Le naufrage de Peer Gynt

De la scène de Peer sur le bateau, à l’ouverture du cinquième acte qui consacre le retour d’exil de Peer, Munch réalise un dessin (fig. 142) qui allie au style narratif de l’illustration la restitution d’une scène de bateau typiquement norvégienne. Ce n’est certes pas pour sa dimension folklorique que Peer Gynt a fasciné l’artiste, car l’artiste n’a jamais participé à la célébration nationale qui marque la peinture norvégienne ; tout comme il n’a jamais exécuté de paysage bucolique autour d’un stabbur, il a réalisé étonnamment peu de scènes maritimes765, au contraire de son ancien maître Christian Krohg qui, quant à lui, s’en était fait une spécialité au point que l’on peut parler à partir du début du siècle de production de masse766.

Pourtant, comme tout Norvégien, il porte en lui les mythes et symboles liés au bateau, thème polysémique. Dans la mythologie scandinave, en effet, la mort est souvent représentée comme un voyage en bateau, allégorie dont Munch lui-même a donné une version moderne dans La Mort à la barre, et que de nombreux critiques utilisent pour interpréter la scène de Peer Gynt comme les derniers instants du héros. Mais l’objet a été repris par le christianisme dans le sens contraire, comme symbole de la vie et de la destinée humaine, et c’est ce qu’illustrent les nombreuses maquettes de bateau suspendues dans les églises norvégiennes. Symbole de vie ou de mort, donc, mais surtout de la ligne ténue qui sépare la première de la seconde.

La traversée comme métaphore du passage de la vie à la mort n’est, bien sûr, pas un mythe purement scandinave, et est célèbre depuis les Egyptiens : entre autres, la barque, transformée chez Ibsen en radeau de fortune, est un des thèmes « [l]es plus spontanés qui puissent venir à la pensée humaine. Il n’est pas besoin de faire intervenir la psychanalyse qui, dans l’élément liquide qu’elle affronte, lit les instincts et leurs aléas ; depuis toujours la Poésie a vu dans la Barque le symbole de la destinée livrée aux hasards de l’existence »767. Dans la culture norvégienne, cependant, s’ajoutent à l’archétype inscrit dans l’inconscient collectif les préoccupations très concrètes d’un peuple de marins, dont chaque jour est une victoire sur une mort omniprésente, comme en témoignent les Mauvaises nouvelles de Krohg, dépeignant les trop nombreuses annonces de disparition. Munch lui-même, qui aimait à rappeler son héritage familial – son grand-père était officier de marine – n’a pourtant traité le sujet de la vie en mer qu’une seule fois, d’une manière qui n’a rien d’allégorique : Sur le pont dans la tempête (fig. 143) d’environ 1910, est-il une scène vécue, ou l’artiste s’est-il fié à son imagination ? Nulle complaisance romantique ici, mais une admiration réelle pour ces marins dont la vie rude, laborieuse, peut se briser un soir de tempête : toute la composition tend à mettre en valeur les trois hommes d’équipage, qui occupent les trois-quarts de l’image. Dans le coin gauche, l’un, tête courbée, tente d’avancer malgré la bourrasque ; les deux autres, vus de dos au centre, s’arc-boutent contre le bastingage pour scruter l’horizon. Leur force et leur maîtrise de soi font l’admiration des passagers inquiets, regroupés dans le coin droit de l’image en une masse confuse. Ce tableau, peu connu, exprime pourtant avec une grande puissance le combat de l’homme contre les éléments déchaînés.

