La politique hobhousienne fondait, donc, théoriquement, l’autonomie (self-government) sur la démocratie. L’auteur était, néanmoins, méfiant face à ce système tel qu’il avait pris forme sous ses yeux, notamment depuis que l’électorat avait doublé, passant de 2,5 millions à presque 5 millions. Depuis 1884, en effet, toute les hommes issus des classes moyennes, ainsi qu’une partie de ceux appartenant à la classe ouvrière étaient admis au suffrage. Or, ce changement était loin d’avoir les effets désirés par l’auteur. Au lieu de mener des réformateurs libéraux au pouvoir, il autorisa la coalition unioniste à rester au gouvernement pendant 10 ans. Selon Hobhouse, les nouveaux électeurs étaient des dupes, ils ne voyaient pas que leur cause était celle du libéralisme, qui avait, d’ailleurs, permis qu’ils deviennent des électeurs :
‘The working-class is not so keen on fighting for liberalism now because its condition has greatly improved, the middle-class has been enfranchised, its soon can find a job as a civil servant, or can go to the colonies; it is contented. (Democracy and Reaction 61)’Une telle erreur de jugement était due à l’ignorance. Cette population, notamment la petite et moyenne classe moyenne qui, de plus en plus, vivait dans les banlieues, loin des activités culturelles, ne pouvait être progressiste : « ‘Aucune révolution sociale ne viendra de gens si absorbés par le cricket et le football’ 311 ». Hobhouse considérait la construction des banlieues et le renforcement de la séparation topographique des classes sociales qui s’ensuivait, comme un obstacle à la démocratie. Il n’était pas le seul à s’inquiéter des conséquences politiques de l’apparition du « banlieusard » (suburbanite), isolé et indifférent au reste de la société : selon D. Read312, le succès, en 1909, de The Condition of England, l’ouvrage de C. F. G. Masterman313, indique que le phénomène était généralement perçu comme préoccupant.
Bien que ce ne soit pas l’un des points développés dans l’oeuvre, il ne fait pas de doute que Hobhouse espérait qu’une meilleure éducation résoudrait ce problème au moins en partie. L’une des conséquences de l’égalité (ou, en des termes plus hobhousiens, de la liberté concrète) économique, serait de permettre un meilleur accès à l’éducation secondaire ainsi qu’à l’université. A cet effet, l’aménagement, en 1907, de la loi de 1902, afin de permettre l’accès gratuit aux écoles secondaires pour les meilleurs enfants des écoles élémentaires constituait un progrès important. Plus généralement, cependant, la disparition des inégalités économiques engendrerait la disparition des classes et avec elle, des différences d’éducation. Pour l’auteur, toute division de la société en termes de classes était réductrice. En l’occurrence la raison et l’intelligence étaient universelles, et il n’était pas question de prétendre que les classes laborieuses ne possédaient pas le bon sens suffisant pour comprendre la politique voire la philosophie. Les livres les plus politiques tels que Democracy and Reaction ou Liberalism sont écrits simplement avec de fréquents recours à l’exemple. Il semble que Hobhouse ait désiré qu’ils soient accessibles à un large public. Son travail de professeur indique un enthousiasme pour l’éducation que corroborent les témoignages recueillis par Hobson314 :
‘As an exponent of philosophic thought, both with voice and pen, Hobhouse was of incomparable quality, and as a liaison between the academic world and the wide public, he played a most important part. As in his distinctively political teaching he believed his audience and readers capable of digesting and assimilating reasoned principles, so he never acquiesced in the notion that philosophy was a sort of thinking reserved for the a select erudite few. (Hobson 63)’Cette même volonté d’abolir les séparations artificielles entre les classes sous-tendait les actions communes avec les mouvements de travailleurs. Dans cette perspective, Hobhouse aurait voulu faire un séjour à Toynbee Hall, mais des raisons de santé l’en empêchèrent. Chez Hobhouse, l’institution éducative ne semble pas être pas le seul lieu du développement de la pensée politique. Celle-ci se nourrit aussi d’expérience, qui doit, par-dessus tout, correspondre à une participation au progrès social. Néanmoins, l’importance de la culture n’est pas niée. Ainsi l’auteur affirmait-t-il que les banlieues étaient des fardeaux pires que les bas quartiers (slums) tant en était absente toute forme d’activité culturelle. En outre, la presse, pour une grande part, était, à l’époque, aux mains du « capital organisé315 » et se chargeait de maintenir les classes peu éduquées dans leur ignorance, afin d’assurer leur adhésion aux idées réactionnaires, et ce au détriment de la réflexion philosophique et éthique nécessaire au développement moral :
‘Does popular government, with the influence which it gives to the press and the platform, necessarily entail a blunting of moral sensibility, a cheapening and a vulgarisation of national ideals, an extended scope for canting rhetoric and poor sophistry as a cover for the realities of the brutal rule of wealth? (Democracy and Reaction 3)’Democracy and Reaction p. 76 : « No social revolution will come from a people so absorbed in cricket and football ».
Voir D. READ, Edwardian England, p. 30.
Charles Frederick Gurney Masterman (1873-1927), homme politique libéral, proche du « nouveau libéralisme ». Il joua un grand rôle dans la mise en place des réformes sociales du gouvernement libéral.
in Hobson.
Hobhouse, cité par Clarke dans introduction à Democracy and Reaction p. xxvii.