b)011L’éducation

La question reste pour Fourier de déterminer comment parvenir à la mise en place d’une telle organisation sociale, qui dans le domaine productif comme dans l’ensemble du système social, permettrait de récolter les extraordinaires bénéfices attendus du libre déploiement des passions. C’est autour de cette question, celle des « moyens » de la transformation sociale, que les plus profondes évolutions peuvent être relevées dans sa pensée et ses écrits. Au coeur de cette réflexion se trouve évidemment la foi dans les vertus de l’expérimentation, de la mise à l’épreuve de la doctrine dans la réalisation d’un « phalanstère » d’essai205, qui permettrait la démonstration pratique de sa validité et suffirait, par la contagion de l’exemple206, à instaurer le régime sociétaire sur l’ensemble du globe. Cette foi-là s’exprimait dès les premiers écrits ; il y a en revanche un moyen de transformation sociale dont Fourier ne se préoccupe que plus tardivement : c’est l’éducation. En tout et pour tout, la question de l’éducation n’occupe qu’un paragraphe dans la Théorie des quatre mouvements, que l’on peut reproduire ici dans son intégralité :

‘« Enfin, [l’enfant] trouve dans les sectes progressives207 l’éducation naturelle ; il s’instruit sans l’instigation ni la surveillance de personne : dès qu’il peut marcher, on l’abandonne à sa seule volonté, sans autre avis que de se divertir tant qu’il lui plaira, avec les groupes de ses semblables ; il suffit de l’émulation, de l’impulsion donnée par les sectes, pour que cet enfant, parvenu à seize ans, ait déjà acquis des notions sur toutes les branches des sciences et des arts, et des connaissances pratiques sur toutes les cultures et fabriques du canton. Ces diverses lumières ne lui ont coûté aucune dépense, il a au contraire un petit trésor, fruit des nombreux travaux qu’il a exécutés pendant son enfance, par émulation, par attraction, et en croyant se divertir avec les sectes d’enfants qui sont les plus ardentes au travail »208

En fait d’éducation, Fourier en 1808 se contente d’abandonner les enfants à leur seule volonté, c’est-à-dire à leurs passions, en les constituant, comme les adultes, en séries dont il ne détaille pas toutefois la composition ni l’organisation. Mais quinze ans plus tard, dans le Traité de l’association domestique agricole, il consacre cette fois tout le livre deuxième de la « Théorie en concret », soit plus de trois cents pages, à la question de l’éducation209. Et dans le Nouveau monde industriel, elle occupe à nouveau une place très importante, puisque lui est consacrée une section entière210, soit près de quatre-vingts pages. C’est qu’il a reconnu que l’éducation des plus jeunes enfants constituait un enjeu fondamental pour la réussite d’une expérimentation phalanstérienne, vouée à un échec certain si elle ne portait que sur des adultes déjà « dénaturés » par la Civilisation. Aussi proclame-t-il, en préambule de la section du Nouveau monde industriel consacrée à l’éducation, que ‘« les enfants considérés chez nous comme nuls en mécanique sociale, sont la cheville ouvrière de l’harmonie sociétaire et de l’Attraction industrielle »’ 211.

C’est parce qu’il a pris conscience de cet enjeu que Fourier a très largement détaillé ses vagues principes éducatifs de départ. Et si leur fondement reste inchangé — en éducation comme en industrie, les passions doivent être prises pour guides -, le « libéralisme » originel apparaît de plus en plus tempéré par le foisonnement des règles d’organisation et des inventions pédagogiques. Fondamentalement, les enfants ne sont pas en réalité livrés à eux-mêmes, mais organisés en séries en fonction de leur âge. Chronologiquement, Fourier distingue ainsi d’abord la « prime enfance » (de zéro à deux ans), organisée dans la première année en séries de nourrissons (allaités) et de poupons (sevrés), eux-mêmes distingués en « pacifiques », « rétifs » et « diablotins », puis dans la deuxième année en séries de lutins et de lutines. Les nourrissons et les poupons sont sous la responsabilité de séries de « bonnes »212 chargées du développement de leurs passions sensitives ; les lutins et lutines sont à la charge de « bonnins » et « bonnines », dont le rôle est d’aider les enfants à découvrir leurs « instincts en industrie », c’est-à-dire les travaux et activités pour lesquels chacun a un penchant naturel. Il n’y a dans cette quête rien qui ressemble au travail forcé des enfants en Civilisation, car elle ne peut consister pour l’enfant qu’en « ‘une ombre de travail, flattant son amour-propre, lui persuadant qu’il a fait quelque chose ’», et non en un travail productif : à cette fin, chaque série industrielle ou agricole disposera d’outils miniatures, de jouets façonnés à l’image des instruments qu’utilisent les adultes, dont les enfants pourront s’emparer et qui leur permettront, par le biais d’une imitation ludique, d’éprouver leur goût pour telle ou telle activité.

