Une amitié indéfectible

Même si les amis épistolaires de Nuremberg dépassent le cadre urbain stricto sensu, les missives municipales révèlent un fait essentiel pour les relations interurbaines. Aux yeux du conseil nurembergeois, celles-ci ne peuvent se placer que sous le signe de l’amitié. Dès lors, des villes seigneuriales ou des gouvernements peu familiers du patriciat nurembergeois reçoivent sans faute ses témoignages d’amitié. Il en est ainsi du conseil de Lemburg en Russie :

Den fürsichtigen ersamen und weisen Burgermeister und Rate der Stat Lemburg in Rewssen unsern besundern Herren und guten freunden
Uns hat eine Frawe Fraw Elspet genant Hannsen Tilmanns seligen wittibe von dem dorff Grossenpuch daz in unserm gepiet und herschafft gelegen ist furbracht, wie Hanns Tilmann auch Hanns Nuremberger genannt ir leiplicher sun der bey euch in ewrer stat Lemburg und auch zu Loblein in Rewssen gewonet hab und der nu in der stat zu Pera in Krichen mit tod abgangen sey und daselbs und auch in ewrer stat merclich hab und gut gelassen sull haben, des sie als pillich, were, rechter und vester natürlicher erb sey, darum sie denn Andress Rudolff unserm burger und kaufman vor des heiligen Reichs Richter und Gericht bey uns zu Nuremberg und unter desselben gerichts zu Ruckengedruckten Insigel iren gantzen volmechtigen gewalt geben hat, sollich ir suns seligen gelassen hab von iren wegen und an irer stat zu fordern und einzubringen, als das derselb gewaltsbrief clerlicher aussweisst. Darumb wir ewrer fursichtige weisheit mit allem fleiss fruntlichen bitten, dem vorgenanten Andress Rudolf irem gewalt oder wen er in denselben sachen furter gewaltig gemacht hat oder macht zeiger dieses briefs, ewrer furdrung, hilf und gunst gütlichen beweisen und mitteylen wollet, damit der obgenanten frawen solliche irs suns gelassen hab volge und widerfare und auch dem egeschriebenen irem gewalt ewrer gute furdrung an die obgenante Stat Pera ob er des begert tun und euch in den sachen umb unsern willen so furderlichen und freuntlich beweisen und ertzaigen wollett, als wir ewer lieb des und aller freuntschafft und guts sunderlichen woll getrawen und umb ewrer fursichtikeit und die ewrn wo sich das heischt auch williclichen und gern verdienen wollen 483 .’ ‘[Aux prudents, honorables et sages bourgmestres et conseil de la ville de Lemburg en Russie, nos très chers sires et bons amis. Une femme nommée Dame Elsbet, veuve de feu Hans Tilmann et originaire du village de Grossenbuch qui est placé dans notre territoire et autorité, nous a rapporté comment Hans Tilmann, également appelé Hans de Nuremberg, son fils légitime, qui a habité chez vous dans votre ville de Lemburg et aussi à Loblein en Russie, vient de mourir dans la ville de Pera en Grèce [ ?, in Krischen]et y aurait laissé, de même que dans votre ville d’importants avoirs et biens, dont elle est la légitime, directe, vraie et naturelle héritière. Pour cette raison, elle a donné tous ses pleins pouvoirs à Andres Rudolff, notre bourgeois et marchand, devant le juge et tribunal du Saint Empire chez nous à Nuremberg et sous le contre-sceau de ce même tribunal, pour réclamer et rapporter à sa place et en son nom les biens laissés par son défunt fils, comme cette même lettre de pouvoirs le montre plus clairement. C’est pourquoi nous prions amicalement votre prudente sagesse de tout cœur, de bien vouloir prouver et manifester votre faveur, aide et grâce envers le susdit Andres Rudolff, son fondé de pouvoir, ou envers celui auquel il aura donné ses pouvoirs dans cette même affaire ou envers le porteur de cette lettre, pour que le bien laissé par son fils puisse être rapporté et revenir à la susdite femme. Veuillez aussi faire bonne faveur à son fondé de pouvoir auprès de la susdite ville de Pera s’il en fait la demande et vous montrer et prouver selon notre volonté aussi favorables et amicaux dans cette affaire que nous l’espérons de votre part en toute amitié et en tout bien, et nous sommes volontiers prêts à rendre la pareille à votre prudence et aux vôtres si cela se présente.]’

Au vu d’un tel exemple, l’amitié qu’expriment les missives ne sanctionne pas forcément des liens préétablis. La salutation amicale recouvre d’une part l’amitié réelle, tissée par contrat ou par ligue avec des villes proches, comme « nos bons amis d’Ulm » ou « vos et nos bons amis de Rothenbourg ». Mais elle correspond d’autre part à une amitié plus immatérielle, plus large et idéale. En prodiguant son amitié aux villes destinataires, le gouvernement de Nuremberg postule un rapport d’analogie entre sa ville et ses correspondantes. Toutes deux ressortissent d’un même genre, elles ont quelque part un point commun, non explicite, qui les range dans une même catégorie. Puisque ni le statut politique, ni la localisation n’autorisent ce rapprochement, puisqu’un dénominateur commun existe entre villes et villages, la seule parenté présente entre Nuremberg et ses « amis » consiste dans leurs fondements communautaires. Le cercle des amis paraît être celui des communautés jurées. Là où une communitas s’est formée, elle est en droit d’attendre de sa semblable des témoignages d’amitié. La salutation amicale contenue dans les missives forme ainsi une norme, une relation paradigmatique à atteindre. Entre toutes les communautés, entre villes en particulier, il conviendrait de vivre en bonne amitié 484 .

