CHAPITRE IV - QUESTIONS ECCLESIOLOGIQUES: L’UNIVERSITÉ DE PARIS CONTRE LES MENDIANTS (1255-1260 environ)

Eudes de Châteauroux rentre en Occident selon un itinéraire et à une date indéterminés, mais après le gros des troupes croisées. Sa destination était différente: il se rendait à la cour pontificale, revenue en Italie à la suite d’Innocent IV depuis mai 1251 1205 . Mais aussi, il tenait de cette manière la promesse dont il avait fait la confidence à Joinville 1206 . Selon ses termes, il comptait passer une année de plus en terre sainte. Juste avant cet engagement 1207 , il informe le chroniqueur de l’intention du roi de quitter le Proche-Orient à Pâques 1254, qui tombait cette année-là le 21 avril; on peut donc considérer que sa promesse engageait le cardinal à demeurer en terre sainte jusqu’en avril 1255 environ, et qu’il l’a tenue à quelques semaines près, puisqu’il n’apparaît comme souscripteur d’une bulle d’Alexandre IV, nouveau pontife romain, que le 25 février 1255 1208 . Certains signes incitent à penser que, malgré la durée de son absence en curie, et le fait qu’il n’a pas connu le nouveau pape, absent du premier concile de Lyon lorsqu’il n’était que le cardinal Rinaldo de Jenne, Eudes de Châteauroux a rapidement rencontré la faveur de ce dernier 1209 . Les premiers documents pontificaux où il agit ou intervient comme simple témoin se trouvent très logiquement en relation avec l’expédition dont il vient à peine de rentrer: le pape confirme les décisions qu’il a prises comme légat en terre sainte 1210 , ou cède à son intercession en faveur du sénéchal de Champagne, Jean de Joinville, d’une part en accédant à la requête du frère de ce dernier, Simon, qui demande au pape une dispense pour avoir contracté un mariage consanguin au quatrième degré; d’autre part en accordant à Jean de pouvoir assister aux offices divins même en cas d’interdit jeté sur ses terres, à condition que la célébration demeure privée 1211 .

Il est peu probable, on l’a vu, que la connaissance donc la sympathie personnelles puissent expliquer la bienveillance du nouveau pape; deux raisons au moins devaient rendre précieux à ses yeux le cardinal tout juste revenu d’Orient: d’abord son prestige lié à l’expédition et ses liens bien connus avec la cour de France 1212 ; d’autre part et surtout, le besoin qu’éprouve à ce moment précis Alexandre IV de ses compétences spécifiques de théologien. De 1250 à 1260 environ, la première séquence d’un très profond conflit secoue en effet l’université de Paris et la Chrétienté, conflit baptisé génériquement par ses historiens querelle des Mendiants et des Séculiers 1213 . Plusieurs dossiers s’imbriquent, dans le traitement desquels à chaque fois le cardinal Eudes de Châteauroux joue un rôle de premier plan, soit en étant chargé par le pape, en compagnie de certains collègues cardinaux, de rendre un avis doctrinal sur le contenu de textes polémiques dénoncés au siège romain comme hérétiques par l’une des parties 1214 ; soit en intervenant, au sein du sacré collège mais surtout dans des chapitres généraux ou des couvents des Mendiants, pour commenter et interpréter par ses sermons le fond de la querelle 1215 . C’est le croisement de ces différents types de documentation qui, mis en oeuvre, permet, je crois, d’éclairer d’un jour nouveau aussi bien les affrontements qui ont divisé le collège cardinalice à ce sujet, allant jusqu’à mettre en cause rétroactivement la conduite d’Innocent IV en l’affaire, que les modalités de production de l’interprétation doctrinale orthodoxe finalement énoncée par la papauté, où les conceptions et les techniques exégétiques jouent un rôle décisif; dans ce cadre, des deux côtés, le sermon se révèle un instrument polémique redoutable, de bien plus grande portée à mon avis que les autres exercices universitaires du triptyque, la lectioou la disputatio, parce que faisant appel, en-dehors du cercle restreint des spécialistes, corporation universitaire ou théologiens de la curie, à l’opinion publique, c’est à dire aux laïcs 1216 . C’est ce processus de vulgarisation, à tous les sens du terme, de débats théologiques de haute volée qui ressort particulièrement d’une étude de l’implication d’Eudes de Châteauroux dans cette querelle, et ce n’est pas le moindre apport historiographique de son œuvre homilétique que de refléter ce rôle, déjà entrevu, de premier medium médiéval que revêt désormais, profitant d’une modification profonde des techniques et de la portée du sermo modernus, le commentaire oral de la Parole 1217 .

