b) L’influence de la pensée d’Innocent III

Pour bien comprendre les positions présentées par Eudes de Châteauroux concernant la position respective du pape et des souverains temporels, le plus simple est de partir de deux extraits des SERMONES n° 27 et 30, pour la fête de saint Silvestre. Dans le premier de ces sermons, l’orateur déclare 1790 :

‘« Il l’a établi prince des saints et de son peuple 1791 . C’est ce qu’a fait Dieu en la personne de saint Silvestre, lorsqu’il a conjoint en lui l’Empire et le Sacerdoce, afin qu’un même homme fût par le Sacerdoce prince des saints , c’est à dire des clercs et des religieux, et par l’Empire prince du peuple ; il était logique en effet que le souverain pontife, vicaire de celui qui est roi et prêtre, prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech 1792 , qui porte inscrit sur sa cuisse: Roi des rois et Seigneur des seigneurs 1793 , fût revêtu aussi des dignités royale et sacerdotale; car son sacerdoce est royal, et son royaume sacerdotal, et nous de même en lui; d’où la première épître de Pierre: Mais vous, vous ètes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis 1794 ; car nous sommes oints dans le baptême afin de devenir spirituellement des prêtres, offrant nos corps en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu 1795 ; soyons aussi rois, en faisant justice de nous-mêmes; c’est pourquoi le pape, le même jour, après avoir été consacré souverain pontife, reçoit le diadème impérial, et de même qu’il est consacré souverain pontife en présence des évêques qui le bénissent, de même il reçoit le diadème royal qu’on appelle ‘ceptrum ’, en présence des scribes et des notaires laïcs; c’est à l’intérieur de l’église qu’il est consacré et reçoit les insignes papaux, car quoique, en tant que pape, il commande à tous, son autorité s’étend cependant spécialement aux ecclésiastiques, qu’il doit ordonner et consacrer; c’est hors de l’église qu’il reçoit le diadème, car en tant que roi, il exerce la juridiction impériale sur les laïcs, surtout en temps de vacance de l’Empire, et il lui revient de confirmer l’élection de l’Empereur; de fait, [les Empereurs] sont ses vicaires, dans l’Empire en-deça de la mer; saint Silvestre fut roi et prêtre, ainsi tous ses successeurs, de sorte qu’ils portent la mitre avec la couronne d’or phrygienne, ou cercle; de même tout Chrétien à sa façon, ainsi qu’on l’a dit plus haut, est roi et prêtre ».’

Le SERMO n° 30 est tout aussi net 1796 :

‘« Le sacerdoce retrouva, chez saint Silvestre, davantage encore le sommet de la dignité, car saint Silvestre non seulement fut roi et prêtre, mais roi des roiset prêtre des prêtres, exerçant la monarchie dans chaque domaine, le sacerdoce et la dignité royale; de sorte qu’il reçut le pouvoir des deux glaives, spirituel et temporel; ce sont, en fait, les deux glaives qui sont évoqués de façon figurée dans la réponse que le Seigneur, après avoir déclaré: Celui qui possède une tunique, qu’il la vende et achète un glaive  1797 , s’entendit répondre: Il y a justement ici deux glaives  1798 ; ces deux glaives ont appartenu à saint Silvestre; le glaive spirituel fut donné à saint Pierre et en lui à ses successeurs; tandis que le glaive temporel fut donné à saint Silvestre; ces deux glaives suffisent, d’où la parole du Seigneur: C’est bien assez  1799 . Le pouvoir du glaive matériel fut donné à saint Silvestre par le magnifique Constantin, glaive dont le pape remet l’exercice à l’Empereur, lorsqu’il le sacre et l’oint. On lit de Pierre qu’il dégaina le glaive  1800 , non les glaives; le pape dégaine le glaive spirituel pour en user, mais il n’use pas du glaive matériel, sinon par son autorité, en en remettant l’usage à l’empereur, quand il le ceint du glaive lors du couronnement et lui prescrit de le dégainer et de le faire vibrer aux quatre coins de l’univers; saint Silvestre et ses successeurs obtinrent aussi le pouvoir de faire appel au glaive par autorité, comme il a été dit, à l’égard des autres princes chrétiens, c’est à dire de requérir leur bras séculier pour aider et défendre l’Eglise et chasser les rebelles, et repousser les attaques des infidèles; et tous les princes séculiers sont tenus d’obéir au pape sur ce point; à cet égard, le pape est donc roi des rois, mais aussi en ceci, que si les rois et les princes tombent dans l’hérésie ou témoignent d’intolérables déficiences, qui les rendent non seulement inaptes au gouvernement, mais aussi [ ?] 1801 , la pape a le pouvoir de les déposer. Par conséquent le bienheureux Silvestre fut réellement roi des rois et seigneur des seigneurs 1802 , de même qu’il fut évêque des évêques, car il fut bien le grand prêtre 1803 ; et cette grandeur du sacerdoce se révéla d’abord en lui dans l’acte de soumission de l’empereur, qui lui remit l’Empire en-deçà de l’Adriatique, et désira qu’il fît usage des insignes impériaux ».

