Dans notre corpus, la formulation contradictoire renvoie à un énoncé qui ne comporte pas lui-même de marqueurs de désaccord mais qui, dans le contexte où elle se produit, manifeste une contradiction avec le tour précédent. Les interlocuteurs la reconnaissent comme un désaccord qui ne respecte pas la maxime de «relation» de Grice, dans la mesure où ils coopèrent à construire le sens de la discussion, à la suite des principes conversationnels ou du contrat de conversation. La formulation contradictoire qui n’est pas explicitement pertinente avec l’argument précédent permet à l’interlocuteur de comprendre par ricochet la contradiction par rapport à l’argument précédent. Ainsi, dans l’exemple (1), extrait de l’émission «Tolon Madang» où les interlocuteurs discutent sur le problème du système nominatif des comptes bancaires.
(1) (Tolon 2 : 252-255)
252 Kim : ani kûkô-l nê-ka malssûm dûlijanhayo. //kûkô-nûn semu
non cela-SA je-SN parole donner cela-SN administration fiscale
253 Son : //sebôp-ûlo
loi fiscale-SF
254 Kim : kongmuwôn-ûi munjeji uliûi munje-ka ani-da, ilôn yêki
fonctionnaire-de problème notre problème-SN n’être pas-TD tel parole
ip-nida, nê-ka bokienûn.
être-TD je-SN voir
→ 255 An : jôngtchi jakûm bôp-ina bujông bup’ê bôp-lûl mandûlôss-da, kûlêso
politique fonds loi-ou fraudes corruption loi-SA faire-TD ainsi
ôttôn salam-i -kûlôn hêngûi-lûl hêssda, kûlêso noemul-ûl batasô
un homme-SN tel action-SA faire ainsi dessous-de-table-SA recevoir
jaki-ka ôttôn kyejwa-e nônohko iss-ôss-da-ko hêssûl ttê, manyake
soi-même-SN un compte-à mettre être-Pa-TD-TS a fait quand si
shilmyôngje-lûl p’yejihako nan dûi-e kû kamyông kyejwa-e nônohko
SNCB-SA abolir après ce faux nom compte-à mettre
nass-da-myôn kûkôs-ûl tchujôk hal su issûn, balkak doel kanûngsông-i
Pa-TD--si cela-SA poursuivre pouvoir être découvert possibilité-SN
jônhyô ôpsdanûn kôsiyo. kamyông kyejwa-lo handanûn kô-nun kûyamalo
rien n’être pas faux nom compte-SF faire chose-SN effectivement
ôttôn ônû nuku-do semudankuk-do kû kyejwa jatche-e dêhêsô
quel qui personne-même département fiscal-même ce compte lui-même-à propos de
jonje-nûn insikha-jiman, kûkôs-ûl kûkôs-i nuku kôsinji balkilmanhan
existence-SN reconnaître-mais cela-SA cela-SN qui appartenir prouver
jalyo-ka jônhyô ôpsdanûn kôsiyo.
donnée-SN rien n’être pas
(TD : terminaison conclusive déclarative ; TS : termisaison de subordination ; Pa : passé ; SA : suffixe de cas accusatif ; SF : suffixe fonctionnel spécial ; SN : suffixe de cas nominatif ; SNCB : système nominatif des comptes bancaires)
Traduction
252 Kim : non, ce dont je parle. //c’est le problème des fonctionnaires du fisc, mais
253 Son : //par la loi fiscale
254 Kim : ce n’est pas notre problème, ce n’est pas la peine de nous inquiéter trop, c’est ce que je veux dire, à mon avis.
→ 255 An : quand on a fait la loi sur les fonds politiques ou la loi sur la prévention des fraudes ou de la corruption, et que quelqu’un qui a fraudé, a ainsi reçu des dessous-de-table et les a mis sur un compte bancaire, s’il les a mis sous un faux nom, après avoir aboli le système nominatif des comptes bancaires, il n’est plus possible qu’on puisse le poursuivre ou qu’il soit découvert. Si on a un compte bancaire sous un faux nom, en effet, n’importe qui, même le département fiscal reconnaît lui-même l’existence de ces comptes, mais il n’y a aucune donnée pour prouver à qui ces comptes appartiennent.