La période suivante est celle de la basse enfance, qui s’étend de deux ans à quatre ans et demi : les enfants y sont constitués en séries de « bambins » et « bambines », encadrés par des « mentorins » et « mentorines ». Dans la période précédente, il s’agissait de développer les sens de l’enfant et de discerner quelles activités avaient sa préférence ; pendant la basse enfance, l’enjeu unique est celui de la « distinction du caractère », puisque les mentorins et mentorines « ‘ne s’attachent qu’à développer très exactement le caractère, afin qu’on parvienne à en discerner le rang en échelle générale, et que ce rang soit bien connu vers l’âge de quatre ans et demi’ »213. A cet âge, l’éducation harmonienne est pratiquement achevée, et ne se poursuit dans les périodes suivantes de l’enfance214 que « ‘par le seul effet de l’attraction et de l’émulation’ »215.

L’évolution de Fourier sur la question de l’éducation ne se caractérise cependant pas seulement par cet effort d’approfondissement descriptif de ce que devrait être son organisation dans la phalange d’essai : il s’est, dans le même mouvement, attaché à formuler précisément les enjeux liés à cette question dans une visée de transformation sociale générale. De « l’éducation naturelle » il espère trois libérations fondamentales propres à rendre l’homme à sa véritable nature, c’est-à-dire à ses passions : il s’agit en effet d’une part de libérer les enfants de l’influence néfaste de l’éducation familiale en général et du père en particulier ; de libérer, inversement, les femmes de l’éducation de leurs enfants ; enfin, de ce fait, de libérer l’organisation sociale d’une division sexuelle du travail et des rôles qui fausse le libre jeu des lois de l’attraction passionnée et de l’association industrielle.

Si en Civilisation, c’est l’éducation qui est responsable de la « dénaturation » de l’homme, c’est-à-dire de la répression de ses facultés et penchants naturels, la source précise de cette responsabilité est localisée par Fourier dans l’influence pernicieuse du père, qui ne cherche qu’à « ‘inoculer aux enfants tous ses défauts’ »216. De façon générale, « ‘le père cherche à communiquer ses goûts à l’enfant, étouffer l’essor des vocations naturelles presque toujours différentes de père à enfant. Or tout le mécanisme des Séries passionnées serait détruit, si le fils héritait des goûts du père’ »217. Par conséquent, à la morale qui prétend que le père est « l’instituteur naturel » de l’enfant, Fourier oppose le principe de « l’entraînement ascendant », selon lequel l’enfant doit être éduqué par des enfants « ‘dont l’âge est de un tiers ou de un quart supérieur au sien’ »218, des tuteurs qu’il se sera librement choisi selon les lois de l’attraction passionnée, en fonction de ses passions et de son tempérament. En libérant l’enfant d’une éducation familiale qui empêche le libre déploiement des passions naturelles, Fourier entend du même coup libérer les femmes de la charge de l’éducation de leurs enfants. C’est ce que vise en particulier la constitution de séries affectées à l’encadrement pédagogique, qu’il considère comme ‘« très précieuses pour les mères harmoniennes qui ne peuvent pas, comme les nôtres, vaquer aux soins de leurs enfants’ »219, en raison de leur participation aux différentes séries industrielles que leurs passions les amènent à fréquenter. Contraindre à s’y cantonner des femmes qui n’ont pas un goût exclusif pour l’éducation des enfants, c’est les empêcher de jouer pleinement les rôles auxquels leur caractère les affecte naturellement. Les libérer de cet « esclavage », c’est au contraire commencer d’abolir la division sexuelle du travail et des rôles sociaux, préjudiciable à l’équilibre harmonique des passions : ‘« L’harmonie ne commettra pas comme nous la sottise d’exclure les femmes de la médecine et de l’enseignement, les réduire à la couture et au pot ’»220. Cette abolition ne saurait être possible toutefois si la différenciation sexuelle n’était pas combattue dès la ‘« prime enfance »’ : ‘« Parmi ces enfants on ne distingue point les deux sexes ; il importe de les confondre à cette époque pour faciliter l’éclosion des vocations et l’amalgame des sexes à un même travail ’»221. De même, « ‘parmi les lutins on évite de distinguer les deux sexes par costumes contrastés, comme le jupon et le pantalon ; ce serait risquer d’empêcher l’éclosion des vocations et de fausser les proportions des sexes en chaque fonction ’»222.

On le voit ici encore, Fourier démontre, par exemple à travers sa réflexion sur la condition féminine, une capacité à en penser de façon cohérente et systématique les différents enjeux, qui induit un certain nombre d’évolutions dans sa doctrine. Certes, le constat de « ‘l’avilissement des femmes en civilisation’ » est formulé dès 1808, et se présente ensuite comme un élément essentiel et constant de sa critique de la civilisation ; mais seule une lecture très superficielle de son oeuvre pourrait permettre d’en conclure que celle-ci est figée, que Fourier en possédait le système dès le premier traité, et ne fit ensuite, peu ou prou, que se répéter. Il apparaît au contraire que, sur ce seul sujet, deux évolutions importantes sont décelables : d’une part, s’il s’est dans un premier temps contenté de postuler que l’émancipation féminine constituait une condition essentielle de la transformation sociale, Fourier s’est ensuite efforcé de chercher les conditions pratiques d’une telle émancipation, et cette recherche fut une des raisons du développement, progressif, de sa réflexion sur l’éducation ; d’autre part, il semble bien que Fourier, à partir du Traité de l’association domestique agricole, a cherché à remettre en cause le caractère « pivotal » attribué précédemment à l’émancipation féminine, pour des raisons de convenances morales.

