5.4.3.7. Des limites et de la pertinence de la distinction en trois parties de la région du Pilat

Plutôt que de décrire l’évolution linguistique de la région du Pilat à partir des trois sous-parties que nous avons distinguées, il aurait été possible de l’exposer en fonction d’autres axes, mais aucun n’aurait été satisfaisant :

Le partage du domaine en trois régions différentes s'appuie sur plusieurs critères de distinction de natures différentes : le relief et le climat, les caractéristiques socio-économiques et le mode de vie dans la première moitié du XXe siècle, les directions de contact privilégiées et les zones d'influence, l'accès aux innovations techniques au cours du siècle... (certaines de ces différences étaient autrefois plus accusées). Mais la région du Pilat est trop vaste pour que le comportement linguistique à l'intérieur de chacune de ces parties ait été parfaitement homogène. Des variations ont évidemment existé, liées à des facteurs locaux, comme par exemple l'industrialisation plus précoce ou plus intense de bourgs tels que Saint-Genest-Malifaux (n° 13) ou Bourg-Argental (n° 25), tous deux chefs-lieux de cantons.

D'autre part, le tracé des limites entre chacune des trois sous-parties peut être difficile à préciser. La limite entre la vallée du Rhône et le plateau intermédiaire est assez tranchée, mais elle ne correspond pas à la limite entre communes de la vallée du Rhône et communes du plateau intermédiaire. Les hameaux des communes de la vallée situés sur le coteau qui surplombe le Rhône doivent être placés dans l'aire du plateau intermédiaire. Ceci s'explique par la composition sociologique de ces hameaux : ils étaient autrefois habités presque exclusivement par des paysans - les bâtiments de ces hameaux sont d'ailleurs essentiellement des fermes - et la population non-paysanne des communes de la vallée se concentrait dans les bourgs le long du fleuve.

Par contre, la limite entre le plateau intermédiaire et le haut plateau est plus délicate à établir. Bien que Saint-Sauveur-en-Rue (n° 29) soit situé au fond d'une vallée à une altitude relativement modeste, et qu'il appartienne au canton de Bourg-Argental (n° 25), ce village traversé par une route qui mène de Bourg-Argental à Riotord (n° 33) doit être placé dans l'aire du haut plateau. Le secteur industriel n'y a jamais tenu une très grande place. La description faite, dans les années 1940, H. Girodet, enquêteur de l'ALLy originaire de Saint-Sauveur-en-Rue, de l'état du parler de son village natal montre qu'à cette époque, la vitalité du patois était encore très élevée : "Le patois est bien conservé à Saint-Sauveur. La plupart des hommes et des femmes d’âge mûr parlent patois" (ALLy, t. 4, p. 81). Les indications de certains habitants de Saint-Sauveur-en-Rue ou des communes alentour semblent montrer que la moyenne d'âge des patoisants capables de parler couramment patois, et leur proportion au sein de la population âgée, correspondent aux informations habituellement données par les habitants du haut plateau. La commune de Saint-Sauveur-en-Rue est très étendue (Saint-Régis-du-Coin (n° 24) en faisait autrefois partie) et le dernier cas recensé d'enfant entrant à l'école en étant exclusivement monolingue en patois provient d'ailleurs d'un hameau de cette commune : c'était en 1951 (cf. Chapitre 6. Le Déclin du patois).

La situation de Bourg-Argental (n° 25) est plus ambiguë : chef-lieu de canton, cette bourgade est située à l'extrémité ouest du plateau intermédiaire. Quand on se dirige vers l'Ouest, en direction de Saint-Etienne, la route nationale 82 commence à monter abruptement dès les dernières maisons du village. Dans les hameaux de Bourg-Argental situés sur les pentes du massif du Pilat, la vitalité du patois correspond à celle du haut plateau : le hameau d'Argental, qui relève administrativement de la commune de Bourg-Argental, est aujourd'hui déserté, et les anciennes fermes qui ne se sont pas effondrées sont habitées quelques mois par an par des citadins en vacances. Mais j'ai pu interroger des personnes qui y avaient vécu (témoin A. a. de La Versanne (n° 20), ou un couple qui avaient déménagé à Sablons, un village situé en face de Serrières (n° 22), sur l'autre rive du Rhône ; ils sont aujourd'hui décédés). Avant l'abandon complet du hameau (les plus jeunes sont partis "travailler en ville" et les anciens agriculteurs encore vivants habitent aujourd'hui à Bourg-Argental où ils sont moins isolés), la vitalité du patois dans cette petite communauté (date de naissance des dialectophones, époque de la fin de la transmission familiale, taux d'interactions en patois) correspondait assez bien à celle du petit village de la Versanne, situé à peu près à la même distance d'Argental mais à altitude beaucoup plus élevée et qui appartient sans conteste à la région du haut plateau.

Par contre, dans la population du bourg, l'âge moyen et le nombre des patoisants sont plutôt inférieurs à ceux habituellement relevés sur le plateau intermédiaire. A l'époque des enquêtes linguistiques, je n'ai pas réussi à trouver de témoin habitant l'ancien bourg. Pour remplir le questionnaire linguistique, j'ai rencontré un couple d'anciens agriculteurs qui habitaient toujours la ferme où ils avaient travaillé : le mari était né en 1930 et son épouse en 1933. Leur ferme était autrefois à quelque distance du bourg, mais elle est aujourd'hui noyée dans la banlieue qui entoure aujourd’hui Bourg-Argental. A la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, Bourg-Argental a connu une activité industrielle, ou pré-industrielle, relativement forte (cf. Schnetzler 1971, p. 179, note 26). Les activités textiles étaient importantes, ce qui a d'ailleurs donné l'occasion à certaines patoisantes de comparer leur patois avec l'italien - ou un dialecte italien - de la population féminine d’origine immigrée qui travaillait alors dans les mêmes ateliers (une informatrice de la Versanne (n° 20) (née en 1921) qui avait travaillé entre les deux guerres dans une "usine" de Bourg-Argental m'a expliqué qu'il y avait beaucoup de ressemblances dans la manière de "dire l'heure" dans les deux langues).

Plus au nord, le petit village de Thélis-la-Combe (n° 14), accroché au flanc est du Pilat, relève par contre de l'aire conservatrice du haut plateau, tandis que la vitalité du patois à Saint-Julien-Molin-Molette (n° 15), village situé en contrebas, semble être celle habituellement rencontrée sur le plateau intermédiaire. La ligne de démarcation entre les deux sous-parties les plus élevées de la région du Pilat sépare donc Thélis-la-Combe (n° 14) de Saint-Julien-Molin-Molette (n° 15), passe juste à l'ouest du bourg de Bourg-Argental (n° 25) et puis à l'est de Saint-Sauveur-en-Rue (n° 29). On peut noter que cette limite correspond à celle qui séparait la partie montagneuse du Pilat des régions où l'on cultivait autrefois la vigne.