7.3.2.3 La présence organisatrice de l’imago maternelle archaïque

L’U.V.A.H. Les Sablines a pour finalité, entre autres, d’ « aider et [d’] assister l’handicapé », de‘ ’ « lui prodiguer les soins nécessaires » (ibid., p. 3), mais surtout d’ « être à l’écoute permanente de ses attentes » (ibid., s/a) et d’assurer « ‘une assistance directe ou indirecte quasi immédiate et spécifiquement adaptée ’» (ibid., p. 4, s/a))... nursing et accordage maternel primaire caractérisent ainsi le mode de relation entre l’institution et ses pensionnaires, calqué sur un lien de type symbiotique. « Le cadre de vie profondément humain et convivial assurant de façon permanente une prise en charge globale de chaque pensionnaire » (ibid., p. 5, s/n) offre à cet égard toutes les qualités nécessaires : attentive et pourvoyeuse de toute chose dans l’instant, cette micro-société idéale offre « une fiabilité et une sécurité exception-nelles » (ibid., p. 4), bien-être obtenu à grand renfort de technique. Cependant, on ne peut être aveugle à la présence sous-jacente d’une imago maternelle à la fois séductrice – par le biais de la toute-puissance de sa technologie – et cruelle – par l’aliénation et la dépendance infinie à laquelle elle ne peut que conduire. La protection, la préservation devrait-on dire dès lors qu’il semble s’agir plus d’une visée homéostatique du système, contre tout danger externe aussi bien que contre tout désordre interne est d’ailleurs là pour signifier la résurgence des angoisses schizoïdes et paranoïdes. D’ailleurs, si l’on rappelle que chaque module peut fonctionner en « totale indépendance » (ibid.), on s’empresse d’ajouter – dans un mouvement dénégatoire déjà repéré – qu’il ne s’agit là que « d’un espace volontairement autonome, sans pour autant être une forme d’isolement » (ibid., p. 7). Et n’est-ce pas cette même intention inconsciente de claustration défensive qui pointe à travers la nécessité manifeste d’y pallier, en apportant parfois « l’écho de la société extérieure » (ibid., p. 6), qui ne franchit pas les portes de l’institution ? Les relations avec l’extérieur, bien que manifestement favorisées en des occasions festives très ponctuelles (fêtes, anniversaires, événements familiaux, visites...), semblent particulièrement contrôlées, par dénaturation, dématérialisation de la relation, faisant un usage massif de la technologie, dont par exemple des visiophones. De même, « l’ouverture sur l’extérieur, nous dit-on, se matérialise par une grande baie vitrée » (ibid., p. 5), formule paradoxale associant l’ouvert à la matière, pour éviter une plus juste formulation, immanquablement moins positive, qui, dans sa logique, renverse terme à terme le propos : ’la clôture par rapport à l’extérieur se dématérialise par une grande baie vitrée’.

A ce repli dans le sein maternel protecteur et pourvoyeur immédiat de tous les bienfaits, à l’emprise totalitaire qu’il exerce sur ses ’enfants’, s’adjoint donc la nécessaire mise à distance de la réalité extérieure. Cela appelle le thème de la liberté et du contrôle. À la liberté des choix, à « la souplesse d’utilisation », au « contact direct et libre avec l’environnement », au « respect des rythmes de chacun », et à « la plus grande liberté accordée » aux initiatives familiales ou associatives, répondent un système de contrôle particulièrement performant – tout événement est filtré par les appareillages techniques, exerçant « une surveillance discrète » (ibid., p. 4, s/a) –, un cadrage assez strict des activités et des opportunités de visite. D’ailleurs, n’est-il pas notable que le texte s’achève par la description détaillée de tous les systèmes vidéos – jeu, communication interne, visiophone – signifiant le nécessaire contrôle (avoir l’oeil) à assurer tant dans le domaine des relations internes, qu’entre le dedans et le dehors ? N’est-il pas enfin plus remarquable encore que l’émergence finale de ces angoisses paranoïdes prenne toute son intensité dans la dernière phrase du texte : « l’ensemble des composants du concept U.V.A.H. fait l’objet d’une protection auprès de l’Institut National pour la Propriété Industrielle » (ibid., p. 8, s/a)... ultime précaution préservant ce système idéal contre toute atteinte à sa perfection et toute réplication frauduleuse échappant à son contrôle ?

La présence de l’imago maternelle archaïque comme organisateur inconscient du projet U.V.A.H. se présente ainsi, après analyse, comme la plus évidente clé de compréhension de l’équation homme = androïde ⇔ sujet = espace. Par le lien fusionnel archaïque qu’elle entend nouer entre l’institution projetée et ses occupants, semble en effet s’opérer le transfert mimétique des caractéristiques de l’espace matériel sur les sujets appelés à y vivre, conférant à l’humain l’image androïde que nous avons vue.

Mais, au-delà de cette exégèse, on ne peut conclure sur ce projet idéal et novateur, sans examiner la réalité de telles prétentions. Sans préjuger des résultats qui apparaîtront lors de la reprise transversale des divers matériels sur lesquels nous avons travaillé, on peut déjà repérer quelques points. D’une part, nous n’avons pas été sans pointer la proximité de la voie empruntée ici avec celle du législateur en 1978, amalgamant, dans un mouvement défensif certain, lieu et personne prise en charge, pour échapper à ce que l’un et l’autre éveillent d’impensable, d’irreprésentable. D’autre part, nombreuses sont les caractéristiques architecturales – modularité, symétrie, uniformité, indifférenciation – qui nous rappellent les résultats de l’analyse typo-morphologique de notre corpus. L’innovation, à ce stade d’avancement de notre discussion, semble alors résider principalement – pour ne pas encore dire exclusivement – sur le recours massif à la sémantique technologique et robotique, permettant d’ouvrir à une représentation – certes séparée de l’affect – de la personne handicapée, nous faisant échapper ainsi à l’angoisse de la voir dépendante et monstrueuse. Magiquement appareillés, les handicapés deviennent des surhommes autonomes, signant par là la réussite officielle de ce projet d’adaptation... mais certainement aussi l’échec de la pensée, de l’élaboration de ce qui le motive inconsciemment.