Ces deux passages ne détonent pas, c’est le moins qu’on puisse dire, par rapport aux conceptions que les papes du XIIIe siècle, depuis Innocent III, présentaient de leur fonction, tout particulièrement lorsqu’il s’agissait d’expliciter leurs rapports avec l’empereur et les souverains. On peut même, sans grand risque d’erreur, avancer qu’Eudes de Châteauroux démarque ici totalement certains écrits du grand pape du début du siècle: Innocent III a consacré un sermon à la fête du pape Silvestre, sur un thème tiré de la liturgie, composé de deux citations biblique de l’Ecclesiastique: « Ecce sacerdos magnus, qui in diebus suis placuit Deo, et inventus est iustus, et in tempore iracundiæ factus est reconciliatio »; or c’est un thème très proche qu’a choisi le cardinal pour son SERMO n° 30 1804 ; son choix de citations dans les deux SERMONES, n° 27 et 30, tirées de l’arsenal classique de la théocratie pontificale, est tout aussi éclairant: Ps. 109, 4 = Hb. 5, 6; Apc. 19, 16; 1. Pt. 2, 9; et Mt. 16, 18-19, se lisent dans le sermon-modèle d’Innocent III 1805 ; on retrouve la seconde de ces citations dans l’un des sermons « in consecratione pontificis maximi »  de ce pape, qui a dû aussi être utilisé par le cardinal pour son SERMO n° 30 1806 ; on doit plus généralement rapprocher l’inspirateur et son émule lorsqu’on constate combien ce dernier martèle, tout au long de son discours, que le pape Silvestre est « rex regum et Dominus dominantium », citation biblique chère à Innocent III 1807 ; et lorsqu’on le voit utiliser dans le SERMO n° 30 certaines formules-clefs de la commission pétrine, Lc. 22, 36-38, et Mt. 26, 51, à propos des deux glaives, elles aussi récurrentes chez ce pape.

Le plagiat n’est pas seulement celui des autorités bibliques; il se situe au niveau de la pensée politique; Eudes de Châteauroux suit Innocent III sur trois points essentiels: la conception des rapports entre les deux pouvoirs, spirituel et temporel; le sens de la donation de Constantin au pape Silvestre 1808 ; la translation de l’Empire d’Orient en Occident.

Sur le premier point, l’un comme l’autre reconnaissent que le pape ne détient le glaive temporel que par « autorité », et n’en a habituellement pas l’usage, la potestas ; c’est l’argument « gélasien » par excellence 1809 , avec cette réserve que la supériorité du pape n’est jamais mise en cause, puisque c’est Silvestre, conformément à ce que narre la donation de Constantin, qui refuse d’exercer lui-même, directement, l’autorité temporelle, et la confie à l’empereur ou aux princes, au bras séculier de l’Eglise 1810 ; on retrouve ici le débat que les historiens de la pensée canonique ont nommé celui du pouvoir immédiat ou médiat du pape en matière temporelle, et Eudes de Châteauroux, conformément à son inspirateur, se range en la matière à l’avis des partisans du pouvoir médiat 1811 . Cette opinon n’allait pas de soi à cette date, car il semble que chez certains auteurs, le point de vue théocratique se soit durci, ainsi chez Hostiensis, qui soutient à peu près à la même époque que le pape a l’usage immédiat des deux glaives 1812 . Tout aussi inspirés d’Innocent III sont les cas où s’exerce ce pouvoir médiat, cette auctoritasdu pape, et qu’invoque le cardinal dans son SERMO n° 30: le bras séculier est tenu d’intervenir à sa demande dans les causes où la foi est en danger, violences contre les libertés de l’Eglise, guerre juste contre les Infidèles, hérésie. Enfin, le cardinal suit son inspirateur jusque sur le terrain où il avait le plus innové, celui où le pape exerce immédiatement le pouvoir temporel en dégainant ce glaive, c’est à dire en déposant un souverain incompétent ou hérétique, ratione peccati 1813 .

Concernant la donation de Constantin, qui forme on l’a vu l’un des fondements historiques de la supériorité du pape, Eudes de Châteauroux ne fait là encore que reprendre un vieil argument théocratique, avec tous les dangers d’ailleurs que le recours à un tel récit comporte, puisque, si on le lit depuis le début, c’est d’abord l’empereur qui remet au pape l’Empire et les insignes impériaux 1814 ; de sorte que les partisans de ce dernier se sont souvent servis de ce faux pour le retourner contre ceux du pape 1815 ; c’est peut-être ce qui explique le silence de l’orateur sur un autre moment de la narration, celui où le pape refuse le diadème offert par Constantin, et se contente volontairement de sa mitre pontificale 1816 ; au contraire, il n’hésite pas, dans le SERMO n° 27, à appuyer fortement sur l’imitatio imperiiqui préside à la consécration papale, tout en prenant bien soin de distinguer les deux phases de ce que l’on n’appelle pas encore le couronnement: il fait précéder la réception, hors de l’Eglise et parmi les laïcs, des insignes impériaux, par la consécration proprement dite, interne à l’Eglise et œuvre des clercs, première chronologiquement et, peut-on dire, ontologiquement 1817 . Certes, les historiens ont fait remarquer que l’argument de la Donation était en fait peu utilisé par Innocent III, beaucoup moins en tout cas que celui de la translatio imperii 1818 : on ne le lirait, sous bénéfice d’inventaire, que dans quelques rares textes, dont le sermon pour la fête du pape Silvestre 1819 . C’est là sans aucun doute qu’Eudes de Châteauroux l’a trouvé; l’actualité a dû le pousser à réemployer cet argument, car le SERMO n° 27 évoque le fait que l’Empire est vacant 1820 ; c’est ici proprement l’argument de la translatio imperii : le pape peut disposer à sa guise du titre impérial, dont il confirme et investit le titulaire, précise le cardinal un peu plus loin; On a vu en outre qu’en 1262, Urbain IV, malgré lui mais à la requête de Louis IX, s’était beaucoup préoccupé de l’Empire grec, en l’occurrence pour s’en débarrasser et y rétablir un empereur latin; quant au SERMO n° 30, si mon hypothèse de datation est juste, l’orateur doit avoir en tête, lorsqu’il évoque l’Empire, le récent manifeste de Manfred aux Romains, où le maître effectif du Regnumrevendique le titre impérial; le sermon se ressent pleinement de cette actualité, comme du sacre à venir de Charles, lorsqu’il étend la comparaison des relations du pape et de l’empereur à l’ensemble des princes, tous appelés à devenir à un moment ou à un autre le bras séculier de l’Eglise.

