3.2. La conception organique comme synthèse des influences scientifique et idéaliste

Cependant, la question de la conception organique de Hobhouse peut être éclairée par la thèse de Meadowcroft. Celui-ci distingue deux « raisonnements organiques242 » : le raisonnement sociologique (sociological organicism) qui s’inspire du comtisme et le raisonnement philosophique (philosophical organicism) issu de l’idéalisme. Si le premier souligne la proximité de la sociologie et de la biologie, le deuxième insiste plus sur l’« inter-relation psychique des esprits » et décrit la société comme « un organisme « spirituel » ou « moral »243 ». Ainsi, la conception organique n’impliquait une entière adhésion ni au « biologisme » ni à l’idéalisme. Selon Meadowcroft, certains théoriciens politiques se sont inspirés des deux raisonnements, pour en proposer une synthèse propre à leur pensée. Il cite l’exemple de Hobson dont la théorie, comme celle de Sydney Webb, suggérait que la société avait une « ‘identité solide distincte de celle de ses membres’ », tandis que Hobhouse s’en tenait à une définition de la société en tant qu’« ‘ensemble de l’interconnexion’ ‘ de ses membres’ 244 ». L’auteur pensait que si les Fabiens, de même que les autres socialistes, avaient le mérite d’avoir compris qu’une analyse correcte de la société conduit à l’intervention de l’Etat, ils oubliaient, néanmoins, que celle-ci ne suffisait pas à permettre le progrès. Une direction collective devait établir les conditions nécessaires au développement vers le Bien, mais ne pouvait substituer une organisation, aussi scientifique fût-elle, au progrès de l’individu, c’est-à-dire à son développement moral :

‘It is this attitude, Hobhouse believed, which distinguished a Liberal from other forms of “Socialism”, whether Marxist or Fabian, both of which he repudiated. And, above all, he always recognized (as did R. H. Tawney for the Socialists) that mere change of machinery can do nothing. It is ‘worthless unless it is the expression of change of spirit and feeling. (Greenleaf II 168)’

Plus généralement, là où la reformulation collectiviste de la conception « biologique » permet de contredire l’opinion individualiste selon laquelle toute intervention de l’État constituerait une entrave au cours naturel de l’évolution, l’argument éthique permet de refuser théoriquement les atteintes à la liberté individuelle, dont l’impérialisme de certains collectivistes, de certains darwinistes, voire de l’eugénisme, se rend coupable. L’enjeu de la conception organique était, dans tous les cas, d’élaborer une vision holistique de la société qui permettait de transcender l’opposition entre le collectivisme et l’individualisme. Elle peut donc être considérée comme un outil indispensable à la pensée politique de Hobhouse pour fonder sa proposition d’organisation sociale, qui contenait notamment, comme nous allons le voir en deuxième partie, une réévaluation du rôle de l’État.

Notes
242.

 Meadowcroft CS p. 59.

243.

 Ibib. p. 60 : « In this form of organicism, emphasis was primarily on the psychical interrelation of minds, and society was spoken of as a ‘spiritual’ or ‘moral’ organism. »

244.

 Ibid. pp. 64, 65 : « While it was agreed that the social whole was something other than mechanically summed parts, this could be taken to suggest that it had a solid identity distinguishable from that of its members (Hobson, Sydney Webb), or that the whole was simply the members taken in all their interconnections (Hobhouse). »