La pensée hobhousienne participe donc de la vogue scientifique comme l’illustre les traces de l’influence positiviste. Toutefois, comme nous l’avons écrit dans la première partie du premier chapitre, Hobhouse est demeuré méfiant face aux prétentions universelles du « scientifisme ». Il faisait une distinction catégorique entre la science sociologique, propre à permettre la connaissance de la société, (et, de par la conception organique, de l’individu) et la biologie. Celle-ci était à l’époque dominée par le darwinisme, et la tentation était grande de projeter ses conclusions sur la science sociale, attitude dénoncée maintes fois par l’auteur. En ce sens, il restait, d’ailleurs, proche des positions positivistes.
‘Among those who were favourable to the idea of sociology, the most thoroughgoing rejection of the biological approach came from the Positivists who were much exercised at the turn of the century to maintain the principles of the Founder’s science against the ‘unreasonable encroachments from biology’. (Collini LS 191)’Deux principes établis par Darwin, à savoir la notion de l’évolution et de la sélection des espèces, eurent, malgré l’opposition de certains, un grand retentissement sur les conceptions sociologiques et politiques de l’époque. Celui-ci fut tel qu’il semble qu’il affecta les conceptions philosophiques traditionnelles :
‘The individual human being became an accretion of historically selected features while society became an assemblage of naturally evolved customs. Human nature was no longer a constant which was subject to unvarying moral and political prescriptions; it was now a plastic variable228.’La science (sociale) remplaçait la philosophie et elle-même se résumait au darwinisme social ou à l’évolutionnisme. Or, le discours autogène s’insurge contre ce mouvement et lui dénie toute pertinence. L’attitude de Hobhouse face aux évolutionnistes rappelle celle qu’il eut face aux idéalistes, ne serait-ce que parce qu’il consacra aussi, en partie, un ouvrage à la réfutation de leurs théories : Social Evolution and Political Theory. Pourtant on trouve, à nouveau, un écart évident entre la dénonciation de l’évolutionnisme et la pensée effective de l’auteur, qui est fortement empreinte de l’influence du darwinisme, à tel point que Hobhouse est aujourd’hui décrit comme un « hyper-darwiniste » par la critique exogène229. Cet écart révèle tout autant une ambiguïté de la part de l’auteur que la complexité de l’influence darwiniste sur toute son époque. D’abord, comme nous l’avons déjà écrit, l’engouement pour la science en général et la théorie darwiniste en particulier était telle que toute conception de la société devait s’en faire l’écho pour trouver une audience. Ainsi, il semble que certains auteurs se soient drapés dans une apparence évolutionniste, bien que le fond de leur pensée en soit indépendant. En d’autres termes, la référence scientifique constituait un argument d’autorité qui se contentait d’être le véhicule d’opinions avec lesquelles il n’entretenait pas de liens. A ce sujet Greenleaf écrit :
‘If the truth be told, the naturalistic paraphernalia are simply the fashionable means employed, as in Spencer’s own case, to elaborate and sustain a political prejudice already conceived on other grounds. (Greenleaf I 239)’Si la vogue scientifique a pesé sur nombre de penseurs sociaux de la deuxième partie du 19e siècle, l’influence n’est pas si profonde qu’il n’y paraît. Bien qu’elle soit évidente dans le cas de Hobhouse, il semble qu’il faille émettre des réserves, par exemple, quant à la thèse de Freeden, qui attribue aux théories évolutionnistes et biologiques la parenté des conclusions de l’oeuvre de Hobhouse, plutôt qu’à l’influence de Green :
‘The contention of this study is that biological and evolutionary theories, grafted onto the liberal tradition itself, were an independent source of liberal philosophy — more sophisticated, more immediately concerned with the issues of the times, and almost certainly more widespread as well. It is, of course, undeniable that many people among them liberals, considered themselves heirs to Green’s ideas. But of that number, the two most interesting for our purposes — Hobhouse and Ritchie — not only differed essentially from Green on seminal points but derived their conclusions about the nature of society from biological and evolutionary data. (Freeden I 18, 19)’Certes l’oeuvre offre une formulation scientifique, puisque l’analyse sociale se présente comme le reflet d’une sociologie. En ce sens, Hobhouse a indéniablement puisé dans la rhétorique des théories biologiques et évolutionnistes, surtout quant il était question d’affirmer la prééminence du réel empirique face aux Idées des idéalistes. Il reste, néanmoins, que l’on peut considérer que les influences mêlées de libéralisme et de l’idéalisme greenien ont fourni une base idéologique que l’auteur s’efforce de justifier par sa sociologie. Comme nous avons tenté de le montrer, la pensée de l’auteur consiste en une synthèse qui engendre une reformulation. Les conclusions de l’analyse hobhousienne ne semblent pas être essentiellement le produit de l’approche biologico-évolutionniste mais plutôt, comme l’ont remarqué Clarke et Collini, des thèmes politiques traditionnels qui auraient revêtus une apparence de nouveauté grâce au recours à la terminologie scientifique. En tout état de cause, le darwinisme n’a pas trait, en soi, aux questions sociales et ne peut donner lieu, par lui-même seulement, à une idéologie politique, comme le montre, justement, le fait qu’il soit présent, en filigrane, dans des applications politiques diverses voire contradictoires. L’hyper-darwinisme, dont Hobhouse est effectivement un représentant, regroupe des « darwinistes sociaux collectivistes » (collectivist Social Darwinians 230), que l’on isole de la tendance individualiste du darwinisme politique à laquelle on identifie Spencer. De manière peu surprenante, c’est, en effet, sur la question récurrente de l’équilibre entre le collectivisme et l’individualisme que le discours autogène sur le rejet du darwinisme fait sens.
Francis et Morrow p. 206.
voir Greenleaf I pp. 261-265.
Voir Greenleaf I pp. 261-265.