Introduction

« Qu’est-ce que le fouriérisme ? Je ne sais pas ».
Charles Fourier,
Lettre à l’éditeur de La Gazette de France (décembre 1835)

Entre novembre 1895 et mai 1896, Émile Durkheim donna aux étudiants de la Faculté des Lettres de Bordeaux une série de leçons sur Saint-Simon, qu’il concevait comme la première partie d’une plus générale Histoire du socialisme. Publié en 1928 sous le titre Le socialisme 1, ce cours a sans doute contribué à réintégrer Saint-Simon dans l’histoire des sciences sociales ; selon Durkheim en effet, l’oeuvre de Saint-Simon avait été injustement tenue dans l’ombre par l’attention jusque là portée à celui qui fut quelques années son secrétaire, Auguste Comte. Ce que l’on sait moins, c’est qu’effectivement Durkheim entendait donner une suite à cette première série de leçons, et avait préparé pour l’année universitaire suivante, 1896-1897, une deuxième partie sur Proudhon et Fourier, « ‘dont il possédait et avait étudié les oeuvres’ », selon Marcel Mauss2. Mais accaparé par l’aventure de L’Année sociologique, il ne donna jamais la suite de son cours et, comme l’indique Mauss, « ‘l’Histoire du socialisme est restée inachevée’ »3.

Est-ce de cet accident historiographique que naissent conjointement la fortune saint-simonienne, et l’oubli relatif dans lequel est tenu Charles Fourier ? Certes il convient d’en douter, et de ne pas se laisser aller au jeu de la réécriture de l’histoire, qui consisterait à tenter de répondre à la question : « Que se serait-il passé si ?... ». Force est cependant de constater que Charles Fourier n’appartient pas à la tradition sociologique : c’est du moins le sentiment qui naît de l’examen de l’histoire des sciences sociales, telle qu’elle s’écrit et se construit depuis plus d’un siècle : de fait, l’oeuvre de Fourier n’a guère été jusqu’à présent considérée comme un objet d’étude pertinent pour l’histoire de la construction de la sociologie4. A cet égard, certaines erreurs dans des ouvrages pourtant emblématiques apparaissent symptomatiques de ce dédain : ainsi, dans La tradition sociologique 5, Fourier n’est cité qu’une seule fois par Robert Nisbet, en compagnie évidemment de Saint-Simon ; mais il est prénommé François dans l’index, conformément à l’état-civil certes6, mais non à l’usage. La faute semble vénielle, elle n’en est pas moins révélatrice. Charles Fourier est donc absent de la plupart des ouvrages emblématiques qui relèvent de cette discipline — l’histoire de la sociologie — et portent sur cette période — le XIXème siècle ; Karl Marx y occupe en revanche une place souvent prépondérante, y compris chez des auteurs qui ne témoignent d’aucune proximité particulière avec la doctrine marxiste : par exemple, Raymond Aron, dans Les étapes de la pensée sociologique, lui consacre un chapitre entier ; et dans l’introduction de cet ouvrage canonique, il se justifie de l’absence de Saint-Simon, mais non de celle de Fourier7.

Est-ce, alors, parce que Fourier appartiendrait en réalité à d’autres traditions intellectuelles que la tradition sociologique ? C’est du moins ce que laisse penser la place relativement importante qu’il occupe en revanche dans les histoires du socialisme ou dans les histoires de l’utopie8. L’idée est en effet très profondément enracinée, selon laquelle l’oeuvre de Fourier est au coeur de cette rencontre, dans la première moitié du XIXe siècle, entre une tradition naissante, celle du socialisme, et une tradition déclinante, celle de l’utopie. Et la source de cette croyance est connue : la géographie de cette partie de l’espace intellectuel du siècle dernier a pour l’essentiel été tracée par Marx et Engels, avec la distinction qu’ils établirent entre socialisme utopique et socialisme scientifique9. L’objectif poursuivi par ce découpage de l’espace des doctrines socialistes, par cet étiquetage, était d’accréditer la scientificité du marxisme. Mais le rejet durable des doctrines concurrentes vers le purgatoire de l’utopie, ne s’est-il pas fait au mépris de l’ambition scientifique propre de ces doctrines ? Le champ au sein duquel Saint-Simon et Fourier prétendaient entrer en concurrence l’un avec l’autre, était-ce simplement celui des doctrines sociales et politiques ? N’était-ce pas d’abord, au moins dans l’ordre logique, celui de la science ?