Les papes du XIIIe siècle n’ont pas tous partagé le même avis sur la valeur de la Donation 1821 . Grégoire IX n’a pas hésité à suivre l’opinion de son illustre prédéceseur, écrivant par exemple, dans une lettre à Frédéric II de 1236: « Car nous ne pouvons négliger ce fait, connu manifestement du monde entier, à savoir que ledit Constantin, qui possédait un pouvoir monarchique unique sur tous les pays de l’univers, a décrété, en accord avec le Sénat et le peuple non seulement de Rome, mais aussi de tout l’Empire romain, avec le consentement unanime de tous, que le vicaire du prince des apôtres, qui s’acquittait sur toute la terre du pouvoir du sacerdoce et gouvernement des âmes, était aussi digne de posséder sur le monde entier le principat des choses matérielles et des corps » 1822 . Innocent IV au contraire, grand canoniste, ne peut évidemment supporter de faire reposer sur un argument purement historique la supériorité juridique du pape sur l’empereur, et rejette la donation comme possible justification de sa double royauté, spirituelle et temporelle, ainsi dans le pamphlet Eger cui lenia, sur l’attribution duquel, il est vrai, les historiens ne sont jamais parvenus à se mettre d’accord:

‘« Ils manquent de perspicacité et ils ne savent pas remonter à l’origine des choses, ceux qui s’imaginent que le Siège apostolique a reçu de Constantin la souveraineté de l’Empire, alors qu’il l’avait auparavant, comme on le sait, par nature et à l’état potentiel. Notre-Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, vrai homme et vrai Dieu, vrai roi et vrai prêtre selon l’ordre de Melchisedech [...], a constitué au profit du saint-Siège une monarchie non seulement pontificale, mais royale; il a remis au bienheureux Pierre et à ses successeurs les rênes de l’Empire tout à la fois terrestre et céleste, comme l’indique la pluralité des clefs. Vicaire du Christ, il a reçu le pouvoir d’exercer sa juridiction par l’une sur la terre pour les choses temporelles, par l’autre dans le ciel pour les chose spirituelles » 1823 .’

Le problème de la Donation, quel que fût le crédit qu’on lui accordât alors, demeurait de toute façon de pleine actualité, à travers les nombreux cycle picturaux qui, dans Rome, évoquaient cette légende célèbre 1824 ; le plus récent, et sans doute celui auquel pensaient le plus ceux qui utilisaient la Donation, était le cycle de fresques de la chapelle saint Silvestre du monastère romain des Santi Quattro Coronati, qu’a fait réaliser puis a consacré le cardinal Stefano Conti, en 1247, c’est à dire au cœur de la controverse entre Frédéric II et Innocent IV, qui venait de le déposer 1825 ; on doit relever d’ailleurs, sur la base de l’opinion exposée par Innocent IV, que contrairement à ce qu’affirment A. Paravicini-Bagliani, et tous les historiens qui se sont occupés des fresques de cette chapelle Saint-Silvestre, il est fort douteux que ce pape ait beaucoup apprécié la signification politique de ce programme pictural, entièrement fondé sur une interprétation de la Donation comme origine historique, sous la nouvelle loi, du pouvoir politique du pape 1826 .

Le thème de la translatio imperii, selon laquelle les papes, en couronnant Pépin puis Charlemagne, surtout Léon III qui couronne ce dernier à Rome à Noël 800, ont transféré des Grecs aux Francs l’Empire, et surtout ont établi ainsi la supériorité du sacerdoce sur le royaume, est très important chez Innocent III; il forme la base de toutes ses discussions avec les compétiteurs à l’Empire durant les années 1197-1216, et engendre des formulations théoriques extrêmement nettes sur les rapports entre l’empereur et le pape, lequel fonde d’abord la légitimité de son Etat sur les privilèges concédés par les Carolingiens puis confirmés par les Ottoniens à ses prédécesseurs; et la supériorité de sa position sur ces précédents historiques, rappelant par exemple, dans la décrétale Venerabilem, le couronnement de Lothaire par Innocent II, pape dont il a volontairement repris le nom 1827 . De ce point de vue, sources juridiques et pastorales se répondent: le sermon anniversaire où il rappelle sa propre consécration comme pape est l’occasion pour Innocent III de faire état de sa double dignité suprême, temporelle et spirituelle, en quoi consiste sa plénitude du pouvoir 1828 ; peu d’années après, dans la Décrétale Per venerabilem(fin de 1202), il indique son droit à intervenir dans les affaires temporelles, au-delà des frontières de l’Etat pontifical, si le jugement de certains faits le requiert 1829 .

Mais Innocent III a dans les faits rarement associé de manière explicite cette théorie avec la Donation, pour des raisons peu évidentes. Ce phénomène peut s’expliquer par une différence entre la nature des sources qui nous renseignent sur la pensée du pape. Dans le cadre de négociations politiques serrées avec les compétiteurs impériaux, les arguments historico-juridiques seraient apparus les plus appropriés (privilèges impériaux antérieurs; épisodes du passé illustrant la supériorité du pape, représentant de Dieu, sur l’empereur; modalités du couronnement de ce dernier) et auraient été seuls employés. La Donation n’aurait pas présenté les mêmes garanties, à cause du double usage politique dont elle était susceptible, si l’on considérait d’abord le geste de Constantin. Par contre, un sermon pour la fête de saint Silvestre, adressé au clergé et au peuple de Rome, n’avait pas les mêmes fins qu’une décrétale, donc pouvait avoir recours à cet épisode très célèbre de la vie du pape, largement popularisé, on l’a vu, par l’iconographie 1830 .Bref, les historiens sont divisés sur cette discrétion 1831 : les uns avancent que le pape n’avait nul besoin de la Donation pour établir ses droits, d’autres au contraire pensent que la référence à ce document revêt une grande importance, mais s’avère d’utilisation périlleuse face aux légistes pro-impériaux, donc ne sert jamais de base aux revendications territoriales du pape 1832 . Il n’est pas aisé de trancher de façon catégorique entre ces opinions: Donation et translation de l’Empire sont tellement liées, puisque la seconde n’aurait pu avoir lieu sans la première, qu’il paraît peu probable que les papes, tout particulièrement Innocent III, n’aient pas eu en vue l’une et l’autre quand ils usaient d’un seul des deux arguments. Sur le fond, je crois que l’angle principal sous lequel est employé la Donation par les papes est moins juridique que théologique: ce qu’appuie ce privilège, c’est d’abord la primauté romaine; le sermon du pape sur saint Silvestre est principalement un sermon sur ce lieu théologique, de même que ceux d’Eudes de Châteauroux, comme le prouvent leurs citations bibliques 1833 . C’est pourquoi ils font un recours aussi massif à cette preuve 1834 . Si ce raisonnement est juste, il explique que le cardinal ne fasse par contre qu’une allusion fugitive, dans son SERMO n° 27, à la théorie de la translatio 1835 . Il pouvait d’autant moins l’ignorer qu’il était l’un des propagateurs de sa version « capétienne », le transfert de chevalerie et clergie chez les Francais 1836 ; et qu’il allait largement utiliser ce thème, sous une forme adaptée, dans le SERMO n° 31 pour le sacre de Charles d’Anjou, qu’il fait descendre, comme toute la littérature pontificale de l’époque, de Charlemagne 1837 .

