Le désaccord affiché sur la nature morale de l’État permet à Hobhouse de se présenter comme le seul partisan authentique d’une conception éthique de la société semblable à celle de Green. C’est sur cette question que l’influence de ce dernier se fait le plus sentir. Green est un philosophe de l’éthique, plus précisément du progrès de l’éthique dont l’application est le développement de l’altruisme et de la coopération. Cette conviction engendre, notamment, la rupture avec l’hédonisme utilitariste, reprise par Hobhouse, et permet l’élaboration d’un libéralisme moral et organique, où prime la notion de Bien Commun :
‘Le progrès éthique de notre époque [...] [est marqué] par un dessein plus affirmé [...] [et] par un usage accru des capacités morales des individus. Il n’est pas déraisonnable de penser que ce dessein vise à l’instauration d’un état de la société dans lequel tous les êtres humains seront traités — ou du moins auront reçu la promesse d’être traités — en tant [...] qu’individualités agissantes dont chacune est une fin aussi bien pour elle-même que pour les autres215.’Le discours autogène fait donc état d’une influence conjointe du libéralisme à tendance collectiviste de Mill et des aspirations morales de Green, qui théorise le collectivisme en la réalisation éthique de l’individu dans le Bien Commun. Il semble, en cela, cohérent et objectif. Néanmoins, les hésitations de Hobhouse sur quelques points incommodes montrent les limites de l’objectivité de son discours sur ses influences, notamment en ce qui concerne la synthèse des pensées millienne et greenienne. En effet, la conception organique exclut théoriquement la possibilité de conflits entre les individus d’une part et, d’autre part, entre ceux-ci et l’État. Si effectivement, un individu, qui ne serait pas « réalisé », s’opposait au Bien Commun, c’est l’intérêt de ce dernier qui dominerait, ce qui représente, la menace d’une atteinte à ses droits. La réponse faite par Hobhouse dans The Rational Good tend à prouver que c’est une possibilité qu’accepte l’auteur :
‘The service of society may require the entire sacrifice of happiness or life on the part of an individual. To say that the individual so sacrificed realizes his own highest good in sacrificing himself is at best a half truth. Taken alone, it is highly misleading. The individual sacrificed does not achieve that internally harmonious development in which his happiness consists, and which, under conditions of true harmony, would constitute his personal share in the common good. A society which should uniformly impose such sacrifice on all its members would not be making for that development of human powers in which we have found the rational good. Hence, such a sacrifice can only be a means and not an end, not a good in itself. That the sacrifice should be made is the best thing for society under the circumstances if it is positively required to maintain or improve the existing social order. And if it is the best thing for society, it is also the best, i.e. the least bad, thing under the circumstances for the individual. (TRG 143)’Toutefois, l’ensemble de l’oeuvre s’applique à préciser les contours d’une organisation sociale qui éviterait autant que possible, ce qui demeure un cas extrême, pour Hobhouse. Ces précisions se font souvent grâce au recours à l’exemple. Ainsi, pour résoudre les contradictions de principes insurmontables, l’auteur renvoie à la réalité, où l’on doit arbitrer au cas par cas. L’exemple pratique sert aussi à montrer que le principe n’est jamais un absolu applicable à la lettre, parce que la complexité du réel est telle que la contradiction y existe effectivement. Dans le réalisme hobhousien le principe doit demeurer un idéal et non pas un commandement, contrairement à la conception idéaliste.
P. FONTANEY, « T. H. Green : la métaphysique », pp. 62, 63.