Au niveau de l’apport spécifique du cardinal, le dossier documentaire ici étudié consiste en six SERMONES, les uns inédits, les autres déjà publiés, mais faiblement contextualisés et à ce titre demeurant à défricher; s’y adjoignent des textes aux problématiques voisines 1218 . Le reste de la documentation concernant cette affaire est dans l’ensemble publiée et sera citée au moment voulu 1219 ; elle a bénéficié d’études inégales, certaines de très grande qualité, d’autres approximatives et peu fidèles à la lettre comme au déroulement chronologique des séquences de la querelle. Surtout, les divers aspects en ont été étudiés séparément: les péripéties proprement universitaires du conflit, en gros la querelle portant sur le nombre de chaires d’enseignement à réserver aux Mendiants et plus largement aux religieux à Paris, a fait l’objet d’une étude exhaustive de M.-M. Dufeil, ne laissant pas grand chose dans l’ombre 1220 ; le fond doctrinal qui sous-tend cet aspect du conflit, c’est à dire la licéité du ministère des Frères et le fondement évangélique de la Mendicité comme forme de vie religieuse, a été magistralement éclairé par le Père Congar 1221 ; les querelles qui ont divisé le collège des cardinaux à ce propos et mettent en cause, en dernière instance, la nature du gouvernement pontifical et la commission pétrine confiée par le Christ au pape, auquel les deux parties font appel, ont été étudiées plus récemment sous l’angle de la problématique non seulement doctrinale et institutionnelle de la papauté, mais aussi sous celui des rites cérémoniaux et liturgiques qui se développent autour du corps du pape et des cardinaux; une telle aprroche interroge, de ce point de vue foisonnant, la grande métaphore organiciste qui informe l’ecclésiologie d’inspiration grégorienne de la plenitudo potestatis 1222 . Mais il manque une synthèse de ces différents apports historiographiques. La place privilégiée tenue par Eudes de Châteauroux, l’ancien prélat séculier, maître en théologie, ami précoce des Mendiants, très estimé de la cour capétienne, au carrefour de tous ces courants idéologiques, et la contribution spécifique de sa prédication sur ces thèmes, fournissent l’occasion d’une premier essai en ce sens 1223 . L’approche synthétique s’impose d’autant plus que, contrairement au chapitre précédent, il n’a pas été possible, dans l’état actuel de la recherche, de proposer de chronologie précise de la plupart des SERMONES ici mis à contribution; on ne peut que leur assigner une fourchette de datation plausible et suggérer, sans preuves décisives, des lieux où ils ont pu être entendus, en fonction des circonstances de la querelle où ces discours s’insèrent; l’étude précise de leur argumentation suggère d’autre part des publics, mais les spécialistes savent combien ce type de démarche, l’identification d’auditoires à partir du contenu des textes, est périlleuse et nécessite le recours à l’hypothèse.

