C’est donc un Mill très proche de lui-même que Hobhouse décrit et défend contre ses détracteurs. Son admiration pour l’homme l’accompagna tout au long de sa vie ; dès 1897, Bradley178 lui reproche, en effet, sa défense de Mill :
‘He [Bradley] was particularly scornful of Hobhouse’s defence of Mill: ‘But I am not persuaded after all that Mill must have been a prophet because he has at last found a disciple to build his sepulchre’. (Collini LS 238)’Mais Hobhouse n’en démord pas, la personnalité de Mill, en tout cas, reste à l’abri de toute critique :
‘Hobhouse [...] contributed a very appreciative review to the Nation, claiming that ‘what gives him a permanent value, which will survive all expositions of philosophical deficiencies, is not so much the work he did as the temper in which it was done’, above all his openness and fair-mindedness179.’Il semble que l’on puisse, en fait, discerner un mouvement d’identification de Hobhouse à Mill ; l’auteur écrit, en effet, en 1904 que la disparition de Mill a laissé vacante la place de théoricien du libéralisme :
‘The truth is forced upon us that it is precisely the absence of clearly thought-out principles such as these men [Cobden, Bright, Bentham, Mill] understood and applied, that has destroyed the nerve and paralysed the efforts of Liberalism in our own day. The hope for the future of the party of Progress must largely depend upon the effort of thinkers — not thinkers of the study, but thinkers in close contact with the concrete necessities of national life — to restate the fundamental principles of Liberalism in the form which modern circumstances require180.’Or, cette fonction de penseur indispensable à l’avenir du parti libéral, qui serait aussi un homme au contact de la réalité, correspond précisément, non seulement à la place qu’aurait occupée Mill, mais surtout à la vision que Hobhouse a de son propre rôle. Pour l’auteur, le penseur doit jouer un rôle actif dans la société, il est le maillon qui relie la société au monde de la théorie, qui ne trouve, justement, son sens que dans ce lien, puisqu’il peut ainsi accomplir son but : permettre le progrès de la société. L’une des implications de ce principe est, en l’occurrence, que le philosophe inspire la politique des partis. Ainsi, se revendiquer comme penseur libéral ne suppose pas seulement une cohérence avec l’idéologie, mais aussi une relation de fait avec le parti du même nom. Hobhouse se serait, par conséquent, considéré comme le successeur de Mill dans la fonction d’inspirateur de la politique de progrès que devait mener le parti libéral.
Le choix d’interprétation décrit ci-dessus a donc non seulement pour effet de mettre en valeur la convergence des idées, mais il accentue aussi la proximité des méthodes de raisonnement de Mill et de Hobhouse. Ce dernier, dont l’oeuvre est pourtant caractérisée par une cohérence remarquable, est loin de critiquer l’absence de système global dans les écrits de Mill. En fait, la description de Mill donnée dans Liberalism, donne à penser que plus encore que les idées, c’est l’homme qu’admirait Hobhouse, notamment sa propension à s’intéresser à de nombreux domaines de la connaissance. Ainsi, Hobhouse écrit, par exemple, que
‘Mill is the easiest person in the world to convict of inconsistency, incompleteness, and lack of rounded system. Hence [...] his work will survive the death of many consistent, complete and perfectly rounded systems. (Lib 52)’Francis Herbert Bradley (1846-1924), philosophe idéaliste.
S. Collini, Public Moralists, p. 334.
Hobhouse, leader (Manchester Guardian 17/12/04), cité par Collini LS.