Une translation des éloges

Des cités épiscopales…

Dans l’espace franconien, les premiers éloges se rapportent à la ville épiscopale de Bamberg 397 et sont suivis de peu par ceux de Würzbourg 398 . Les textes encomiastiques expriment à leur façon le rayonnement précoce des deux résidences épiscopales sur la région franconienne aux XIe-XIIe siècles, à une époque où les deux villes reçurent les faveurs des souverains et vécurent l’apogée de leurs écoles cathédrales.

Le texte de Gerhard de Seeon 399 sur Bamberg, l’un des éloges urbains les plus précoces en Allemagne, fut rédigé entre 1012 et 1014. Son auteur, un abbé bavarois, témoigne de la fondation de l’évêché de Bamberg par l’Ottonien Henri II. Les louanges destinées à l’empereur rejaillissent sur son aedes de Bamberg, saluée comme une véritable capitale, qualifiée de « caput orbis » et d’origine de toute gloire (hic gloria conditur omnis). Par son droit et ses lois impériales, Bamberg tiendrait de Jérusalem. Par ses reliques et ses saints, elle pourrait rivaliser avec Rome. Elle surpasse Athènes comme lieu d’étude du trivium, du quadrivium et de la théologie. Au XIe siècle, l’image de la ville n’est pas encore affranchie des références aux grandes villes idéales, Jérusalem, Rome et Athènes, modèles intangibles de sainteté et de culture. En choisissant de tels exemples, l’abbé de Seeon traduit en Bamberg un « rêve de capitale », la volonté, peut-être toute théorique, de faire de Bamberg un haut lieu de l’empire. En dépit de l’exaltation de fonctions religieuses où Bamberg eut effectivement un rôle de commandement et une centralité durable, la ville décrite n’a en soi aucune consistance, elle reste incorporelle, elle n’est encore qu’une cité qui ne s’est pas émancipée de son fondateur, qui n’existe que par les desseins d’un souverain.

C’est Gottfried de Viterbe 400 , dans la deuxième moitié du XIIe siècle, qui devient ensuite l’apologiste de Würzbourg et de Bamberg, dans son Pantheon 401 . Issu d’une famille allemande de Viterbe, il exerça comme notarius auprès de Frédéric Barberousse, puis de Henri VI. Mais c’est au titre d’une expérience vécue qu’il rédige son éloge de Bamberg, où il effectua ses années d’école, évoquées au terme du poème. Le portrait urbain dressé par Gottfried de Viterbe a gagné en substance par rapport à l’éloge du XIe siècle. Il intègre une esquisse de la situation urbaine, dissociant l’urbs, la ville basse bourgeoise, de la colline cathédrale habitée par les clercs. Comme dans l’éloge précédent, ce sont les fonctions religieuses de la cité, son clergé, le trésor de la cathédrale qui sont mises en avant. En l’absence de fortifications, l’identité de la ville réside tout entière dans ses édifices religieux. Ici l’action du fondateur ottonien Henri II, quoique toujours mentionnée à titre historique, s’efface devant la ville elle-même, dotée d’une dimension spatiale et caractérisée par un plan symbolique, en forme de croix. L’éloge présente une cité qui vit désormais pour elle-même, où le souverain fondateur est réduit au titre de reliques. Cette cité de Bamberg n’existe cependant que par sa dimension religieuse.

Il faut ensuite attendre le XVe siècle pour renouer avec des éloges urbains franconiens. Les louanges sur Würzbourg se sont tues après Gottfried de Viterbe, mais des auteurs continuent de célébrer la gloire de Bamberg tout au long du siècle 402 . Vers 1451/1452, Albrecht von Eyb 403 compose un éloge latin de Bamberg sur le modèle de la laudatio de Pavie par Rasinus en 1430. Noble rural, venu à Bamberg comme chanoine, Albrecht von Eyb est personnellement lié à la ville, plus particulièrement à la ville haute, à la société épiscopale qui forme une enclave dans la cité et la domine politiquement. La Bamberg d’Albrecht von Eyb est la ville de résidence d’un seigneur territorial, qui règne souverainement sur la cathédrale, sur la ville et sur ses environs. Non sans une froide ironie à l’égard des bourgeois, épris d’autonomie, qui se soulevèrent en 1434-1435, le texte exalte en Bamberg une ville plus libre que d’autres, car dépourvue de remparts 404 . Sa soumission à un seigneur, n’empêche pas la ville de l’éloge d’avoir une individualité propre. Même sans fortifications, elle forme un tout architectural avec son château, ses églises et ses bâtiments principaux. Cette unité urbaine ne s’arrête pas du reste à la limite du bâti ; Albrecht von Eyb étend ses considérations à l’environnement rural des citadins, à ses activités nourricières pour la ville (la céréaliculture, la spécialité viticole locale et la réputation des maraîchers) et à ses fonctions de loisirs (lieux de promenade, de repos et de jeux). L’éloge de Bamberg au XVe siècle véhicule ainsi une nouvelle image de la ville, caractérisée par ses interactions avec le plat pays plus que par ses remparts 405 .