Notes
1.

DURKHEIM Emile (1928), Le socialisme. Sa définition, ses débuts, la doctrine saint-simonienne, Paris, Presses Universitaires de France, coll. «Quadrige», 1972 (1ère éd. 1928), 267 pages, préf. Pierre Birnbaum, introd. Marcel Mauss.

2.

MAUSS Marcel, introduction à DURKHEIM (1928), p. 29. Cette intention est du reste attestée dans le chapitre XI du Socialisme, qui contient les « Conclusions critiques du cours » de Dukheim sur Saint-Simon : il y indique en effet, à propos de l’usage que fait Saint-Simon de la référence au modèle newtonien : « Nous verrons que Fourier lui a fait jouer dans son système un rôle non moins important que Saint-Simon » (DURKHEIM (1928), p. 236).

3.

MAUSS Marcel, Introduction à DURKHEIM (1928), p. 30

4.

Un rapide tour d’horizon des différents ouvrages généraux d’introduction aux sciences sociales apparaît particulièrement révélateur de la « non-appartenance » de Fourier à la tradition sociologique : on pourrait schématiquement les ranger en trois catégories de tailles très inégales, en distinguant ceux, de loin les plus nombreux, qui ne mentionnent pas Fourier, ceux qui se contentent de le mentionner, et ceux enfin qui lui font une véritable place dans l’histoire des sciences humaines. Dans la première catégorie, celle qui ignore le nom de Fourier, on trouve notamment (et sans prétention aucune à l’exhaustivité) : Georges Gurvitch, qui dans la « brève esquisse de l’histoire de la sociologie » de son Traité de sociologie, mentionne pourtant un certain nombre de contemporains de Fourier, en particulier Saint-Simon et Proudhon, comme des « fondateurs » de la sociologie (GURVITCH Georges (1962), Traité de sociologie, Paris, Presses Universitaires de France, 511 pages) ; CLAVAL Paul (1980), Les mythes fondateurs des sciences sociales, Paris, Presses Universitaires de France, 257 pages, index ; Philippe Brachet, dont l’Introduction aux sciences sociales est sous-titrée « Démarche scientifique et société », et qui affirme en préambule : « ce livre résume l’itinéraire de la démarche scientifique. Il est construit comme une illustration de sa notion-clé : l’expérience » ; (BRACHET Philippe (1988), Introduction aux sciences sociales. Démarche scientifique et société, Paris, Erasme, Publisud, 224 pages, bibl.) ; BOUDON Raymond (dir.) (1992), Traité de sociologie, Paris, Presses Universitaires de France, 575 pages, index ; FERREOL Gilles,NORECK Jean-Pierre (1993), Introduction à la sociologie, Paris, Armand Colin, coll. «Cursus», 192 pages, bibl., index ; L’anthologie dirigée par Karl M. Van Metter, dont le panorama est pourtant large, mais qui a cependant prévu les questions de ses lecteurs (« Qui ont-ils choisi ? » et « Comment ? »), et justifie ses choix par une enquête méthodique auprès d’un large panel de sociologues (VAN METTER Karl M. (dir.) (1994), La sociologie, Paris, Larousse, coll. «Textes essentiels», 831 pages, bibl., préf. Jean-Michel Berthelot) ; DORTIER Jean-François (1998), Les sciences humaines. Panorama des connaissances, Auxerre, Editions Sciences Humaines, 497 pages, index ; CHAZEL François (2000), Aux fondements de la sociologie, Paris, Presses Universitaires de France, coll. «Sociologies», 2000, 234 pages, index. Si ces ouvrages se rejoignent par leur ingorance de Fourier, ils se distinguent par ceux qu’ils entendent au contraire distinguer : Proudhon chez Gurvitch, Le Play et Tarde chez Boudon, Pareto chez Chazel... Dans la deuxième catégorie, celle des « manuels » où le nom de Fourier est simplement mentionné au détour d’un paragraphe, les ouvrages sont nettement moins nomreux, et notre recensement, certes incomplet, n’en a relevé que trois en réalité : Henri Mendras mentionne Fourier en même temps qu’Owen, et se contente d’indiquer que « leurs doctrines paraissent aujourd’hui remarquablement pénétrantes, elles ouvrent des horizons sur la société actuelle. On peut en dire autant de Saint-Simon et des saint-simoniens » (MENDRAS Henri (1996), Eléments de sociologie, Paris, Armand Colin, coll. «U», 248 pages, index, p. 7) ; Bruno Milly et Jean-Pierre Delas, dans leur Histoire des pensées sociologiques, consacrent dans le chapitre sur les « prédécesseurs » un paragraphe à Fourier, rangé dans la catégorie « Socialisme utopique » (DELAS Jean-Pierre, MILLY Bruno (1997), Histoire des pensées sociologiques, Paris, Sirey, coll. «Synthèse +», 327 pages, index, p. 35) ; Bernard Valade, dans la partie de son Introduction aux sciences sociales consacrée à la « préhistoire des sciences sociales », range la doctrine de Fourier dans la catégorie « Utopie », tout en la décrivant comme « plus spéculative que militante » (p. 295). S’il a de plus le mérite de signaler les expérimentations sociales de l’Ecole sociétaire, en revanche il a confondu sous une même entrée d’index Charles Fourier avec son homonyme, le mathématicien Joseph Fourier (VALADE Bernard (1996), Introduction aux sciences sociales, Paris, Presses Universitaires de France, coll. «Premier Cycle», 634 pages, bibl., index). Dans la dernière catégorie, il n’y a en fait qu’un seul et unique ouvrage qui ait accordé quelque attention à Fourier : il s’agit de l’Anthologie des sciences de l’homme de Jean-Claude Filloux et Jean Maisonneuve, dans laquelle sept pages sont consacrées à une présentation des principaux thèmes de l’oeuvre de celui qui y est présenté dans l’introduction comme « le plus marginal et le plus inspiré des réformateurs sociaux » (p. VI), mais sans en souligner la prétention spécifique à la scientificité (FILLOUX Jean-Claude, MAISONNEUVE Jean (1991), Anthologie des sciences de l’homme. Des précurseurs aux fondateurs, Paris, Dunod, 363 pages, tome I, pp. 159-166).