De cette comparaison entre le modèle, Innocent III, et son plagiaire, le cardinal Eudes de Châteauroux, il résulte donc que le second a su parfaitement adapter les arguments théocratiques du premier en fonction de la situation: la translatio imperii, thème essentiel chez le pape, devient la mineure du syllogisme qui articule Donation, translation et vicariat du Christ, dans les SERMONES n° 27 et 30. Chez l’un comme chez l’autre, la Donation sert d’abord à établir théologiquement le vicariat du Christ et la plenitudo potestatisdu successeur de Pierre. Mais comme Innocent III fut conduit par les événements et sa politique à beaucoup négocier, dans un contexte de compétition impériale, l’indépendance du patrimoine de saint Pierre, ce sont en premier lieu des arguments historico-juridiques que sa pensée a produits. Eudes de Châteauroux quant à lui, quoique membre du gouvernement central de l’ église romaine, n’avait pas à se préoccuper de l’Empire, vacant comme il le précise lui-même; et d’autre part militait pour un autre type de dépendance, celui de la pleine sujétion du futur roi de Sicile vis-à-vis du pape. Enfin et surtout, Eudes de Châteauroux, théologien de profession, conçoit d’abord l’Eglise comme la réunion des fidèles en marche vers le Royaume; à ce titre, comme il l’avance plusieurs fois dans les deux SERMONES cités, tous les Chrétiens sont rois et prêtres 1838 . Cela revient à dire que les titres essentiels sur lesquels il entend fonder la primauté du pape ont d’abord un sens théologico-ecclésiologique, exprimant, imparfaitement on le verra, dans les conditions historiques de l’alliance nouvelle sur laquelle veille l’Eglise militante, la seule véritable royauté, d’essence eschatologique, celle du Christ 1839 .

Il convient désormais d’analyser ces sermons sous cet angle, celui du discours sur l’Eglise dont le Christ a institué le royaume à venir, dont résulte un autre, sur les responsabilités particulières de son souverain pontife 1840 . De ce point de vue, le SERMO n° 26 pour l’élection du successeur d’Urbain IV revêt une importance décisive et, en ce qui concerne la plenitudo potestatisdu pape, il donne sens à bien des nuances et des réserves, que l’on décèle dans les SERMONES n° 27 et 30. C’est, de tous ceux analysés jusqu’ici, sans doute celui qui insiste le plus sur la caducité des souverains pontifes et sur leur mort rapide, pour des raisons intrinsèquement liées à leur fonction 1841 . L’ensemble de ces textes pointe aussi la conduite déplorable de certains cardinaux au sein du conclave puis du consistoire, en lien avec le futur sacre de Charles d’Anjou, ce qui permet de conférer tout son sens au SERMO n° 29 pour la fête de saint Thomas Becket, donné une semaine environ avant celui pour le sacre. Enfin, l’examen simultané de tous ces textes confirme que le théologien Eudes de Châteauroux est d’abord un bibliste. Toute sa conception du souverain pontificat repose en dernière instance sur le rôle fondamental que l’exégèse de l’Ecriture, par la mise en relation des sens historique et spirituel de la Bible, et des relations entre les deux Testaments, confère à l’économie générale du salut, au centre de laquelle, on trouve, pour reprendre les mots du Père de Lubac, « l’Acte du Christ » 1842 .

Notes
1790.

Lignes 105-125.

1791.

L’orateur reprend ici son thème, Eccli. 45, 30.

1792.

Ps. 109, 4; Hb. 5, 6.

1793.

Apc. 19, 16.

1794.

1. Pt. 2, 9.

1795.

Rm. 12, 1.

1796.

Lignes 29-54.

1797.

Lc. 22, 36.

1798.

Lc. 22, 38.

1799.

Lc. 22, 38.

1800.

Mt. 26, 51.

1801.

Le copiste a manifestement oublié quelques mots à cet endroit, voir l’édition du texte.

1802.

1. Tim. 6, 15; Apc. 19, 16.

1803.

L’orateur reprend ici le début de son thème, Eccli. 50, 1.

1804.

Le sermon d’Innocent III (n° VII de sa série De sanctis, éd. PL , t. ccxvii, col. 481-484) et le SERMO n° 30 d’Eudes de Châteauroux partent du même verset biblique: « Sacerdos magnus... » (Eccli. 50, 1), mais procèdent à un montage différent. Le pape s’inspire de la liturgie (cf. S. J. P. Van Dijk- J. H. Walker, The Ordinal... op. cit., p. 134, ligne 20) pour y joindre le verset d’Eccli. 44, 17, qui s’applique dans la Bible à Noé, évoqué par le sermon un peu plus bas dans son sermon (éd. cit., col. 481D); Eudes de Châteauroux a lui fabriqué un thème tiré d’Eccli. 50, 1 (« sacerdos magnus ») et 50, 4-5, mieux adaptés à son propos, on le verra; cette légère différence ne peut masquer sa source d’inspiration.