Lorsqu’Eudes de Châuteauroux regagne la Curie au début de 1255, la genèse de la querelle est, on l’a dit, ancienne. On ne peut comprendre le sens de ses interventions et parti-pris sans retracer le développement progressif, jusqu’à cette date, de l’affaire. C’est l’objet de la première partie de ce chapitre, qui étudiera d’abord la préhistoire de la querelle (environ 1250-1255), alors que le cardinal est encore légat en terre sainte; la seconde partie s’intéressera à son intervention institutionnelle au sein des deux commissions cardinalices chargées d’examiner, l’une le brûlot apocalyptique produit par un Franciscain, Gherardo de Borgo San Donnino, brandi par les maîtres séculiers comme preuve de l’hérésie de leurs adversaires, l’autre la réplique sur le même mode du chef de file des Séculiers, Guillaume de Saint-Amour, qui aboutit en 1256 à son exil, en y incluant l’analyse des sermons chronologiquement correspondants; enfin, une troisième partie complètera, par le commentaire d’autres sermons liés à ces circonstances, l’étude du rôle que le cardinal-évêque de Tusculum a joué dans l’intense polémique publique, par discours interposés, qui se clôt approximativement en 1260, avec l’instauration d’un anniversaire pour les papes et cardinaux défunts par Alexandre IV, fournissant l’occasion d’un ultime sermon à fortes résonnances ecclésiologiques, sur le thème du corps du gouvernement central de l’Eglise 1224 .

Notes
1205.

Cf. A. Melloni, Innocenzo IV... op. cit., p. 169s.

1206.

Cf. supra chapitre III, note 378.

1207.

Cf. Joinville, Vie... éd. cit., § 610.

1208.

Cf. A. Paravicini-Bagliani, Cardinali... op. cit., t. II, p. 437 note 298; je n’ai pu vérifier la source alléguée. L’auteur, Ibidem, t. I, p. 205, est un peu confus: il cite cet acte de février 1255, après avoir avancé, comme preuve qu’Eudes de Châteauroux n’était pas présent à l’élection d’Alexandre IV en décembre 1254, le fait qu’il ne souscrit pas au consistoire du 16 mars 1255. Ce qui est certain: le cardinal est absent du conclave qui élit Alexandre IV, cf. A. Franchi, Il conclave... op. cit. , p. 41; et les différents documents, Ibidem, p. 42-45, relatifs à ce conclave; autre donnée certaine: il est de retour fin février 1255 et immédiatement chargé par le nouveau pape des dossiers habituellement confiés aux cardinaux; un acte du premier mars 1255 montre qu’il a reçu d’Alexandre IV mandat d’accepter la résignation de Vito, évêque de Lithuanie,à son siège épiscopal, cf. Reg. Alexandre IV, n° 199. Pour exploiter correctement les lettres des registres d’Alexandre IV concernant Eudes de Châteauroux, il convient dans la table, t. III, de se référer non seulement à « Odo episcopus tusculanus » (p. 99) mais aussi à « Tusculanus » (p. 125); par exemple, le document cité, n° 199, n’est repérable qu’à cette dernière occurrence.

1209.

Sur les motifs de cette absence, les historiens divergent: Potthastsuggérait, op. cit., p. 1286, qu’Innocent IV n’avait jamais porté ce romain dans son cœur, s’appuyant sur la biographie de Nicola de Carbio qui aurait écrit que c’est sans la volonté du pape que le cardinal Rinaldo de Jenne était demeuré en Italie; A. Paravicini-Bagliani, Cardinali... op. cit., p. 51-52, conteste cette version des faits en n’y trouvant aucun support documentaire explicite; il met au contraire en valeur les faveurs dont Rinaldo a bénéficié de la part du pape; sa thèse est suivie par A. Melloni, Innocenzo IV... op. cit., p. 78 et note 27; ce dernier est cependant bien obligé d’admettre que seuls les cardinaux du parti du pape dans la querelle avec l’empereur l’ont accompagné à Lyon, même si le passage sur lequel prétendait s’appuyer Potthast, au chapitre 13 de la Vitadu pape, dit que les quatre cardinaux demeurés à Rome « de ipsius domini pape remanserunt voluntate » (éd. cit.A. Melloni, p. 267). Pour ma part, j’ai du mal à croire qu’Innocent IV portait le cardinal Rinaldo dans son cœur: ce dernier avait beaucoup négocié, certes en vain, avec son ami Frédéric II (cf. A. Paravicini-Bagliani, loc. cit. ); on verra que par la suite, Alexandre IV a immédiatement pris le parti inverse d’Innocent IV concernant les privilèges des Mendiants; qu’Innocent IV ait ménagé ce puissant cardinal romain, neveu de Grégoire IX, tant qu’il pensait parvenir à régler la querelle avec Frédéric II par la négociation, c’est logique; mais à partir du moment où il choisit l’exil et l’épreuve de force, il est probable que les deux hommes ont dû avoir des divergences sur la politique pontificale; d’ailleurs, dans son récit, Nicola de Carbio dit bien par précaution que les quatre cardinaux demeurés en Italie l’ont fait par la volonté du pape, mais s’il attribue aux trois premiers un rôle dans le gouvernement de l’état pontifical, qui accrédite son allégation, par contre il n’a aucune fonction à proposer pour Rinaldo; quand on sait en outre que le pape lui écrit dès le 31 janvier 1245 pour lui demander de le rejoindre à Lyon (cf. Reg. Innocent IV, n° 1357), en vain, on ne peut que suspecter de la froideur entre les deux hommes. Le fait enfin que Rinaldo, comme doyen du sacré collège, lui ait administré l’extrême-onction (cf. la Vita, éd. cit.A. Melloni, chap. 42, p. 292) ne prouve rien, ou plutôt, à la lumière du sermon d’Eudes de Châteauroux consacré à l’anniversaire de la mort d’Innocent IV, étudié ci-dessous (SERMO n° 17), peut être interprété comme une preuve de charité à l’égard d’un pape qu’il juge pécheur dans sa conduite du gouvernement pontifical.