5.

NISBET Robert A. (1984), La tradition sociologique, Paris, Presses Universitaires de France, coll. «Sociologies», 1ère éd. 1966, 409 pages, trad. Martine Azuelos.

6.

Son nom de baptême est effectivement François Marie Charles Fourrier. Les deux premiers prénoms ne furent jamais utilisés, ni par lui-même, ni par sa famille, ni plus tard par ses disciples. Quant à la disparition du second « r » de son patronyme, elle a dû se produire très rapidement : comme le fait remarquer Jonathan Beecher, « la lettre la plus ancienne de Fourier que nous possédions est signée « Fourier » avec un seul « r », mais il lui arriva de signer avec deux « r » jusqu’à trente ans passés ». (BEECHER Jonathan (1993a), Fourier. Le visionnaire et son monde, Paris, Fayard, 1ère éd. 1986, 618 pages, bibl., trad. H. Perrin et P.-Y. Pétillon, note 15 du chapitre I, p. 521). Cela dit, l’article intitulé « Triumvirat continental et paix perpétuelle sous trente ans », publié en 1803 dans Le Bulletin de Lyon, est signé « Fourrier » (cf. infra, « Les premiers articles », ch. I, A).

7.

ARON Raymond (1967), Les étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, « Introduction », p. 19. Raymond Aron donne de la sociologie une définition qui ne saurait justifier à elle seule l’exclusion de Fourier : selon lui, la sociologie française à ses origines se définit par deux intentions caractéristiques, celle de l’application de la méthode positive aux phénomènes sociaux et celle de la réorganisation de la société par la science. Une partie de notre travail consistera à essayer de montrer qu’au moins dans les intentions de Fourier, ces deux dimensions sont bel et bien présentes, voire centrales.

