John-Gabriel Borkman (1896)

Qui est John-Gabriel Borkman, dont on entend les pas incessants à l’étage, tandis que son épouse Gunnhild reçoit, pour la première fois depuis huit ans, la visite de sa soeur Ella ? L’ombre du personnage est omniprésente dans l’affrontement des deux femmes : rivales autrefois dans leur amour pour lui, elles le sont encore aujourd’hui dans la lutte que chacune mène pour s’assurer l’affection d’Erhart, le fils de Gunnhild et Borkman, qu’Ella a élevé après le scandale qui a brisé la famille. Huit ans auparavant, en effet, le banquier génial et omnipotent qu’était John-Gabriel Borkman a été condamné à la prison pour détournement de fonds. Depuis sa disgrâce, il se terre chez lui comme un « loup malade », refusant de voir même ses proches. C’est le rôle d’un Napoléon en exil, qui n’a pas perdu pour autant ses rêves de gloire démesurés, que se joue Borkman dans sa retraite. Les seules visites qu’il accepte sont celles du dévoué Foldal, qui partage son voyage hors de la réalité, et de la fille de celui-ci, la petite Frida dont la sensibilité artistique émeut l’implacable banquier.

C’est dans cet abri carcéral qu’Ella fait irruption, venant éveiller en Borkman la conscience d’une autre responsabilité : il s’est rendu coupable d’un délit bien pire que ses fraudes financières, d’un « crime pour lequel il n’y a pas de pardon », celui de « tuer l’amour chez un être humain », car il a sacrifié Ella, la femme qu’il aimait, à son ambition.

Ella a ainsi réussi à obtenir le soutien de Borkman dans sa lutte d’influence contre Gunnhild au sujet d’Erhart, mais les trois parents assistent avec consternation à la révolte du jeune homme. Fuyant l’atmosphère oppressante de la maison, Erhart part découvrir les plaisirs de la vie avec la scandaleuse Mme Wilton et l’innocente Frida. Ce nouveau drame familial fait enfin sortir le « loup malade » de sa tanière : John-Gabriel Borkman redécouvre sous le ciel nocturne une liberté à laquelle il ne veut désormais plus renoncer. Il part, suivi d’Ella, vers le lieu de leur amour d’autrefois ; là, perdu dans le flot grisant de ses rêves, devant l’immensité du paysage hivernal, il se laisse peu à peu mourir