1210.

Cf. Reg. Alexandre IV, n° 317, du 9 avril 1255.

1211.

Ibidem, n° 571 et 572; le pape dit dans le document n° 571 que Jean de Joinville, au témoignage d’Eudes de Châteauroux qui appuie sa demande, fut vis-à-vis du cardinal « in transmarinis partibus multum obsequiosus... per sex annos et amplius »; l’intérêt de ces deux documents est de confirmer l’étroitesse des liens qui se sont noués entre Joinville et le légat durant la croisade, ce qui accrédite d’autant le témoignage du chroniqueur lorsqu’il met en scène ces relations; le second document confirme ce que l’on sait par ailleurs de la profonde piété du sénéchal, dont témoigne son Credo, mais en outre montre un grand prélat capable de reconnaitre cette piété laïque en obtenant un privilège en sa faveur.

1212.

Voir note précedente.

1213.

La bibliographie est considérable; pour une première approche, l’essentiel est rassemblé et magistralement traité par M.-M. Dufeil, Guillaume de Saint-Amour... op. cit.; surtout, pour la question ici reprise, c’est à dire l’implication du cardinal Eudes de Châteauroux, les chapitres II à V; sur les aspects ecclésiologiques de la querelle, Y. M.-J. Congar, Aspects ecclésiologiques de la querelle entre Mendiants et Séculiers dans la seconde moitié du XIII e sicècle et le début du XIV e , dans AHDLMA, t. XXVII (1961), p. 35-151.

1214.

