III - 5 La Collectivité, les Communautés et la Gestion du Consensus

Ce thème s’est imposé au cours du premier séjour à Hô Chi Minh Ville, il a commencé à émerger à la suite du constat d’une utilisation des espaces publics urbains très individualiste, attitude très contemporaine et liée à la non identification de l’espace public comme un espace collectif, et alors non re-connu. Au Viêt Nam, où les lieux sont appréhendés et autrui respecté en fonction de leur appartenance à une communauté, la collectivité rassemblée sous le respect du droit a du mal à s’imposer. Or la ville, telle qu’elle est comprise actuellement, est un lieu collectif par excellence, issu de la pensée occidentale. En ce sens, la ville actuelle est un implant occidental que les pratiques vietnamiennes réinterprètent pour se l’approprier.

L’hypothèse qui m’a permis d’avancer était alors que dans le Viêt Nam actuel, le communisme s’est surimposé au réseau de communautés pré-existantes qu’il n’a pas su - pas voulu ? - transformer en collectivités, collectivité formée d’une somme d’individus. Ainsi, la Nation vietnamienne a su s’imposer à la place de l’Empereur, et créer un sentiment national, patriotique, identitaire ; et la famille est restée la cellule fondamentale de la société. Mais la réorganisation politique du territoire par le gouvernement autour des Comités populaires30 - qui sont à l’échelle de la population la traduction de l’Etat - n’a pas su fédérer une collectivité respectée à la place de l’ancienne communauté villageoise31. Au sein de la nouvelle réorganisation, il manquait donc une échelle de communauté que la population a recréée pour les besoins quotidiens. Ainsi, dans les milieux urbains, nouvellement constitués, le voisinage s’est substitué à cette échelle de communauté dans son rôle de régulation de la vie quotidienne. Mais cette communauté de voisinage qui n’est ni une collectivité ouverte, ni une communauté fédérée par une activité32 propre, a finalement un statut informel qui ne lui permet pas d’assurer un rôle complet de communauté intermédiaire. La question était alors de comprendre comment ou qui assurait cet échelon intermédiaire. Nous verrons que c’est en fait à ce niveau, très mal défini entre l’aire de voisinage et le quartier, que se situe un transfert et/ou un amalgame des rôles de la collectivité publique et de communautés factuelles.

Cette notion de voisinage qui diffère des découpages administratifs renvoie à la légitimité des différents acteurs à qui la population reconnaît l’autorité. C’est alors dans les pratiques, et dans la reconnaissance de celles-ci, qu’il faut chercher les modes de régulations des interventions ponctuelles des acteurs individuels.

Au niveau de l’attitude générale, au Viêt Nam tout un chacun évite confrontation et conflit. Les modes d’actions développés s’appuient sur le flou des limites et des définitions générales, qui laissent à chacun un champ d’action au sein d’un cadre sociétal structuré par des relations hiérarchiques. Intervient alors tout un système relationnel complexe : la solution doit être acceptée par les deux parties. Et la société vietnamienne toute entière (civile et administrative) s’est organisée afin de permettre à un certain consensus d’émerger. Ce terme de consensus ne traduit pas une solution équitable dans un état où chacun serait l’égal de l’autre, mais l’acceptation d’une situation, d’un état de fait. C’est en ce sens que j’évoque un ‘espace de négociation, borné par les hiérarchies administratives et les codes sociaux propres au Viêt Nam’.

Notes
30.

Généralement implantés en lieux et places des anciennes maisons communales où se tenaient les activités communautaires des villages et le culte du génie tutélaire.

J. Przyluski [Tome I de l’ouvrage générale de Georges Maspéro - Moe urs et coutumes des pays annamites - 1929] souligne que ’dans la famille comme dans la commune, l’élément liant est extérieur à la société des vivants : en haut les ancêtres communs, en bas le patrimoine collectif’.

31.

Dans le milieu rural (principalement au nord du pays où le territoire était organisé depuis plusieurs siècles) ces changements ne sont pas toujours aussi tranchés.

32.

Les communautés villageoises étaient au Viêt Nam fédérées par des activités religieuses traduites par des rites et des fêtes populaires. Sur ce sujet, se reporter aux écrits du R.P. Léopold Cadière - Croyances et pratiques religieuses des Vietnamiens - Saigon : Imprimerie nouvelle d’Extrême-Orient,1955 - 3 tomes.