III – De la lecture à l’interprétation

« ‘Il ne faut jamais suivre le texte. C’est une interposition que l’on introduirait dans l’esprit du lecteur. L’illustration, c’est une analogie’ » affirmait Raoul Dufy474. Cette proposition, presque vindicative, n’est qu’une des nombreuses affirmations d’indépendance qu’ont pu répéter les peintres engagés dans cet art. A la différence des illustrateurs professionnels, qui ne se font pas honte d’une interprétation littérale, les peintres se sont montrés jaloux de leur potentiel créatif, comme s’ils craignaient en se soumettant de trop près au texte de perdre leur inspiration personnelle. Le cas de Munch est cependant assez différent de celui des premiers « peintres de livres ». Ce n’est pas celui d’un artiste sollicité pour donner sa vision d’un texte, choisi par un tiers et écrit par un auteur avec lequel il n’entretient souvent aucune relation particulière. C’est celui d’un homme qui a vécu et s’est formé sous l’influence reconnue, revendiquée même, d’un écrivain dont spontanément il cherche les écrits et l’oeuvre littéraire. C’est en outre une projection visuelle sans le moindre enjeu de reconnaissance sociale ou artistique, effectuée dans le contexte le plus privé, où l’artiste n’a pas à défendre son statut de génie propre. C’est dans la plus grande liberté de temps, d’esprit et de style que Munch a abordé les pièces d’Ibsen ; il l’a fait en témoignant d’un attachement au texte assez peu partagé par les autres artistes de sa génération, et en montrant une compréhension des nuances et des strates de l’écriture ibsénienne peu commune. On ne peut pour autant considérer ses illustrations comme littérales, car d’une part il a su réactualiser l’écriture ibsénienne dans le contexte qui est le sien, d’autre part a parfois fait le choix de l’interprétation personnelle, s’éloignant de l’auteur dans une mesure variable, parfois pour mieux le servir, plus rarement en lui substituant sa vision propre.

Notes
474.

Cité in A.M. Christin, « Dufy, illustrateur de Mallarmé », Revue de l’art, Paris, 1979, p. 69.