Ce sont les commissions réunies, la première à Anagni durant l’été 1255, pour juger l’Introductorius in Euangelium eternumdu Franciscain Gherardo de Borgo san Donnino, utilisé par le clan des Séculiers comme preuve de l’hérésie doctrinale répandue chez les Mendiants et de leur inaptitude à prêcher et enseigner (cf. M.-M. Dufeil, op. cit., p. 172 s.); la seconde toujours à Anagni, vers l’été 1256, pour juger la réplique de Guillaume, son Tractatus breuis de periculis nouissimorum temporum, Ibidem, p. 253 (chapitre IV) et p. 283 s. (chapitre V). Concernant la première commission d’Anagani, de 1255, le travail d’H. Denifle, Das Euangelium æternum und die Commission von Anagni, dans Archiv für Litteratur- und Kirchengeschichte, t. I (1885), p. 49-142 (édition, p. 99-142, du texte des conclusions de la commission cardinalice ou « protocole d’Anagni ») demeure fondamental; le grand savant avait déjà, au plan factuel, tout dit, quelques menues erreurs mises à part (exemple p. 84 note 2: attribution erronée du traité Manus que contra Omnipotentem tenditurde l’été 1256, du franciscain Thomas d’York, à un autre franciscain, Bertrand de Bayonne; voir pour la restitution à son véritable auteur, Thomas d’York, Y. M.-J. Congar, Aspects... art. cit., p. 46 et note 22); pour l’implication du cardinal Eudes de Châteauroux, et la façon dont il a travaillé, anonymement, au sein de la commission, l’étude précise du texte du protocole est indispensable; le seul historien à avoir intégralement profité du travail de H. Denifle est M.-M. Dufeil, Guillaume... op. cit., p. 172 s.; le travail de H. Denifle a reçu toutefois un éclairage nouveau de N. Bériou, Pierre de Limoges et la fin des temps, dans MEFRM, t. XCVIII/1 ( 1986), p. 65-107; le texte de base de l’édition de H. Denifle est en effet constitué par le ms. de Paris, BNF lat. 16397, qui a appartenu à Pierre de Limoges et porte en abondance ses notes autographes, cf. la description du ms. par N. Bériou (Ibidem,p. 102-107), en particulier p. 103 pour les deux notes autographes de Pierre et l’ex-libris attestant que le ms. a été légué par lui au collège de Sorbonne (notes signalées par H. Denifle avec une erreur de lecture, Das Evangelium... art. cit., p. 142 note 18); p. 107 pour la localisation du protocole à la fin du ms., f. 139ro-154vo; je reviendrai sur le contenu global de ce ms. et l’intérêt qu’il présente pour la question ici discutée, celle de l’exégèse orthodoxe de la Bible concernant la fin des temps.

1215.

Voir ci-dessous pour les SERMONES concernés. Il est probable qu’une lecture plus systématique des textes, partant d’une part des rubriques, notamment celles qui indiquent une auditoire mendiant, d’autre part d’un dépouillement systématique des péricopes bibliques, choisies comme thème, qui se prêtent à une exégèse de type eschatologique, permettrait d’étoffer le dossier. Je me suis contenté de puiser dans le corpus déjà édité des « sermons mendiants » du cardinal, entendons par là ce que les éditeurs regroupent sous ce vocable, et qui consiste dans les transcriptions, pour les sermons regardant l’ordre dominicain, de A. Walz, Odonis de Castro Radulphi S.R.E. Cardinalis Episcopi Tusculani sermones sex de sancto Dominico, dans Analecta Sacri Ordinis Praedicatorum, t. XXXIII (1935), p. 174-223; pour ceux regardant l’ordre franciscain, de P. Gratien, Sermons franciscains du cardinal Eudes de Châteauroux († 1273), tiré à part extrait des Etudes franciscaines, t. XXIX (1913), p. 171-195 et 647-655; et XXX (1913), p. 291-317 et 414-437, Paris,1913. M.-M. Dufeil, Guillaume... op. cit., avait déjà mis à profit certains de ces textes édités, voir plus loin.

1216.