1805.

Ibidem, col. 481B et 482B. Deux autres citations sont classiquement appliquées par Innocent III, puis par les papes du XIIIe siècle, à la plenitudo potestatis : « Ecce constitui te super gentes et regna » (Jr. 1, 10), employée dans le sermon pour saint Silvestre (Ibldem, col. 482B); et « Nescitis quoniam angelos iudicabimus ? quanto magis saecularia » (1. Cor. 6, 3); voir Y. M.-J. Congar, Ecce constitui te super gentes et regna (Jér. 1, 10) « in Geschiche und Gegenwart », dans Theologie in Geschichte und Gegenwart. M. Schmaus zum sechzigsten Geburstag, hg. J. Auer u. H. Volk, Munich, 1957, p. 671-696 (repris dans Idem, Etudes d’ecclésiologie médiévale, Londres, 1983 [Variorum Reprints), art. III); A. J. Watt, The Theory... art. cit., p. 216, pour la citation de saint Paul, appliquée par Innocent III dans le cadre de la théorie de la déposition du souverain laïc.

1806.

N° II de la série De diuersis casibus, dans PL, t. 217, col. 653-660, col. 654D pour la citation d’Apc. 19, 16. Dans ce sermon, une variation sur le même registre de la primauté pontificale et de la commission pétrine fait préférer à Innocent III, en lieu et place des deux autres citations (Ps. 109, 4 = Hb. 5, 6; 1. Pt. 2, 9), celle non moins célèbre de Mt. 16, 18-19 sur le pouvoir des clefs (Tu es Petrus... , loc. cit. , col. 654D); or Eudes de Châteauroux a aussi recours à cette citation (voir note précédente) dans le SERMO n° 30, aux lignes 129-130, n’utilisant que le verset 19 de Mt. 16.

1807.

1. Tim. 6, 15; Apc. 19, 16.

1808.

Sur la « fausse » donation, voir l’édition du texte par H. Fuhrmann, Das Constitutum Constantini (konstantiniszche Schenkung) Text, Hanovre, 1968 (Fontes iuris germanici antiqui in usum scholarum ex MGH separatim editi, Bd X);le passage où Constantin remet le pouvoir au pape se trouve aux p. 86-88.Notre propos, centré sur l’utilisation de ce texte au XIIIe siècle, n’a pas à prendre en compte une bibliographie exhaustive sur ce document fameux et les questions qu’il soulève; je me contente de renvoyer sur ce point à R.-J. Loenertz, Constitutum Constantini. Destination, destinataire, auteur, date, dans Aevum, t. XLV (1974), p. 199-245; P. De Leo, Ricerche sui falsi medioevali, t. I: IlConstitutum Constantini: compilazione agiografica del sec. VIII. Note e documenti per una nuova lettura, Reggio di Calabria, 1974; au compte-rendu de ces deux ouvrages par N. Huyghebaert, La Donation de Constantin ramenée à ses véritables dimensions. A propos de deux publications récentes, dans RHEt. LXXI (1976), p. 45-69; Idem, Une légende de fondation: le Constitutum Constantini, dans Le Moyen Age, t. LXXXIV, 4° série (1979), p. 177-209; enfin, pour une bibliographie exhaustive des études sur l’origine et la nature de ce faux fameux, voir les notes de W. Pohlkamp, Priuilegium ecclesiae romanae contulit. Zur Vorgeschichte der Konstantinischen Schenkung, dans Fälshungen im Mittelalter, t. II: Gefälschte Rechtexte. Der bestrafte Fälscher ; Hannovre, 1988, p. 413-490 (MGH Schriften, Bd 33);cet auteur, p. 415 note 9, fait remarquer que le texte a surtout été étudié comme source hagiographique, rapprochée à ce titre de la Vita de Silvestre, non comme source diplomatique, ce qu’elle prétend d’abord être).

1809.

Je ne reviens pas sur ce que j’ai déjà dit du caractère impropre de l’adjectif « gélasien », et conserve l’usage consacré (voir en général tout le début de J. A. Watt, The Theory... art. cit., très clair sur ce point).

1810.

Voir, sur cette très ancienne conception, W. Goez, Imperator aduocatus Romanae ecclesie, dans Aus Kirche und Reich... op. cit., p. 315-328.

1811.

C’est pour l’essentiel sur les passages bibliques cités par Eudes de Châteauroux, concernant les deux glaives (Lc. 22, 36-38, et Mt. 26, 51), que se sont focalisés les débats des canonistes relatifs aux rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, cf. J. A. Watt, The Theory... art. cit., p. 203 s.; pour l’avis d’Innocent III, cf. Ibidem, p. 212-219.

1812.

Dans un passage de la Summacité par Y. Congar, L’Eglise... op. cit., note 5, p. 253-254; et un autre de l’Apparatus ou Lectura,cité par J. A. Watt, The Theory... art. cit., note 47 p. 234-235 ; de façon générale, voir tout le paragraphe, essentiel, que consacre Y. Congar à ce problème, Ibidem, p. 252-263. Ces deux ouvrages sont datés respectivement de 1253 (année d’achèvement) et de 1271 (année d’achèvement, mais le début en remonte à l’enseignement parisien, soit la fin des années 1230), cf. C. Lefebvre, Hostiensis... art. cit.du DDC, col. 1215, et 1220.

1813.

SERMO n° 30, lignes 46-49. On a vu au début du chapitre II que c’est Innocent IV qui avait concrétisé le premier ce droit; cela parce qu’Innocent III avait continué de raisonner dans le cadre traditionnel, impérial; mais on a vu aussi qu’en théorie, Innocent IV n’innovait pas, la tradition canonique sur la légitimité du droit de déposition étant acquise dès Innocent III, cf. J. A Watt, The Theory... art. cit., p. 224-226, et p. 247-248 pour Innocent IV spécifiquement.

