b) De quelques petits arrangements qui disparaissent au fil du temps

Bien que ces éleveurs se sentent de plus en plus contraints à se plier à une nouvelle réglementation, à ’subir’ la nouvelle politique agricole, ils s’efforcent aussi de montrer qu’ils ne sont pas prêts à faire tout et n’importe quoi pour entrer dans ce cadre établi. Ils tiennent à marquer la différence entre ce qu’il est recommandé de faire et ce qu’ils jugent raisonnable de faire. Ils ajustent alors leur conduite, en fonction de la ’réalité’, c’est-à-dire des éléments sur lesquels ils s’appuient pour orienter leur action professionnelle.

Cet ajustement est marqué par une référence notamment à la notion de ’prudence’, comme le montre l’extrait de l’entretien suivant, dans lequel un éleveur dénonce ’l’engrenage’ dans lequel sont pris les jeunes.

Ainsi, ces éleveurs sont largement opposés à l’ensemble des mesures d’orientation d’aide à l’installation des jeunes, qui les met dans des situations impossibles. Ce qu’ils reprochent à la politique agricole actuelle s’est de les priver d’une certaine souplesse dans la définition de la gestion de leur exploitation lors de l’installation et de les inciter à investir des sommes jugées considérables, voire de décider à leur place des pratiques culturales à mettre en oeuvre sur les exploitations.

Tant qu’ils en ont la possibilité, ils évitent donc de créer des situations dans lesquelles ils risquent de perdre le peu de liberté qu’ils ont l’impression qu’il leur reste aujourd’hui. C’est ainsi que s’inscrivant dans une conception ’patrimoniale’ de leur exploitation173, ils peuvent refuser certaines aides (aides à l’installation des jeunes agriculteurs, aides à la construction d’un bâtiment) ou retarder certains projets afin de préserver cet espace de liberté et de se défendre de l’empiétement d’un appareil agricole qu’ils jugent trop contraignant. Revendiquer cette position de retrait tient aussi cependant au fait qu’au regard des contraintes des systèmes de production dans lesquels ils se trouvent engagés (depuis la réforme de la PAC notamment) ils ne voient pas comment ils pourraient faire ’autrement’.

Si, à partir de la production de boeuf traditionnel, cet éleveur peut se sentir en phase avec certaines demandes des consommateurs, en affichant une volonté de valoriser la qualité des produits, d’autres types de productions, qu’il juge insuffisantes pour répondre à cette demande de qualité, ont remplacé cette production plus ’traditionnelle’ mais ne permettent pas pour autant de revaloriser son système de production. Il explique dans la suite de l’entretien qu’il ne comprend toujours pas pourquoi on a préféré passer à une production dont on ne tire par directement les bénéfices puisque les animaux sont pour la plupart destinés à l’exportation, plutôt que de continuer à produire du boeuf sans tromper le consommateur sur l’origine du produit, de valoriser toute une région d’élevage et de production de ’boeufs’. Mais plus globalement, ce que dénonce la plupart des éleveurs regroupés dans ce premier récit, c’est que le changement d’orientation qu’ils ont été contraints d’opérer (en passant par exemple de la production d’animaux maigres à la production de broutards, les empêche de concevoir la transmission même de leur exploitation comme nous allons le voir maintenant.

Notes
172.

L’assujettissement à l’impôt distingue deux cas de figure : les agriculteurs soumis à l’impôt forfaitaire à l’hectare, pour les exploitations agricoles dont le chiffre d’affaire n’excède pas 300 000 francs par an, et le régime d’imposition sur les bénéfices réels pour les autres.

173.

Nous reprenons ici la distinction opérée par D Jacques-Jouvenot (1997) en référence à D Segrestin (1992) entre le caractère patrimonial de l’exploitation, qui renvoie à une logique de transmission des biens familiaux de génération en génération, et le caractère entrepreneurial de l’exploitation, fondé sur une logique d’optimisation du capital [Jacques-Jouvenot, 1997, 29].