A titre de preuve, je me contenterai d’un seul exemple ici: le 4 juin 1256, dimanche de Pentecôte, alors que ses écrits n’ont pas encore été condamnés, Guillaume de Saint-Amour prêche à Paris, choisissant son thème dans la péricope du jour tirée de l’évangile de Jean (14, 15-31), et accuse ouvertement le roi de France Louis IX de tenir le parti des hypocrites en appuyant la cause des Mendiants; quelques extraits (d’après L. K. Little, Saint Louis’ Involvment... art. cité, p. 141, extraits du sermon à la note 52): « Unde similiter dolendum est unde in media nocte modo reges surgunt ad matutinas dicendas et in die audiunt sex paria missarum ad votum et dimittunt causas pauperum sequentium curiam suam indiscussas et non portarent unam pulchram robam (marg. interl.: vestem) tamen bene permitterent unum bellum oriri vel fieri in quo mille christiani interficerentur... »; c’était mettre en cause au grand jour le type de piété et de dévotion royales qui s’étaient singulièrement renforcées depuis le retour de croisade, dénoncer leur retentissement sur la conduite des affaires publiques, bref stigmatiser un roi qui n’était plus à la hauteur de sa tâche et même inversait ses devoirs traditionnels: trop de révérence pour l’Eglise en privé, mais pas assez de secours public aux pauvres; l’attaque contre le vêtement inadéquat, sous-entendu celui d’un Frère mendiant plutôt que d’un roi, est significative; on sait que le débat eut lieu à la cour sur ce dernier thème, cf. N. Bériou, Robert de Sorbon... art. cit., p. 469-510, et L. K. Little, Ibidem, p. 144, qui commente les conséquences du sermon de Guillaume (p. 142): « There should be no doubt of William’s meaning - or his target. Neither should there be any question of wether the king heard about the sermon... The king reacted swiftly yet with discretion. Right away in June, 1256, two royal clerks headed for Rome with copies of William’s writings »; c’est l’origine de la seconde commission d’Anagni de l’été 1256. Guillaume de Saint-Amour, comme un peu plus tard Rutebeuf, nourissait ainsi la polémique sur les conséquences néfastes que le cercle mendiant royal exerçait sur la conduite des affaires du gouvernement, réduisant le roi capétien à un moine; on sait que Louis n’étaits pas indifférent à ces critiques, surtout qu’elles sont relayées par des laïcs (cf. L. K. Little, Ibidem, p. 145 et note 63, sur les critiques d’un chevalier accusant le souverain de se conduire davantage comme un moine que comme un roi, et la réponse de ce dernier).

1217.

Le travail qui a le mieux envisagé les sermons sous cet angle est celui de D. L. d’Avray, The Preaching... op. cit., en particulier p. 3-4 et note 8, où la littérature, finalement clairsemée sur le sujet, est citée, voir en particulier R. Rusconi, Predicatori e predicazione (secoli IX-XVIII) , dans Storia d’Italia. Annali: Intelletuali e potere, ss la dir. de C. Vivanti, Turin, 1981, p. 949-1035; point de vue encore récemment confirmé par L. Gaffuri, La prédication en Italie, dans Cultures italiennes (XII e -XV e siècles), dir. I. Heullant-Donnat, Paris, 2000, p. 193-237, ici p. 200. Voir d’autres développements chez D. L. d’Avray, op. cit. à l’index, s.v° « mass communication » (p. 311).

1218.

Ces sermons inédits ou publiés, repérés d’après la rubrique ou le contenu des textes, et se rapportant, directement ou indirectement, à la querelle, sont les suivants: les SERMONES n° 18, pour l’anniversaire de la mort d’Innocent IV, et n° 22, pour l’anniversaire de la mort des papes et des cardinaux défunts, qui répercutent au sein de la curie les débats surgis durant le conflit et touchant l’autorité pontificale; les SERMONES n° 17, puis 19 à 21, qui sont donnés lors de chapitres ou dans des couvents mendiants, ou devant des auditoires universitaires, et discutent des questions d’eschatologie que l’ouvrage de Gherardo puis celui de Guillaume ont soulevées, énonçant le point de vue orthodoxe, c’est à dire celui de l’Eglise romaine, en la matière. J’ai enfin « raccroché » à cette séquence de la prédication du cardinal le SERMO n° 23, partie pour des raisons chronologiques, puisqu’il est consacré, si ma datation et l’analyse de son contenu sont justes, à encourager la croisade contre les Tartares qui menacent les Etats latins d’Orient et doit avoir été donné durant l’année 1260; partie parce que, sans entretenir de rapports directs avec la querelle, il peut être rapproché d’un autre sermon faisant partie du dossier dominicain édité, le RLSn° 651 (éd. cit.A. Walz, p. 189-194), qui aborde dans sa partie finale la même question de la croisade contre les Tartares, promettant l’indulgence pontificale à ceux qui prendront la croix (p. 194).

1219.

Il s’agit d’une part de la documentation officielle, notamment pontificale, dont l’essentiel se trouve dans CUP ; d’autre part de la littérature universitaire, soit exercices scolaires, essentiellement des disputes, soit traités polémiques, émanant des deux camps; voir notes 10 ci-dessus et 19 ci-dessous.

