III - 2 LA REQUALIFICATION DES ESPACES EXTERIEURS

Les divers choix formels réalisés au sujet des bâtiments ont de fortes incidences sur les espaces urbains, collectifs et publics de ces ensembles.

Pour Hung Vuong, le parti pris de refermer646 l’îlot sur un centre matérialisé par les trois tours a organisé l’espace extérieur autour de cette centralité qui, aux niveaux proches du sol, lui tourne le dos. C’est alors les rez-de-chaussée des barres de logements qui organisent et focalisent l’activité. Au Sud, les compartiments présentent leur face arrière ; chacun s’est approprié le trottoir pavé pour y construire une cage : se fermer et se protéger de cet espace. Aucune activité ne vient prendre place entre ces grilles et le mur de béton du supermarché si ce n’est les jeux de ballon des collégiens voisins. Dans certaines barres, des commerces ne se sont développés que du coté extérieur de l’îlot et les rez-de-chaussée intérieurs se protègent également derrières des grilles formant cages, élevées sous l’encorbellement des étages. Là, l’utilisation est très nette. Les commerces ouverts focalisent la socialisation. Un auvent, un parasol, voire une table et quelques chaises, ce sont trois motos garées, deux cyclos arrêtés, les commerçants ambulants font halte là. De même, les plantations réalisées, même succinctes, ont une importance : en divisant l’espace, elles l’orientent, elles lui donnent une échelle, un repère. Il est plus aisé de s’arrêter le long d’une bordure qu’au milieu de rien, comme le montrent les petits vendeurs.

Sans ces repères que sont un parasol ou une surface plantée, l’espace est dur, isotrope. Les habitants ne l’ont pas investi.

Ce qui n’est pas le cas de Xom Cai, où l’envie de flâner et de s’arrêter boire un verre s’impose sans que l’on y prête garde, comme dans n’importe quelle ruelle. Pourtant, l’architecture des barres de logement n’a rien d’exceptionnelle. Un peu moins décorée qu’à Hung Vuong, les balcons dans tous les cas regorgent de plantes en pots, la verdure adoucit les matières.

L’ensemble des bâtiments de Xom Cai est organisé de part et d’autre d’une voie qui se voudrait monumentale. Axée sur l’arrière du Comité populaire de l’arrondissement, elle se termine en cul de sac sur une voie nouvelle également surdimensionnée et dont aucune des extrémités n’ouvre sur un axe de circulation. Cette rue, espace trop lâche, sépare Xom Cai en deux plus qu’elle ne l’organise. Alors, son large trottoir central où les arbres plantés sont déjà morts, focalise la pause, la halte, le rassemblement, dès que l’ombre portée de l’un des bâtiments l’enveloppe, tout comme les commerces des rez-de-chaussée de l’autre coté de la voie, où la circulation est rare. Formellement totalement différent, l’utilisation qui est faite de cet espace sans caractéristique, l’apparente à celui de l’îlot de Hung Vuong.

Beaucoup plus intéressants, sont les espaces intérieurs. Les barres, organisées sur un plan orthogonal, définissent des espaces de petites tailles, mais surtout des espaces non destinés à la représentation et que chacun s’est réapproprié, comme en témoigne les plantations réalisées. Ces espaces, d’une largeur de 9 à 15 mètres, sont fortement orientés. L’organisation réalisée ne correspond pas au plan projeté. L’espace qui est un lien entre les autres s’est organisé autour de parkings pour deux-roues, les autres ont été aménagés avec de petits terre-pleins en leur centre où les habitants ont planté des arbustes et les arrosent régulièrement. Les rez-de-chaussée n’accueillent pas nécessairement des commerces, mais organisés dos à dos, des logements sont tournés vers cet espace qu’ils font vivre. S’y retrouvent alors toutes les activités propres aux ruelles.

Ce que je veux souligner là, c’est la capacité des habitants à détourner un espace, à le réinterpréter. Ces ensembles de logements ont été construits dans une idéologie moderniste, hygiéniste, d’où le précaire, le temporaire, devaient être bannis. Si chacun a trouvé ici un logement décent, l’espace au sol a été réorganisé et personne n’y a rien trouvé à redire : il est propre en ce sens qu’il n’est ni anarchique, ni insalubre, mais l’idée de modernité en est complètement absente.

Faut-il opposer développement endogène et modernité ?

III - 3 Conclusion - L’ECHELLE HUMAINE RECONSTRUITE

L’évolution qu’ont connu les collectifs de Hô Chi Minh Ville a remplacé la circulation de la coursive extérieure par un palier intérieur de distribution. Elle a permis une meilleure aération et surtout un meilleur éclairage des différentes pièces et provoqué une privatisation des espaces extérieurs qui sont devenus des balcons et n’ont pas tardé dans les immeubles les moins récents à être réinterprétés comme une surface utile 647 du logement, et non un espace de transition, d’agrément, entre l’intérieur et l’extérieur. Là où le balcon n’existe pas, de grandes cages peuvent être construites, en excroissances de la façade au niveau de la fenêtre. Ou, si l’habitant du rez-de-chaussée a eu la bonne idée de construire une petite extension accolée à la façade, celui du premier étage peut faire de même sur le toit de celle-ci. Petit à petit, c’est toute la façade de l’immeuble qui disparaît derrière une somme de petites constructions qui ne sont pas sans rappeler celles qui se construisent en coe ur d’îlot.

Que l’appartement apporte plus de confort qu’une cellule est certain à travers la privatisation des pièces humides qui n’ouvrent plus sur un puits d’aération commun, mais il n’est pas évident du tout que la fonctionnalisation des espaces y contribue, au contraire sans doute. Un appartement est plus grand qu’une cellule, il est donc évidemment plus confortable pour des occupants trop nombreux, mais cette amélioration ne tient pas nécessairement à la typologie de son organisation. La capacité dont les habitants font preuve pour rediviser l’espace à l’aide d’armoires, de cloisons plus ou moins légères, d’une mezzanine, voire de plantes vertes à l’extérieur, est intéressante mais jamais prise en compte, alors que les organisations de nuit et de jour se superposent dans un même espace. Pouvoir destiner un espace spécifique aux activités diurnes et un autre aux activités nocturnes sous-tend que chacun n’est utilisé que la moitié du temps. Seuls les plus riches peuvent se permettre de laisser un espace vacant 12 heures sur 24.

La typologie des logements promue est exogène, sans réadaptation préalable en fonction du destinataire. Ainsi, qu’il s’agisse de l’intérieur d’un logement ou des espaces extérieurs de la ville, un modèle unique est mis en avant, sans prise en compte des différents modes de vie effectifs de chacun et de leurs causes premières.

Encore une fois, l’image véhiculée d’une modernité est inhérente aux espaces construits par le gouvernement. Mais quelle est cette modernité ?

Sous un climat chaud, est il plus confortable de dormir dans un pièce fermée sur un matelas mou qui enveloppe le corps, ou sur un mince matelas de coton près d’une ouverture où l’air circule ? Certes, il existe des matelas en latex sur des sommiers à lattes dans une pièces où la climatisation permet de se fermer hermétiquement des bruits de la rue, certes. Non, il n’est pas seulement question de coût et de culture (pourtant primordiales), il est surtout question du rapport de l’homme à la société et de la société promue.

Notes
646.

L’îlot devait initialement être complètement fermé par un hôtel de douze étages situé à l’angle des deux rues importantes. Pour l’instant il a été ajourné, un café occupe l’espace, des tables, des chaises, des plantes en pots, des parasols. L’espace respire un peu.

647.

cf. photo p. 390 [logements collectifs : la relation à l’espace urbain].