3.7. Pauperism et poverty : cause individuelle ou sociale ?

L’état de pauvreté d’une partie de la population anglaise, mis en évidence par les travaux de Charles Booth et de Seebohm Rowntree, était, aux yeux de l’auteur, une preuve suffisante de la réalité de la violence qui s’exerçait sur celle-ci et donc de la privation de liberté dont elle était victime. Rowntree concluait, par exemple, en 1901, que 27% des habitants de York étaient pauvres272 ; quant à Booth, ses travaux dans l’East End Londonien lui firent avancer le chiffre d’un tiers de cette population urbaine vivant juste au niveau de subsistance, voire au dessous273. Les enquêtes tendaient à démontrer qu’il était tout à fait possible d’éviter que la pauvreté ne touchât de tels nombres. Ces travaux eurent un grand impact sur l’opinion et notamment sur les libéraux qui devaient constituer le gouvernement de 1906 :

‘Campbell-Bannerman, for one, read Rowntree’s book on poverty in York and was much impressed and disturbed, subsequently using the material in his speeches. Morley was equally moved by this study and recommended it to Churchill who publicly pronounced its revelations to be terrible and shocking. (Greenleaf I 166)’

Oxford s’émut aussi des terribles conditions de vie qui étaient soudain révélées. Lorsque Hobhouse arriva dans la ville universitaire en octobre 1883, un pamphlet intitulé The Bitter Cry of Outcast London 274 venait d’être publié et connaissait un grand retentissement : il provoqua une controverse sur la réaction que devaient avoir « les classes éduquées pour remédier » à la « misère tant physique que morale et religieuse des pauvres275 ». Un discours prononcé par le chanoine Samuel Barnett, pasteur à Whitechapel, exhortait les étudiants d’Oxford à vivre parmi les pauvres pour aider à combler le fossé entre les classes. En 1884 Toynbee Hall fut fondé à Whitechapel et accueillit le premier groupe d’étudiants.

Les études de Hobhouse se déroulèrent donc dans un contexte de conscience aiguë des conditions misérables des petites gens et, dans l’ensemble, le point de vue sur la pauvreté connut, à l’époque, un changement conséquent. On passa, ainsi, de la notion qui attribue aux personnes la responsabilité de leur indigence (cette notion était, par exemple, à l’origine de la loi sur les pauvres de 1834276), et qui était souvent contenue dans le terme pauperism, à celle qui, au tournant du siècle, prenait en compte les circonstances économiques des personnes touchées et reconnaissait que la pauvreté n’avait pas pour cause une défaillance morale de la part de l’individu. On employait, à son sujet, plus volontiers le terme poverty que pauperism. Hobhouse partageait évidemment cette dernière analyse, qu’il utilisa, notamment, pour exprimer son soutien à la loi sur les retraites.

‘The first point to be observed is that pauperism among the aged [...] is the normal fate of the poorer class [...] It is not due to exceptional shiftlessness and improvidence; it is due to insufficiency and irregularity of earnings277.’

Il est, toutefois, intéressant de noter que l’idée de liberté antisociale permet à Hobhouse d’éviter ce qu’il considérait comme l’écueil matérialiste consistant à imputer la pauvreté aux seuls mécanismes socio-économiques. Grâce à cette idée les responsables sont des personnes qui usent, ou plutôt abusent des droits que la société leur a conférés aveuglément. Dans la conception organique, il est tout aussi absurde de restreindre la pauvreté aux mécanismes économiques que de prétendre qu’elle dépend seulement de l’individu. A nouveau la pensée politique de Hobhouse semble faire la synthèse des courants d’idées contemporains. L’accent qui est mis sur la responsabilité des individus coupables d’exercer une liberté antisociale revient à conserver une interprétation libérale du monde, en ce sens que l’individu reste maître du contrôle de ses conditions de développement moral. En revanche, une concession est faite au matérialisme (Hobhouse préférerait ici le terme de « réalisme ») lorsque l’auteur reconnaît que l’individu n’est pas libre, parce que l’organisation sociale est telle qu’il est à la merci de l’éventuel pouvoir tyrannique du riche. Il n’est donc pas légitime de lui faire porter la responsabilité de sa misère. Selon Hobhouse, lorsque la société s’est prémunie contre les monopoles, elle a admis l’existence d’une menace tyrannique, qui est exactement du même ordre que la liberté antisociale ; mais jusqu’ici, elle n’est, en quelque sorte, pas allée jusqu’au bout de son raisonnement.

Notes
272.

 Voir H. MATTHEW, « The Liberal Age », p. 106, in K. O’MORGAN, History of Britain 1789-1983, pp. 49-114.

273.

 Voir Greenleaf I, p. 167.

274.

 Andrew Mearns The Bitter Cry of Outcast London, An Enquiry into the Condition of the Abject Poor (1883), cité dans J. CARRÉ, dir., J.P. RÉVAUGER, dir., Écrire la pauvreté, p. 11. Selon Carré et Révauger, la particularité de cette « brève enquête » était de s’adresser clairement au pouvoir politique, et « On estime généralement qu’elle contribua à la création en 1884 d’une commission parlementaire sur le logement des classes laborieuses. »

275.

 Collini LS p. 55 : « [...] a large part of the controversy which it [The Bitter Cry...] created centred on what ‘the educated classes’ could do to remedy this. »

276.

 Que Hobhouse dénonçait dans Lib p. 75: « But the aim of every sincere friend of the poor must be to keep them away from the Poor Law machine. »

277.

 Freeden I p. 205. Il cite un article de Hobhouse sur les pensions.