L’analogie du sujet entre la peinture et la scène de Peer Gynt rend tout naturelle, lorsque l’artiste s’attelle à l’acte V, la transposition de son oeuvre dans l’univers ibsénien : Munch en reprend la composition – le pont du bateau pris dans sa longueur, les trois marins et le groupe à droite – qu’il modifie légèrement pour y insérer les éléments du texte. A l’horizon que scrutent les deux marins, se dessinent maintenant les falaises des vastes fjords de la côte norvégienne ; tracées au seul crayon, elles sont peu visibles, comme si elles apparaissaient de loin. La position des marins a été légèrement décalée pour laisser place à deux personnages, au premier plan au centre. Peer Gynt, bien qu’en profil perdu, est aisément reconnaissable. Coiffé d’une casquette de marin, il paraît malgré ses lunettes moins âgé que les indications d’Ibsen ne le préconisaient. L’homme qui lui fait face, et se tient véritablement au coeur de l’image, est plus difficilement identifiable : il pourrait bien s’agir du Capitaine, avec qui Peer discute au début de la scène, mais les deux hommes devraient dès lors, suivant les didascalies, se trouver à la barre. En outre, le personnage est d’importance secondaire ; pourquoi se verrait-il octroyer une place aussi importante ? Enfin, l’aspect du personnage est très antipathique, et l’artiste a pris soin d’en accentuer les traits déplaisants en les redoublant à l’encre : les petits yeux plissés, le nez crochu, le sourire carnassier sont autant d’indices de malignité, tandis que le geste qu’il fait pour se protéger du vent révèle une main griffue. La logique veut donc qu’on l’identifie à ce Passager Etranger, cet homme mystérieux qui vient effrayer Peer par ses plaisanteries macabres. Qui est cette apparition fantomatique, que Peer est seul à voir, qui lui annonce le naufrage et qui resurgira un peu plus tard, nageant infatigablement au milieu de l’océan ? Les analystes de la pièce se sont perdus en conjectures sur ce Passager Etranger768 qui a tous les attributs diaboliques – le visage « blanc comme linge », l’humour cynique, la capacité d’apparaître ou de disparaître – mais se veut « Messager de la lumière » ; peut-être d’ailleurs Ibsen s’est-il octroyé une fantaisie byronienne769, et la dernière réplique de ce personnage, « on ne meurt pas au milieu du cinquième acte », est un clin d’oeil de l’auteur au lecteur qui désamorce toute lecture abusivement symboliste.

Toujours est-il que pour Peer, cet être étrange est l’un des nombreux personnages qui viennent tout au long du cinquième acte lui annoncer sa mort, et les préoccupations de l’illustrateur accentuent son empathie avec son personnage lorsqu’il affuble ce Passager des traits les plus laids. Sa désinvolture souriante au milieu de la tempête est de bien mauvais augure, et son départ précipite le drame : « ‘Le grand foc saute, la misaine tombe et le bateau se brise ’». L’univers d’Ibsen est tout entier restitué dans ce dessin, tant dans la logique fictionnelle que dans la signification.

Notes
765.

Si son oeuvre peint compte de nombreux paysages du rivage, seules cinq tableaux ont pour sujet un bateau : trois sont des scènes anecdotiques (Deux personnages sur une barque M 988, Bateaux le long d’un port M 745, L’arrivée du bateau postal, coll. privée), une est une allégorie ( La mort à la barre, M 880 ), une seule est une véritable scène de vie en mer (Sur le pont dans la tempête, M 394).

766.

O. Thue, Christian Krohg, Oslo, 1997,p. 223.

767.

R. Huyghe, Les Puissances de l’image, Paris, 1986, p. 140.

768.

Å. Årseth (Dyret i mennesket, Bergen, 1975) quelques-unes des interprétations avancées : la Peur, le Soi de Peer, la Conscience, la Mort ou l’Angoisse de mort, Le Diable, Lord Byron, Ibsen lui-même.

769.

D. Håkonssen ( Ibsens Peer Gynt, Oslo, 1967, pp. 84-95) soutient une argumentation assez convaincante, selon laquelle le Passager Etranger serait l’incarnation de Lord Byron. Bien que le but de l’auteur, si c’est le cas, reste assez mystérieux, il est indiscutable que tout l’acte IV ainsi que cette scène comportent d’innombrables références, tant dans les événements, les personnages que dans le ton, au poète anglais. Ibsen lui-même considérait Peer Gynt comme une fantaisie dans le style de Byron : La Chesnais relate qu’Ibsen aurait répondu en 1900 à un visiteur français qui lui louait la pièce : « Bah ! Une oeuvre de jeunesse ! Ce fut mon Manfred. Qui sait s’il n’a pas persisté en moi un byronien attardé ? » (Cité in M. Meyer, 1967, p. 291)