Dans l’exemple ci-dessus, le débatteur (M. Kim) se trouve dans une prise de position selon laquelle il faut abolir le système nominatif des comptes bancaires. Il rejette en 252 une remarque de l’animateur concernant les fraudes fiscales des industriels, en disant que c’est le problème des fonctionnaires du fisc et que n’est pas la peine de trop nous en inquiéter. Ce tour implique que les fonctionnaires en question peuvent surprendre les fraudes sans ce système. A ce propos, l’autre débatteur (M. An) exprime en 255 sa propre opinion sans attaquer ou disqualifier directement l’argument de son partenaire et sans aucun marqueur explicite. Son argument montre en fait l’impossibilité de découvrir les dessous-de-table, lorsqu’ils sont placés sur un compte bancaire sous un faux nom. Il fournit ainsi une information contradictoire avec celle du tour précédent. Dans ce contexte, le tour de M. An implique qu’il contredit l’argument précédent de son partenaire (Kim), dans la mesure où en mettant l’accent sur cet inconvénient grave, il tente de montrer par contrecoup l’efficacité du système nominatif des comptes bancaires pour déceler les fraudes fiscales, et il affirme sa position qu’il faut garder ce système. M. Kim, de son côté, reconnaît le tour en question comme un désaccord, à tel point qu’il fournit de nouveau une opposition dans les échanges subséquents. Il apparaît donc que cette formulation contradictoire, qui se réalise par la coordination d’une opinion différente juste après le tour du précédent locuteur, exprime souvent dans notre corpus une opinion discordante ou opposée à celle qui la précède.
Il arrive également que les participants au débat construisent leur intervention de désaccord sans utiliser de morphème de négation. Ce désaccord ne comporte quelquefois qu’une correction par une comparaison mettant les deux tours en relation contradictoire. C’est le cas notamment de l’exemple (2) qui est extrait de l’émission «Tolon Madang». Les participants s’opposent sur les conséquences négatives qui peuvent surgir dans le cas où des obligations au porteur seraient émises après avoir supprimé le système nominatif des comptes bancaires. La discussion commence en 136 par l’interruption de M. Kim qui manifeste son désaccord avec Mme Son qui s’inquiète de l’héritage illégale de la fortune. Son désaccord est indiqué au début du tour, en 138, par le marqueur d’opposition et en 140 par l’expression d’opposition à la fin. A ce propos, le débatteur (An) en 141 commence son tour qui ne comporte pas d’expression de désaccord, mais qui pose, dans un premier temps, un argument contradictoire avec le tour précédent :
(2) (Tolon 2 : 136-147)
136 Kim : kûlônde maliyo, /nan kûkôs-do nômu ulyôhanûn kôs katûn ke, jikûm
mais je cela-aussi trop inquiéter sembler, aujourd’hui
137 Son : /ye
oui
138 Kim : uli nala-esô sekûm-i jedêlo jal kôtchiji anhnûn kôs-ûi sangdang
notre pays-à impôt-SN bien-SF très collecter n’être pas chose-de considérable
bubun-i sasilûn yôkisô malssûmdûliki-ka konlanhaji-man malijyo, kû
partie-SN en vérité ici dire-SN être malaisé-seulement euh
damdanghashinûn bundûle munje-ka dô issnûn kôs anip-nikka, kûyo?
être chargé personnes problème-SN plus être chose n’être pas-TQ c’est ça?
kû bundûl-man kkêkkûshake ôttôhke yuji-lûl ha-myônûn kû kû jose
ces personnes-seulement proprement comment conserver-SA faire-si kû kû impôt
p’ot’al hanûn kôn sangdang lyang-ûl japûl su issô-yo, nê-ka
fraude fiscale faire chose considérable quantité-SA prendre pouvoir-TD, je-SN
bokienûn.ô kû mikuk kat’ûnde na jôki jôki mwôjiyo dokil kat’ûn
voir euh kû Etats-Unis comme ou euh euh quoi Allemagne comme
desônûn kû salam-ûi sobisênghwal kat’ûn kôs-do bwakamyônsô da kû
euh gens-de consommation telle chose-aussi considérant tout kû
jose tchujông sodûk tchujông-ûl hê kajiko ttajindanûn kô
impôt imposition revenu imposition-SA faire compter fait
anip-nikka, /kûlôni na-n kôkisô jô kû kûlôn kwanlyôndoen
n’être pas-TQ, ainsi je-SN là euh kû ce concerné
139 Son : /ye
oui
140 Kim : kongmuwôndûl kû bundul-ûi kû jôngshin jase-lûl dô hyangsangshikinûn
fonctionnaires ces personnes-de kû moralité attitude-SA plus élever
tsok-i olhji ilôhke ôlyôpke hal p’ilyo-ka ôpsnûn
direction-SN être raisonnable comme cela difficilement faire nécessité-SN n’être pas
kôs kat’a-yo, bihyoyul tsokû-lo.
