le "but premier du travail". Tout en préconisant une véritable politique du travail, Alain Barrère ne dit pas en quoi celle-ci pourrait consister. Quelle forme de travail rémunéré pourrait venir s'ajouter au salariat et au travail indépendant, pour absorber l'océan du sous-emploi actuel, et qui ne soit pas considéré comme un sous-travail ? De nombreux travaux, recherches, publications et colloques se proposent de réfléchir sur ces nouvelles alternatives pour l'emploi qui émergent depuis quelques années, expériences diversifiées, encore confidentielles, de nouvelles modalités d'organisation du travail 1291 . Mais on ne peut que constater encore aujourd'hui la timidité de ces évolutions, qui se heurtent à l'inertie des acteurs, politiques, administrations et branches professionnelles, comme les limites des dispositifs d'aide à la création d'entreprise, incapable, malgré les nombreux besoins économiques de combler cette béance.

Il semblerait que la réponse ne soit donc plus strictement économique, mais politique, sociale et culturelle. En effet, si la production ne nécessite qu'un nombre de plus en plus restreint d'hommes et de femmes, les besoins de main-d’œuvre dans les domaines des services augmentent, mais ne sont pas tous finançables selon les normes et les modes d'organisation actuels 1292 . À travers ce constat, se trouvent questionnées la valeur propre et les finalités mêmes du travail, non seulement économiques mais aussi sociales et morales. Un rapport qui fit grand bruit il y a déjà quelques années, préconisait une évolution radicale du contrat de travail en contrat d'activité, prenant en compte l'ensemble des étapes de la vie, professionnelles et sociales 1293 . La société humaine ne manquera jamais de travail, puisque c'est le propre de l'homme de créer de l'activité, mais selon quelles finalités ? Le chômage ne peut être appréhendé, selon le seul discours économique, comme un sous-emploi, dû à une raréfaction des postes de travail, ni même comme le contraire du travail, mais il est la négation même du travail et c'est pourquoi il atteint l'homme si profondément dans son être. Philippe d'Iribarne exhorte les responsables politiques et économiques à "concevoir le fonctionnement de l'économie de telle façon que chacun, même s'il n'est que modérément performant, ait une chance de trouver une place honorable" 1294 , ce qui ne s'envisage pas facilement dans un pays qui a su préserver des principes hiérarchiques forts tout en proclamant l'égalité, ayant prétendu "ignorer en droit ce qui sépare les humains concrets pour honorer pleinement et également l'espèce humaine en chacun d'eux" 1295 .

Notes
1282.

Alain BARRERE. L'enjeu des changements . Paris, ERES, 1991, plus particulièrement le chapitre 5, "Le travail et le régime de salariat", pp. 123-149.

1283.

Ibid, p. 125

1284.

Ibid,

1285.

Alain BARRERE. Op. cit., p. 127.

1286.

Idem, p. 129.

1287.

La notion de marché, qui implique un équilibrage entre les quantités et les prix, une régulation et une stimulation de la production en fonction de la demande, se trouve niée, entre autres, par la réglementation du salaire minimum, les niveaux de salaire définis par les conventions collectives. Ibid , pp.130-131.

1288.

Alain BARRERE, op. cit. pp.146-147.

1289.

Albert ROUET, "Paroles d'Eglise face à la crise du travail", in revue Christus, la crise du travail, une approche spirituelle , Assas Editions, Tome 41, n°161, janvier 1994, p.33.

1290.

Ibid , p.34.

1291.

Cf. le récent colloque organisé par la Direction régionale du travail de la formation professionnelle et de l'emploi en Rhône-Alpes, qui a rassemblé de nombreux intervenants spécialistes du travail : Économie et société, des alternatives pour l'emploi, Actes des 5ème Rencontres de la formation et de l'emploi en Rhône-Alpes du 9 Novembre 1999, Ecole normale supérieure de Lyon, DRTEFP Rhône-Alpes, décembre 1999, 59 p.

1292.

Dans le même temps, Michel Gortz, partisan de la diminution de la durée du travail, alerte l'opinion sur le danger de focaliser les espoirs sur les emplois de services, qui, non revalorisés, risqueraient de renforcer les inégalités Cf. Michel GORZ, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Paris, Galilée, 1988, p. 272.

1293.

Jean BOISSONNAT, Le travail dans vingt ans, rapport au Commissariat général du Plan, Paris, La Documentation française, Éditions Odile Jacob, 1995.

1294.

Philippe D'IRIBARNE, Le chômage paradoxal , Op. cit. , p.178.

1295.

Ibid , p. 178.