1814.

L’orateur l’indique en conclusion du passage cité du SERMO n° 30,mais agence son raisonnement de telle façon que c’est d’abord la supériorité du sacerdoce qui transparaît.

1815.

M. Pacaut, La théocratie. L’Eglise et le pouvoir au Moyen Âge, Paris, 1989, p. 116;cf. G. Martini, Traslazione... art. cit., p. 279-280.

1816.

Cf. le texte de la Donation, éd. cit. H. Fuhrmann, p. 78-80; le sermon-modèle d’Innocent III n’omet au contraire pas cet épisode.

1817.

Sur le « couronnement » du pape à proprement parler, postérieur à l’inversion, sous Grégoire X, vers 1272-1273, de l’ordre traditionnel des deux cérémonies d’installation du pape, prise de possession du Latran puis consécration à Saint-Pierre, et qui a pour conséquence d’autonomiser cette phase, devenue première donc constitutive, cf. A. Paravicini- Bagliani, Il corpo... op. cit., p. 32-34; sur l’imitatio imperii, Idem, Ibidem, passimà l’index, s. v. « papa, simboli, imitatio imperii »; et Le Chiavi... op. cit., tout le chapitre III: « Vero imperatore », p. 60-84;H. Fuhrmann, « Il vero imperatore è il papa »: il potere temporale nel Medioevo, dans BISIM, t. XCII (1985-1986), p. 367-379.

1818.

M. Pacaut, La Théocratie... op. cit., p. 116; G. Martini, La traslazione... art. cit., p. 267.

1819.

Loc. cit. , col. 481B-D. Le sermon du cardinal est ici calqué de très près sur celui d’Innocent III, qui déclare (col. 481B): « Fuit ergo beatus Silvester sacerdos, non solum magnus, sed maximus, pontificali et regali potestate sublimis. Illius quidem Vicarius, qui est Rex regum et Dominus dominantium, Sacerdos in aeternum secundum ordinem Melchisedech, ut spiritualiter possit intelligi dictum ad ipsum et succesores eius, quod ait beatus Petrus apostolus, primus et praecipuus praedecessor ipsorum: Vos estis genus electum, regale sacerdotium... »; puis narre (col. 481C), suivant le récit de la Donation, la maladie de Constantin, guéri de la lèpre par l’intercession de Pierre et Paul, se convertissant et remettant l’Empire et ses insignes, dont l’aurifrigium circulare, à Silvestre qui le refuse par humilité; enfin (col. 481D), il développe la signification des deux couvre-chefs du pape, la mitre en signe de pontificat, portée en permanence, et la couronne ou regnumou tiare, en signe d’imperium (cf. A. Paravicini-Bagliani, Le Chiavi... op. cit., p. 66-69), portée dans certaines circonstances seulement, (col. 482A) « quia pontificalis auctoritas et prior est, et dignior et diffusior quam imperialis. Sacerdotium enim in populo Dei regnum praecessit, cum Aaron primus pontifex Saulem primum regem praecesserit, Noe quoque Nemroth... »; d’où la conclusion (col. 482C) de cette première partie du sermon: « Fuit ergo beatus Silvester successor Petri, vicarius Jesu Christi ». Un autre sermon du pape, le n° III De diuersis, « in consecratione pontificis » (PLt. 217, col. 659D-666C), a pu tout tout aussi bien inspirer le cardinal sur le symbole des deux couvre-chefs (Loc. cit. , col. 665B): « In signum spiritualium contulit mihi mitram, in signum temporalium dedit mihi coronam; mitram pro sacerdotio, coronam pro regno, illius me constituens vicarium, qui habet in vestimento et in femore suo scriptum: Rex regum et dominus dominantium, sacerdos in aeternum secundum ordinem Melchisedech ». Y. M.-J. Congar, L’Eglise... op. cit., note 19 p. 197, cite d‘autres textes du pape, tirés de sa correspondance, où il utilise l’argument de la donation; il vaudrait la peine de les recenser.

1820.

C’est du moins ainsi que j’interprète le passage: « De fait, [les empereurs] sont ses vicaires, dans l’Empire en-deçà de la mer » (SERMO n° 27, ligne 123).

1821.

Voir la synthèse de Y. M.-J. Congar, L’ecclésiologie du haut moyen âge. De saint Grégoire le Grand à la désunion entre Byzance et Rome, Paris, 1968, p. 198-202.Il me semble que le XIIIe siècle mériterait, du point de vue de l’usage fait par les papes de la fausse donation, un travail approfondi; on ne dispose actuellement que du vieil ouvrage de G. Laehr, Die konstantinische Schenkung in der abendländischen Literatur des Mittelalters bis zum Mitte des 14. Jahrhunderts, Berlin, 1926, partiellement dépassé (concernant la mise en relation du sermon d’Innocent III sut saint Silvestre avec la réactualisation de la Donation, voir p. 81 s.); les seuls domaines qui aient fait l’objet d’études de détail récentes sont celui de la critique d’authenticité, cf. D. Mennozi, La critica alla autenticità della Donazione di Costantino in un manoscritto della fine del XIV secolo, dans Cristianesimo nella storia, t. I (1980), p. 123-154; et celui des représentations iconographiques, voir par exemple S. Epp, Konstantinszyklen in Rom. Die päpstliche Interpretation des Geschichte Konstantins des Grossen bis zur Gegenreformation, Munich, 1988; je reviens plus loins sur ce type de sources.

1822.

C’est la lettre déjà citée en conclusion du chapitre II, note 372 (dans Epistolae saeculi XIII..., éd. C. Rodenberg, Berlin, 1883, t. I, n° 703, p. 599-605, du 23 octobre 1236; trad. M. Pacaut, La théocratie... op. cit., p. 129). Voir aussi Y. M.-J. Congar, L’Eglise... op. cit., p. 257.