1220.

Guillaume... op. cit., passim.

1221.

Aspects... art. cit., passim.

1222.

L’ouvrage ancien de J. Maubach, Die Kärdinale... op. cit., n’est sur le sujet pas très utile à cause de sa date: en particulier, l’auteur commet beaucoup d’erreurs dans les affiliations des cardinaux à tel ou tel ordre religieux (il considère par exemple Eudes de Châteauroux comme cistercien); or il s’agit d’un des seuls moyens disponibles pour tenter de connaître les parti-pris des uns et des autres au sein du collège; voir plus loin mes tentatives sur ce point. Quant à la problématique du corps du pape, elle est traitée dans l’ouvrage, fondamental pour mon propos, d’A. Paravicini-Bagilani, Il corpo... op. cit.(trad. française: Le corps du pape... citée ); très riches analyses aussi sur la métaphore organiciste de l’Eglise, utilisant aussi le point de vue des canonistes, dans Y. M.-J. Congar, Aspects... art. cit. ; et dans B. Tierney, Religion et droit dans le développement de la pensée constitutionnelle (1150-1650), Paris, 1993 [trad. française de Religion, Law and the Growth of Constitutional Thouhgt (1150-1650), Cambridge, 1982]; voir aussi, Idem, Foundations of the Conciliar Theory, Cambridge, 1955. Concernant les rapports institutionnels et symboliques des cardinaux et du pape, cf. pour une synthèse G. Alberigo, Cardinalato e collegialità. Studi sull’ecclesiologia tra l’XI e il XIV secolo, Florence, 1969, et le compte-rendu critique de M. Foi, Papa e cardinali nel secolo XI. Una questione di metodo e una replica, dans Archivum Historiae Pontificiae, t. XIV (1976), p. 383-415.

1223.

Tentative de synthèse d’autant plus nécessaire que les aspects ecclésiologiques de la querelle ont été un peu sous-estimés, ce me semble, par M.-M. Dufeil (Guillaume... op. cit. ): il traite de trop haut Guillaume de Saint-Amour en le comparant sans cesse à Thomas d’Aquin ou Bonaventure; il fallait le point de vue irénique d’un historien dominicain pour rendre justice à la profondeur des arguments mis en avant par les Séculiers, au-delà du caractère polémique qu’ils ont pu revêtir sous la plume de Guillaume; ce fut le travail fondamental d’ Y. M.-J. Congar, Aspects... art. cit. La période que j’étudie, comme on le constate à la lecture du titre de ce dernier article, ne constitue qu’une séquence, assez courte, du développement d’ensemble; cela est lié au point de vue où je me place, celui des interventions romaines et plus particulièrement du cardinal Eudes de Châteauroux; on constate d’ailleurs que passée cette première phase violente du conflit, que conclut la condamnation des ouvrages et l’exil de Guillaume de Saint-Amour fin 1256, Rome n’intervient plus avant longtemps à Paris, ne se manifestant à nouveau qu’en 1279 avec la bulle Exiit qui seminatde Nicolas III; P. Glorieux, Le conflit de 1252-1257 à la lumière du mémoire de Guillaume de Saint-Amour, dans RTAM, t. XXIV (1957), p. 364-372, a recensé exhaustivement la documentation universitaire relative à cette courte mais violente passe d’armes; le mémoire justificatif auquel cet article fait allusion est l’ouvrage, rédigé par Guillaume après sa condamnation, communément abrégé sous le nom de Responsiones, voir la nouvelle édition commentée d’E. Faral, Les ‘Responsiones’ de Guillaume de Saint-Amour, dans AHDLMA, t. XVIII (1950-1951), p. 337-394. Dans la longue durée de la querelle, le Père Congar périodise autrement que moi les phases du conflit, cf. sa chronologie des principaux textes, Ibidem, p. 44-52: pour lui, les années 1250-1260 correspondent à la première vague d’écrits relatifs au conflit et au début de la seconde.

1224.

C’est le SERMO n° 22; voir plus loin son commentaire et l’édition du texte.