Lorsqu’elle essaye de se démarquer de l’idéalisme, la métaphysique de Hobhouse apparaît fragile, parce que, comme nous venons de le montrer, les éléments communs sont trop nombreux pour que le discours autogène, qui situe l’oeuvre contre l’idéalisme, soit à même de convaincre le lecteur. A titre d’exemple, on pourra comparer la définition de la raison hobhousienne donnée dans la première partie de ce chapitre et celle de la raison greenienne présentée par Fontaney (« ‘La raison ’ ‘est une instance a priori qui établit des relations entre les impressions venues du monde : elle opère la synthèse du multiple’ 208. »), pour constater que l’écart est très faible.
Par conséquent, il apparaît que l’on peut nuancer l’opposition revendiquée contre l’idéalisme, grâce à la distinction entre les différentes formes de cette philosophie, puisque l’idéalisme ne contient pas forcément d’éléments incompatibles avec le libéralisme. Dans le cas d’un idéalisme social et libéral, l’idéalisme n’est plus un ennemi du « nouveau libéralisme » hobhousien mais, au contraire, un des courants de pensée qui participe à son apparition :
‘Hobhouse s’oppose à l’idéalisme en tant que philosophie de l’État ; cependant, si l’idéalisme se présente en tant qu’idéalisme social, alors l’opposition se réduit. Ceci peut être illustré, non seulement par l’accord avec T.H. Green mais aussi par des épisodes de la dispute avec Bosanquet209.’Ainsi, l’opposition de Hobhouse ne se résume plus qu’à quelques questions épistémologiques :
‘[...] though Hobhouse was impressed by Green’s notion of a spiritual principle realising itself in the finite consciousness, he was unable to accept the epistemological arguments upon which Green based his views. (Ginsberg 102)’Hobhouse reconnaît que l’idéalisme ne se résume pas à la position d’un Bosanquet ou d’un Hegel, comme l’atteste sa description de Green, qui, bien qu’idéaliste, était, selon l’auteur, un successeur de Mill :
‘We have, in fact, arrived by a path of our own at that which is ordinarily described as the organic conception of the relation between the individual and society-a conception towards which Mill worked though his career, and which forms the starting-point of T. H. Green’s philosophy alike in ethics and in politics. (Lib 60)’Tant en politique qu’en philosophie, les concepts fondamentaux de la pensée de Hobhouse apparaissent ainsi comme un héritage direct de l’oeuvre de Green. L’évolution orthogénique, l’harmonie et le rôle de l’État sont l’écho de la philosophie greenienne, qui est intégrée par la pensée de l’auteur parce qu’elle ne se démarque pas des principes du libéralisme :
‘Ethical idealism, in the shape given to it by T. H. Green, was deeply opposed to Utilitarianism in its metaphysical presuppositions, but much less alien to it, as Green recognized, in its practical and humanitarian spirit. (TRG 141)’En outre, Green joue un rôle prépondérant dans l’orientation du libéralisme vers le « nouveau libéralisme ». Il est, plus encore que Mill, à l’origine de la redéfinition théorique du rôle de l’État, dont l’intervention est désormais conçue comme légitime. Certes, comme tous les idéalistes, il considère qu’un principe spirituel (en l’occurrence divin) s’incarne dans les institutions de la société :
‘Compte tenu des liens organiques, essentiels, qui relient la Raison divine et sa création, tous les hommes, au même titre, sont Dieu réincarné, et les institutions humaines deviennent la révélation de la divine présence dans l’histoire, une « histoire dont la raison est le commencement et la fin »210.’Cette conception demeure, néanmoins, acceptable pour Hobhouse parce qu’elle a le mérite de postuler une réalité organique.
P. FONTANEY, « T.H. Green : la métaphysique », p. 49.
Schnorr p. 341 : « Wenn sich Idealismus als >sozialer Idealismus< präsentiert, reduziert sich jene Gegnerschaft gegen Idealismus, die Hobhouse gegenüber einen Idealismus als >Staatsphilosophe< besitzt. Nicht nur die ausgesprochene Zustimmung zu TH Green, sondern auch Momente in der Auseinandersetzung mit Bosanquet können dies veranschaulichen. »
J. MORTIER, « T.H. Green : le philosophe dans la cité. » p. 79, cite Green.