Jean de Soest définit la ville à la fin du Moyen Âge comme « une communauté solide et durable en amour et en amitié ». Les missives de Nuremberg transposent donc à l’échelle intercommunale le sentiment qui devait aussi souder chaque universitas. Entre elles, les cités se devaient de former un ensemble cimenté par l’amitié, elles étaient appelées à constituer une communauté des communautés 485 .

Qu’attendait exactement Nuremberg de ses amis épistolaires ? Quelques formules ressassées aux « chers amis » permettent de le préciser. Par des tournures répétitives, le conseil de Nuremberg exprime à l’envie ses attentes à l’égard des autres villes. Les tournures rhétoriques parlent de confiance, de réciprocité, du secours offert à sa correspondante et d’une disposition à toute épreuve :

« als wir nicht zweifeln, daz ir auch gern tut, denn wo wir ewer fürsichtigkeit lieb oder dienst beweisen mochten, teten wir mit willen gern ».’ ‘[« Nous ne doutons pas que vous le feriez aussi volontiers, car si nous pouvions manifester amour ou service envers votre prudence, nous serions volontiers prêts à le faire. »]’ ‘« denn wo wir ewer weisheit auch lieb oder dinst beweisen mochten, teten wir mit fleiss gern. »’ ‘[« car si nous pouvions manifester également amour et service envers votre sagesse, nous le ferions volontiers de tout cœur »]’

Les missives associent l’amitié à l’aide offerte et gracieuse (freuntlich und gutwillig), tout comme à la diligence et au bien (freuntlich und fleissiglich, fruntlich und gern). Les amis épistolaires s’échangent des services gratuits et se prêtent conseil quand ils le peuvent. Par ses avertissements, ses sermons, ses prières ou ses suggestions, l’ami doit servir de guide pour la décision ou l’action. L’amitié requiert aussi de ne rien se cacher, de faire circuler l’information pour le bien de tous :

‘« das verkunden wir ewer weisheit in gut, dass ir ewr ratspotschafft auch also zuschicken und zufertigen wisset. »’ ‘[« Nous annonçons cela à votre sagesse en bien, pour que vous sachiez ainsi envoyer et députer votre délégation du conseil. »]’

L’amitié prônée entre cités ne diffère donc guère des sentiments noués entre personnes 486 . Dans la langue allemande, l’ami, « Freund », a la même étymologie que « Fried » (paix) et « frei » (libre). L’amitié impose la paix et relève de la liberté. L’ami est celui avec lequel on vit en paix et que l’on souhaite voir en paix pour son salut. Les amis sont des alliés d’élection.

« Relation librement et délibérément choisie par deux partenaires égaux, l’amitié engageait fermement et totalement les deux contractants. Parents et amis formaient un bloc indissociable dans les entreprises familiales ou politiques » 487 .’

De ses amis épistolaires, quand bien même il s’agit de personnes morales, Nuremberg attend finalement qu’ils soient ce « vivier d’intermédiaires obligeants, de prêteurs ou de garants de prêts désintéressés et parfois d’arbitres dans les accords à l’amiable… », décrit en d’autres lieux par Christiane Klapisch-Zuber.

Notes
483.

StAN, BB18, fol. 182, 04/03/1447

484.

Cf. Pierre Michaud-Quantin, Universitas. Expressions du mouvement communautaire dans le Moyen Age latin, Paris, 1970, (L’Eglise et l’Etat au Moyen Age, 13)

485.

Cet idéal est confirmé par le nom que se donnent les villes d’empire liguées. La réunion de leurs conseils et de leurs communautés (Gemeinde) forme l’ensemble des « gemeine Stette des Reichs ».

486.

Voir Mother Adele Fiske, « Paradisus homo amicus », Speculum, vol. XL, n°3 (juillet 1965), p. 436-459 sur l’amitié vue par les philosophes et les théologiens au Moyen Âge ; H. Legros, « Le vocabulaire de l’amitié, son évolution sémantique au cours du XIIe siècle », Cahiers de civilisation médiévale 23 (1980), p. 131-139 ; Christiane Klapisch-Zuber, La maison et le nom. Stratégies et rituels dans l’Italie de la Renaissance, Paris : EHESS, 1990, en particulier chap. III : « Parents, amis et voisins », p. 59 et s. ; Benoît Cursente, « Entre parenté et fidélité : les ‘amis’ dans la Gascogne des XIe et XIIe siècles », dans Les sociétés méridionales à l’âge féodal. Hommage à Pierre Bonnassie, textes réunis par Hélène Débax, CNRS : Université de Toulouse-Le Mirail, 1999, p. 285-292 ; Claude Gauvard, « De grâce especial ». Crime, Etat et société en France à la fin du Moyen Âge, 2 vol., Paris : Publications de la Sorbonne, 1991, ici vol. 2, troisième partie ; Gerd Althoff, Verwandte, Freunde und Getreue. Zum politischen Stellenwert der Gruppenbindung im früheren Mittelalter, Darmstadt, 1990 ; Donald Bullough, Friends, neighbours and fellow-drinkers : Aspects of community and conflict in the early medieval west, Cambridge, 1991 ; Wolfgang Reinhard, Freunde und Kreaturen. Verflechtung als Konzept zur Erforschung historischer Führungsgruppen. Römische Oligarchie um 1600, Munich, 1979, (Schriften der philosophischen Fachbereiche der Universität Augsburg 14)

487.

Cf. Régine Le Jan, Famille et pouvoir dans le monde franc (VIIe-Xe siècle), Paris, 1995, p. 84