chose sembler-TD, non efficacement direction-SF
→ 141 An : sekûm //p’ot’al /munje-nûn kibonjôkûlo kûnkô kwase-ka jedêlo
impôt fraude fiscale problème-SN fondamentalement base imposition-SN bien
142 Kim : //ne /ne
oui oui
143 An : hwaklipdwêya doendako //iyakihap-nida, semu kongmuwôndûl-ûi
devoir être établi dire-TD administration fiscale fonctionnaires-de
144 Kim : //ah mullon-ijyo, mullon-ijyo
ah bien sûr-TD bien sûr-TD
145 An : jajil boda. kû salamdûl-i ô bunmyônghi bili-nûn issûl suka issji-yo,
qualité plutôt ces gens-SN euh manifestement corruption-SN pouvoir-SN, être-TD
/kûlôhjimanûn kwasehal su issnûn kûnkô-ka ôpski ttêmune moshanûn
mais imposer pouvoir base-SN n’être pas puisque ne pas faire
146 Kim :/ô
euh
147 An : tchûkmyôn-do iss-da-nûn kôs-ijyo,kû kûnkô-lûl malyônhaki wihêsônûn
côté-aussi être-TD-SN, chose-TD ce base-SN préparer pour
kijon kibonjôk-ûlo shilmyôngje-ka p’ilyohadanûn iyaki-ko, (...)
fondamentalement système nominatif-SN être nécessaire dire-et
(TD : terminaison conclusive déclarative ; TQ : terminaison conclusive interrogative ; SA : suffixe de cas accusatif ; SF : suffixe fonctionnel spécial ; SN : suffixe de cas nominatif)
Traduction
136 Kim : non mais, /pour cela aussi il me semble que vous vous inquiétez trop,
137 Son : /oui
138 Kim : aujourd’hui le fait qu’une partie considérable de l’impôt n’est pas bien collectée chez nous, c’est vrai qu’il est malaisé de le dire ici ouvertement, mais n’est-ce pas qu’il y a beaucoup de problèmes pour les personnes qui en sont chargées, non ? Si on leur donne la possibilité de n’être pas corrompues, on pourra découvrir la plupart des cas de fraudes fiscales, à mon avis. Euh aux Etats-Unis ou euh euh en Allemagne, n’est-ce pas en fonction du train de vie de consommation et des revenus, qu’on calcule l’impôt, /donc, pour moi ici, il est d’autant plus raisonnable d’améliorer
139 Son : /oui
140 Kim : la mentalité morale des fonctionnaires concernés, il semble que ce n’est pas la peine de compliquer comme cela, d’une façon inefficace.
→ 141 An : A propos //de fraude fiscale /on dit qu’il faut fondamentalement établir
142 Kim : //oui /oui
143 An : bien le système de l’imposition basée sur //l’assiette, plutôt que la qualité
144 Kim ://ah bien sûr bien sûr
145 An : des fonctionnaires d’une administration fiscale. Il se peut qu’il y ait manifestement corruption, /mais il y a aussi une raison pour
146 Kim : /euh
147 An : laquelle ils ne peuvent accomplir leur mandat, c’est parce qu’il n’y a pas d’assiette pour imposer l’impôt. Pour obtenir cette assiette de calcul fiscal, il nous faut fondamentalement le système nominatif des comptes bancaires. (...)
L’exemple (2) montre la confrontation des opinions sur le problème des fraudes fiscales entre M. An et M. Kim : celui-ci met l’accent sur la moralité, tandis que celui-là insiste sur le système de l’imposition basée sur une assiette. L’opinion contradictoire apparaît en 143 dans le tour de M. An, par la comparaison de deux points de vues différents, à savoir par l’énoncé ’semu kongmuwôndûl-ûi jajilboda’ (’plutôt que la qualité des fonctionnaires d’une administration fiscale’). Dans cet énoncé, la relation contradictoire des deux éléments est révélée par la présence de la particule auxiliaire de comparaison (’-boda’) qui correspond en français au terme ’plutôt que’, à la fin ou, plus souvent, au début d’une phrase. La proposition qui suit immédiatement cette particule est niée par son auteur. Enfin, le débatteur (M. An) manifeste son désaccord du fait qu’il corrige et rejette l’argument de l’adversaire (M. Kim), en reformulant une partie de ce qu’il a dit dans son tour précédent (jôngshin jase : ’moralié’).