Ce qui commence à apparaître ici, et qui sera examiné plus précisément dans la suite, c’est que l’oeuvre de Fourier est aussi, bien plus que ne l’avouent ceux qui veulent en faire un héraut de la tradition utopique, le théâtre d’une évolution de sa pensée. En effet, si des évolutions y sont notables, ce n’est pas seulement en raison de ces « découvertes » successives, mais bien aussi en raison de « l’autocensure » que Fourier lui-même exerça, dans son oeuvre, sur les questions de l’organisation familiale et de la sexualité : l’amour, à l’origine pivot de l’attraction passionnée, n’apparaît plus ensuite, dans les textes livrés au public du moins, comme le véritable moteur de l’histoire. Il faut voir là sans doute l’effet d’une évolution essentielle dans la « stratégie » fouriériste : d’abord, Fourier pensa que la simple « annonce » de la découverte suffirait à en assurer le succès ; mais l’échec de la Théorie des quatre mouvements le détrompa. Il crut ensuite que l’exposé de la théorie complète et achevée de la seule période d’Harmonie, suffirait à sonner le glas de la civilisation. Puis il chercha les moyens théoriques de la transformation sociale et développa la description des périodes de transition entre la Civilisation et l’Harmonie — le garantisme et le sociantisme -, et la question de l’éducation. Parallèlement, il se préoccupa, à partir du Traité de l’association domestique agricole de 1822, de la description d’une réalisation à échelle réduite : ce n’est plus seulement la croyance en la vertu de l’idée, mais la force du spectacle de son incarnation, certes imparfaite, dans une Phalange réduite, qui doit amener le triomphe de la théorie de Fourier, il y a bien là aussi une véritable évolution, plus qu’une simple « adaptation ».

Notes
205.

La dimension prescriptive de l’oeuvre de Fourier sur laquelle nous avons choisi de concentrer l’analyse — l’expérimentation phalanstérienne — n’est pas évoquée ici, dans la mesure une grande partie de la présente étude lui est ensuite spécifiquement consacrée : cf. infra, ch. IX à XII, pp. 311 sq.

206.

Cf. infra, « L’utopie, ou la «force intrinsèque de l’idée vraie» », ch. V, B, 2.

207.

Ed. 1841 et Anthropos : « dans les Séries passionnelles ».

208.

FOURIER, OC01 (1808b), « Contrastes réguliers entre les sociétés à séries progressives et celles à familles incohérentes », p. 66 (1808 : 95-96 ; 1999 : 178).

209.

FOURIER, OC05 (1822), « Livre deuxième. De l’éducation unitaire ou intégrale composée », pp. 1-309.

210.

FOURIER, OC06 (1829a), « Section III. Education harmonienne », pp. 166-244 (1973 : 211-291)

211.

FOURIER, OC06 (1829a), « Absurdité de l’éducation civilisée », p. 166 (1973 : 213).

212.

Cf. supra, « Libre cours aux passions », ch. II, A, 3, a.

213.

FOURIER, OC06 (1829a), « Education de la tribu des bambins par les mentorins et mentorines », p. 189 (1973 : 236).

214.

Fourier distingue ensuite la « moyenne enfance » (de 4 ans et demi à 9 ans), qui comprend les « chérubins » et les « séraphins », la « haute enfance » (de 9 ans à 15 ans et demi) qui comprend les « lycéens » et les « gymnasiens », et la mixte enfance (de 15 ans et demi à 19 ans et demi ou 20 ans) des « jouvenceaux » et « jouvencelles » FOURIER, OC06 (1829a), « Education de moyenne, haute et mixte enfance, concurrence des instincts et des sexes », pp. 205-236 (1973 : 252-283).

215.

FOURIER, OC06 (1829a), « Education de la tribu des bambins par les mentorins et mentorines », p. 201 (1973 : 248).

216.

FOURIER, OC06 (1829a), « Absurdité de l’éducation civilisée », p. 169 (1973 : 216).

217.

FOURIER, OC06 (1829a), « Education des lutins par les bonnins et bonnines », p. 186 (1973 : 233).

218.

FOURIER, OC06 (1829a), « Education des lutins par les bonnins et bonnines », p. 186 (1973 : 233).

219.

FOURIER, OC06 (1829a), « Education préparatoire, âge brut, ou prime enfance », p. 174 (1973 : 221).

220.

FOURIER, OC06 (1829a), « Education de la tribu des bambins par les mentorins et mentorines », p. 199 (1973 : 247).

221.

FOURIER, OC06 (1829a), « Education des lutins par les bonnins et bonnines », p. 180 (1973 : 227).

222.

FOURIER, OC06 (1829a), « Education de la tribu des bambins par les mentorins et mentorines », p. 190 (1973 : 237).