1823.

Traduction dans M. Pacaut, La théocratie... op. cit., p. 130: voir le texte latin dans E. Winkelmann, Acta imperii inedita seculi XIII et XIV..., t. II, Innsbruck, 1885, n° 1035, p. 696-703; surtout, la magistrale édition de P. Herde, Ein Pamphlet der päpstlichen Kurie gegen Kaiser Friedrich II. von 1245/1246 (‘Eger cui lenia’), dans Deutches Archiv für Erforschung des Mittelaters, t. XXIII (1967), p. 468-538, qui rejette l’authenticité « innocentienne » du texte. La plupart des historiens, tout en partageant les doutes de P. Herde sur l’auteur, puisque le pamphlet ne figure pas dans les Registres du pape, jugent cependant le texte fidèle, en substance, à sa pensée; ainsi C. Dolcini, « Eger cui lenia » (1245:1246): Innocenzo IV, Tolomeo da Lucca, Guglielmo d’Ockham, dans Rivista di storia della Chiesa italiana, t. XXIX (1975), p. 127-148,repris dans Idem, Crisi di poteri e politlogia in crisi. Da Sinibaldo Fieschi a Guglielmo d’Ockham, Bologne, 1988, p. 119-146;J. A. Watt, The Theory... art. cit., p. 240-250 (sur le pamphlet), p. 242 note 14 sur l’authenticité;plus récemment A. Melloni, Innocenzo IV... op. cit., p. 146-154 (voir en particulier p. 152, sur l’inanité de la fausse donation comme justification du transfert au pape des prérogatives impériales). Compte-tenu de ces incertitudes, je n’ai pas fait usage de ce pamphlet lorsqu’il s’est agi de discuter, au début du chapitre II, de la déposition de Frédéric II, à laquelle il est tout entier consacré, préférant m’en tenir à la documentation assurément authentique. D’autre part, sur la signification des deux clefs dans la propagande et la symbolique papales, cf. A. Paravicini-Bagliani, Le Chiavi e la Tiara. Immagini e simboli del papato medievale, p. 20-21.

1824.

Cf. A. Paravicini-Bagliani, Le Chiavi... op. cit., p. 31-33, où l’auteur recense l’ensemble de ces réalisations, prenant pour thème le rôle des apôtres Pierre et Paul aux côtés du Christ et du pape; une partie de la Donation, le « songe de Constantin » malade de la lèpre, où les deux apôtres lui apparaissent, focalise la plupart d’entre elles.

1825.

Cf. A. Sohn, Bilder als Zeichen der Herrschaft. Die Silvesterkapelle in SS. Quattro Coronati (Rom), dans Archivum Historiae Pontificiae t. XXXV (1977), p. 7-47; J. Mitchell, St. Silvester and Constantine at the SS. Quattro Coronati, dans Federico II et l’arte del Duecento italiano (Atti della III settimana di studi di storia dell’arte medievale dell’Università di Roma, 2. vol.), Galatina, 1980, p. 15-32; R. Piccimini, Sui cicli affrescati nel portico dell’antica basilica vaticana, ibidem p. 33-39; enfin A. Paravicini-Bagliani, Le Chiavi... op. cit., p. 66-68 et notes 38-40, où sont précisément cités les sermons d’Innocent III dont Eudes de Châteauroux se sert.

1826.

Le pape est alors à Lyon; rien n’indique qu’il ait souhaité la réalisation de ces fresques; par contre, on se rapellera que le commanditaire, le cardinal Stefano Conti, était parent d’Innocent III. Par ailleurs, il est possible que le début, si curieux, du SERMO n° 28 donné à la Portioncule, ait été suggéré par ce contexte où l’image, comme outil de diffusion des messages politiques ou religieux, joue un si grand rôle (dans le manuscrit d’Arras, il s’intercale dans cette série, à sa place chronologique, entre le SERMO N° 27 pour la fête de saint Silvestre et le SERMO n° 29 pour celle de Thomas Becket, je le monterai en l’analysant, au chapitre suivant); le cardinal y débute son propos sur saint François en évoquant un vitrail d’église, qu’il contemplait dans son enfance.

1827.

Cf. G. Martini, Traslazione... art. cit., p. 219-266 sur la translation, p. 226 s. sur l’apport original d’Innocent III le pape (sur le précédent d’Innocent II, p. 259); autres extraits d’Innocent III sur ce thème traduits par M. Pacaut, La théocratie... op. cit., p. 117-118; voir aussi D. Waley, The Papal State... op. cit., p. 1-3 et p. 30, sur les concessions faites par les Carolingiens puis les Ottoniens; J. A. Watt, The Theory... art. cit. , p. 204-205. A la bibliographie citée par G. Martini, ancienne vu la date de son excellent travail, ajouter P. A. van den Baar, Die kirchliche Lehre derTranslatio Imperii Romani bis zum Mitte des 13. Jahrhunderts, Rome, 1956; W. Goez, Translatio Imperii, Tübingen, 1958.

1828.

Sur cette consécration, cf. A. Paravicini-Bagliani, Le Chiavi... op. cit., p. 13-14.

1829.

Cf. G. Martini, Traslazione... art. cit., p. 242-243.

1830.

Ibidem, p. 266 pour le résumé des principaux arguments innocentiens; p. 270 pour les contextes différents où s’exprime le pape, décrétales ou sermon.Je suis G. Martini, Ibidem, p. 267 (et de même à propos du sermon-anniversaire d’Innocent III sur sa consécration) pour considérer que les sermons du pape, quelques remaniements qu’ils aient connu pour l’édition, témoignent d’une parole réelle. W. Imkamp, Der Kirchenbild... op. cit., p. 64-67, est aussi de cet avis (voir p. 65; l’auteur renvoie à la note 460 à G. Scuppa, I sermoni di Innocenzo III, Dissertation dactylographiée de la Pontificia Universitas Lateranense, 1961, p. 110-116, que je n’ai pu consulter).