Notes
397.

Sur les éloges de Bamberg, voir Hartmut Kugler, Die Vorstellung der Stadt, Munich, 1986. Du même, « Gelobtes Bamberg. Stadt und Land in humanistischen Denken », dans Horst Brunner, Literatur in der Stadt, 1982, (Göppinger Arbeiten zur Germanistik 343), p. 95-115.

398.

En fait d’éloge, il s’agit plus exactement d’une défense de l’école cathédrale de Würzbourg datée du XIe siècle : « Apologia pro schola Wirtzburgensi ejusque magistro adversus quemdam calumniatorem », PL 141, 1303-1308 (Inc : Nomen ut herbarum tenet haec urbs proficuarum)

399.

Gerhard von Seeon, An Heinrich II, MGH Poetae V, p. 397 ; Fac-simile du manuscrit avec traduction dans O. Meyer, Preislied des Abts Gerhard, p. 76

400.

Gotifredi Viterbiensis Opera, G. Waitz (éd.), Monumenta Germaniae Historica, Scriptores vol. 22, 1872 (réimpression 1963), p. 240 et s. ; H. Schreibmüller, « Der Staufische Geschichtsschreiber Gottfried von Viterbo und seine Beziehungen zu Bamberg, Würzburg und bes. Speyer », Zeitschrift für bayerische Landesgeschichte 14 (1944), p. 249-281.

401.

Sur Bamberg, Pantheon, MGH SS XXII, p. 240 et s. ; Extrait dans le Liber Chronicarum de Schedel, fol. 175, recto – Sur Würzbourg, Pantheon, MGH SS XXII, 161

402.

Entre 1450 et 1491, le Nurembergeois Hans Rosenplüt rédige un éloge de Bamberg en allemand. Cf. Hans Rosenplüt, Ein löblicher Spruch von der erentreichen Stat Bambergk, Otto Hartig (éd.), Hans Rosenplüts Lobspruch auf die Stadt Bamberg, Bamberg, 1938. Il existe aussi un récit du siège de la ville par son évêque en 1433 : Hans von Hof ?, Lied von der Belagerung Bambergs 1433, dansRochus Liliencron (éd.), Die Historische Volkslieder der Deutschen vom 13. bis 16. Jahrhundert 1, Leipzig, 1865, n° 71

403.

Cf. W. Hammer, « Albrecht von Eyb, Eulogist of Bamberg », Germanist Review 17 (1942), p. 3-19, avec une reproduction du discours sur Bamberg. L’éloge de Bamberg par Albrecht von Eyb figure dans Margarita poetica, « Ad laudem et commendationem Bamberge ciuitatis oratio », éditée par exemple à Nuremberg en 1472 et à Rome en 1475. L’éloge de Pavie par Balthasar Rasinus a les références suivantes : Balthasar Rasinus, Oracio de laudibus disciplinarum edita et recitata a Walthazare Rasino XXII Novembris in felicis studiis Ticinensis exordio Papie, Hammer (éd.), Rasinus, p.137-145

404.

Une des actions des bourgeois en révolte contre leur seigneur consista justement à dresser des barricades autour de la ville basse.

405.

L’éloge de Bamberg rédigé par Hans Rosenplüt intègre lui aussi cette dimension économique de la ville. Tout en soulignant la dimension religieuse de Bamberg, le texte s’attarde sur les produits agricoles échangés en ville. Parmi les 5 joyaux de la cité, il compte le Main et son rôle pour les échanges ou l’industrie. Cf. Hans Rosenplüt, Ein löblicher Spruch von der erentreichen Stat Bambergk, Otto Hartig (éd.), Hans Rosenplüts Lobspruch auf die Stadt Bamberg, Bamberg, 1938