8.

Les ouvrages d’histoire du socialisme ou d’histoire de l’utopie qui donnent une place importante à l’étude de l’oeuvre de Fourier sont en effet nombreux, et nous ne citerons ici, dans l’ordre chronologique de leur publication, que quelques unes des références qui ont pu alimenter notre réflexion : LICHTENBERGER André (1898), Le socialisme utopique. Etudes sur quelques précurseurs inconnus du socialisme, Paris, Félix Alcan, 276 pages ; BOURGIN Hubert, BOURGIN Georges (1912), Le socialisme français de 1789 à 1848, Paris, Librairie Hachette et Cie, 111 pages ; MUMFORD Lewis (1922), The story of utopias, New York ; BOUGLE Célestin (1932), Socialismes français. Du «socialisme utopique» à la «démocratie industrielle», Paris, Armand Colin, 200 pages ; MANUEL Frank Edward (1966), «Toward a Psychological History of Utopias», in MANUEL Frank E. (ed.), Utopias and Utopian Thought, Boston (Mass.), Beacon Press, pp.69-98) ; MANUEL Frank Edward (ed.) (1967), Utopias and Utopian Thought, Boston (Mass.), Beacon Press, 1ère éd. 1965, 321 pages, index ; DESANTI Dominique (1970), Les socialistes de l’utopie, Paris, Payot ; DROZ Jacques (dir.) (1972), Histoire générale du socialisme, Paris, Presses Universitaires de France ; PETITFILS Jean-Christian (1977), Les socialismes utopiques, Paris, Presses Universitaires de France, coll. «L’Historien», 211 pages, Bibl. ; LAPOUGE Gilles (1978), Utopie et civilisations, Paris, Flammarion, coll. «Champs», 1ère éd. 1970, 310 pages, bibl. ; ALEXANDRIAN Sarane (1979), Le socialisme romantique, Paris, Ed. du Seuil, 463 pages ; SERVIER Jean (1982), Histoire de l’utopie, Paris, Gallimard, coll. «Idées», 1ère éd. 1967 ; RUSS Jacqueline (1987), Le socialisme utopique français, Paris, Bordas, coll. «Pour connaître», 217 pages, bibl., chronologie ; BIRNBERG Jacques (dir.) (1995), Les socialismes français, 1796-1866. Formes du discours socialiste, actes du colloque de la revue Romantisme, tenu en mai 1986, Paris, SEDES ; PROCHASSON Christophe (1997), Les intellectuels et le socialisme. XIXe-XXe siècle, Paris, Plon, 298 pages. Thomas Voet remarque que Fourier « a retenu l’attention non seulement d’historiens, mais aussi de littéraires et de philosophes, notamment dans les années 1960 et 1970 pendant lesquelles Fourier est à la mode, en lien avec les mouvements pré- ou post-soixante-huitards » (VOET Thomas (2001), Le Phalanstère de Cîteaux : les fouriéristes aux champs, Dijon, Editions universitaires de Dijon, 2001, 224 pages, p. 12). S’agissant de la dernière corporation évoquée, il faut ajouter qu’un mouvement récent semble s’être dessiné, par lequel Fourier, qui en pourfendit pourtant si violemment les représentants de son époque, est de plus en plus « reçu » aussi par les philosophes. Voir en particulier : DAGOGNET François (1997), Trois philosophies revisitées. Saint-Simon , Proudhon , Fourier, Hildesheim, coll. «Europaea memoria», 171 pages ; RICOEUR Paul (1997), L’idéologie et l’utopie, Paris, Ed. du Seuil, coll. «La couleur des idées», 1ère éd. 1986, 413 pages, introd. George H. Taylor, avant-propos Myriam Revault d’Allonnes, trad. Myriam Revault d’Allonnes et Joël Roman ; UCCIANI (2000), Charles Fourier ou la peur de la raison, Kimé, coll. «Philosophie Epistémologie», 2000.

9.

Cf. infra, « Marx et Engels, ou le socialisme contre l’utopie ».