1831.

Point aussi grande que ne l’affirme G. Martini, Traslazione... art. cit., p. 267 et p. 270, selon qui le sermon sur saint Silvestre est le seul où le faux soit explicitement mentionné; contra, Y. M.-J. Congar, cité supra note 238.

1832.

Cf. G. Martini, Traslazione... art. cit., p. 288 sur le débat historiographique, p. 277 sur sa non utilisation au plan territorial; on notera avec cet historien (p. 298-302) que déjà Otton III niait la validité de la Donation sur ce plan.

1833.

C’est l’avis de G. Martini, Traslazione... art. cit., p. 288 s.

1834.

Malgré le fait que ce faux ait été popularisé par une source canonique, les fausses Décrétales pseudo-isidoriennes apparues vers 850, toutes ses interprètes récents, qui récusent d’ailleurs le qualificatif de faux, lui préférant celui de fiction (visant à conférer une forme diplomatique à des privilèges possédés de factopar la papauté), insistent sur le caractère éminemment romain du document, produit selon N. Huyghebaert, Une légende de fondation... art. cit., au palais du Latran entre 754 et 767.

1835.

Ligne 123.

1836.

Voir les chapitres I et II, en particulier le conclusion de ce dernier.

1837.

Lignes 13-25 en particulier, où est évoquée l’action de Charlemagne au service de la papauté; voir plus loin le commentaire exhaustif de ce sermon, avec les références bibliographiques sur l’ascendance carolingienne de Charles d’Anjou; j’indique immédiatement que le « magnifique Charles » (Charlemagne), présenté comme Français (lignes 18-20: « appelé par l’église romaine, il vint de France, s’empara du patrmoine [de saint Pierre] et libéra le seigneur apotolique, puis rendit la ville au souverain pontife et fut fait patrice des Romains »), n’est jamais appelé empereur, ce qui n’est évidemment pas un hasard; il a repoussé les assauts des Sarrasins et des Païens qui « avaient envahi des régions d’Occident, bref occupaient presque tout l’Occident » (lignes 15-16). Libérateur de tout l’Occident, mais point empereur, pieux bras séculier de l’Eglise qui le récompense du titre de patrice, Charlemagne bénéficie évidemment de la translatio, mais sans que ce dernier argument, lourd de sens juridique et historique, soit explicitement mentionné.

1838.

SERMO n° 27, lignes 11-112 et 125; voir J. Leclerq, L’idée de la royauté... op. cit., p. 35 s., sur ce thème; l’ouvrage de J. Leclercq me paraît fondamental pour tout le problème ici traité, mais a été finalement peu utilisé par les historiens de la pensée politique médiévale, car l’auteur étudie avant tout les sources cléricales non juridiques (letrres pontificales mises à part); au contraire, la source essentielle à laquelle ont eu recours la plupart des historiens est constituée par les Décrétales et les commentaires des canonistes; sur les conséquences possibles de cette approche unilatérale, voir la conclusion de ce chapitre.

1839.

Ibidem, p. 18-19; « Au XIIIe siècle, les théologiens, les commentateurs de la Bible, affirment à l’envi la royauté du Christ et les titres divers auxquels il la possède: comme Dieu tou-puissant et égal à son Père, comme Verbe incarné, comme héritier de la dynasti davidique, comme réalisant les prophéties messianiques, enfin comme rédempteur ayant, par sa passion et sa résurrection, remporté la victoire sur le démon et le péché de l’homme... il [saint Thomas d’Aquin] a souvent... l’occasion de les insérer dans une perspective hitorique très vaste, allant des annonces et des préfigurations de l’Ancien Testament jusqu’à la parouise. Il montre que la révélation de la royauté du Christ s’est faite au cours de toute son existence, de l’Annonociation à l’Ascension, l’événement central étant sa résurrection ». Je cite longuement l’auteur, car son ouvrage me paraît essentiel si l’on veut comprendre exactement les conceptions ecclésiologiques du cardinal Eudes de Châteauroux, l’un de ces théologiens qu’évoque J. Leclerq; une lecture attentive des deux SERMONES, n° 27 et 30, montre que tous les éléments ici mentionnés de la royauté du Christ y figurent, adaptés à la question posée par leurs sujets: quelle doit être la conduite du vicaire du Christ pour hâter, ou du moins, contribuer à l’avènement de ce royaume.

1840.

J. Leclerq, L’idée de la royauté... op. cit., p. 13-18, montre que faute de poser des questions théologiques aux théologiens, et en se focalisant sur les textes témoignant de positions extrêmes ou ne représentant qu’une petite partie de leur réflexion sur le sujet, en l’occurrence la question des rapports Eglise-Etat, on a souvent « rétréci la problématique » de la royauté christique et celle des formes sous lesquelles elle s’exprimait au XIIIe siècle; il avance en outre que « certaines notions importantes, comme celle du pouvoir ‘vicaire’ du pape, ne parviennent jamais à une clarté suffisante pour qu’il y ait unanimité sur l’interprétation à leur donner », « en l’absence de définitions dogmatiques précises héritées de l’Eglise antique » (p. 24). Malgré la place qu’inévitablement, les rapports entre pouvoirs temporel et spirituel occupent dans ma recherche, je suis tout à fait d’accord avec l’auteur: une lecture attentive et impartiale des SERMONES d’Eudes de Châteauroux interdit de les « rétrécir » à une simple réflexion sur les relations Eglise-Etats.

1841.

Ce thème apparaissait déjà nettement dans les deux SERMONES sur l’anniversaire de la mort d’Innocent IV et celui des papes et cardinaux défunts, n° 18 et 22 (voir le chapitre IV).

1842.

Voir H. de Lubac, Exégèse médiévale... op. cit., t. I/1, p. 318-328; et les p. 328-341: Concorde des deux Testaments.