2.5. Régulation du marché

Pour l’heure, il est évident que l’économie de marché ne correspond pas aux attentes de la justice sociale. Selon l’auteur, la main invisible est aux antipodes du contrôle rationnel qu’il faudrait mettre en place, comme le montre le simple fait qu’elle ne garantit pas à certains travailleurs une rétribution suffisante pour vivre. Une économie basée sur la concurrence (competition) ne peut permettre de récompenser justement le service rendu par l’individu à la collectivité. Par conséquent, il faut réguler le marché349 qui, en l’état actuel, ne distribue pas la richesse selon ce principe. Il est, en effet soumis à des aléas, telle que la fluctuation de la valeur des biens, du travail et du pouvoir d’achat, qui font que la rétribution n’est pas liée à la participation de l’individu au Bien Commun :

‘Great industrial organizers have their reward, and often enough, no doubt, they earn it well—that is to say, that even when they have drawn very large profits, society is the richer for their work. But profits as great and greater may be made by speculation or skimmed off a booming industry by astute methods of finance which create nothing but sweep accrued values into private pockets. They also come about by incalculable changes in world market, or, in our own time, by currency changes in which clever dealers managed to pouch the balance of value. It is rejoined that these things balance one another and that exceptional profit must be put against exceptional loss [...]. The working of competition is haphazard; the sun of its good fortune shines both upon the just and the unjust. Its payments may he won by useful service and by selfish aggrandisement, and it is the function of good social regulation to minimise the opportunities of the latter method. (TP 281)’

Selon l’analyse de l’auteur, le marché est la forme élaborée de l’échange libre. Or, l’examen de la notion de la liberté a montré que celle-ci suppose une égalité entre les individus. Quand les partisans de l’économie de marché considèrent que la relation entre l’employeur et l’employé est du même ordre que celle de l’échange et qu’ils en déduisent que le contrat d’emploi doit être libre, ils se fondent, selon Hobhouse, sur un point de vue erroné, puisqu’ils présument que l’échange a lieu entre deux personnes qui sont sur un pied d’égalité. Un travailleur n’a, pourtant, guère le choix de refuser les conditions qui lui sont offertes par son employeur350 ; il est donc absurde de considérer le contrat d’emploi comme n’importe quel autre échange commercial. Il relève, au contraire, des droits de l’individu et, à ce titre, entre dans le cadre législatif prévu pour protéger l’individu de la liberté antisociale :

‘Hobhouse veut [...] tordre le cou au principe du droit selon lequel volenti non injuria : « Aucun mal n’est fait à un homme par un marché qu’il conclut volontairement. » Pour lui, l’ouvrier ne donne pas son véritable consentement, pas plus qu’un homme en train de glisser au bord d’un précipice n’a d’autre choix que d’accepter le marché qu’on lui propose : sa fortune contre une corde. (Chrétien 21)’

Le marché se trompe aussi lorsqu’il traite le travail comme un bien comparable aux autres et tente de le monnayer au plus bas prix. Or, cette attitude n’est pas bénéfique, puisque la qualité du travail dépend en grande partie de son taux de rémunération : l’augmentation des salaires engendre à la fois une meilleure qualité et une meilleure productivité. Ainsi, les différentes lois régissant le travail qui ont été votées au cours du 19e siècle n’ont pas, contrairement à ce que prédisaient leurs opposants, appauvri l’industrie. Au contraire, les déclarations d’impôts montrent que le pays et, plus particulièrement, le patronat, s’était enrichi dans les cinquante dernières années avant 1910.

Hobhouse refuse, néanmoins, de reconnaître que sa critique du marché constitue effectivement une rupture notable avec le libéralisme traditionnel (il insiste, comme à son habitude, sur la continuité de principe au travers d’applications différentes justifiées par le changement de contexte). Pourtant, il semble qu’il ne garde de l’économie libérale que le principe du libre-échange, réduit au refus des taxes protectionnistes (tariffs). Il ne se contente pas de critiquer l’injustice de l’économie de marché, mais s’attaque aussi à sa prétendue efficacité. Il récuse toutes les explications qui tendraient à justifier les maux sociaux tels que la pauvreté, le chômage ou la hausse des prix, par les obscures et nécessaires variations du marché, et attribue ces derniers au manque d’organisation, c’est-à-dire à l’absence de contrôle de la part de l’État. Plus précisément, Hobhouse emprunte à Hobson l’idée que les crises économiques sont produites par « une insuffisance de la consommation, liée au faible pouvoir d’achat351 ». La demande pour soutenir une forte production et, par là, un fort taux d’emploi, existe. Mais la mauvaise répartition des richesses implique que le pouvoir d’achat des travailleurs ne leur permet pas d’acheter en fonction de la demande, induisant ainsi une sous-consommation générale ; par conséquent, la production reste trop faible, ce qui engendre le chômage. La théorie de la sous-consommation prétend résoudre ce dysfonctionnement grâce à la redistribution des richesses, et l’organisation hobhousienne s’en inspire clairement en conférant à l’État le devoir de répartir les richesses équitablement. En outre, Hobhouse pense que l’adéquation de l’offre et la demande nécessite une coordination entre producteurs et consommateurs :

‘It is not that there is a surplus population; It is not that there are too many workers for the demand; for there is also much demand for the commodities supplied. The very same persons who could supply the work stand also in need of the products of work. There is demand for the products of work on their part but ineffective demand: there is capacity for supplying work, but ineffective capacity; Why ineffective , why do the worker and his work call to one another over a gulf they cannot cross ? Largely for want of an organisation connecting producer and consumer, and setting men to work to supply all needs. (TLM 29, 30)’
Notes
349.

 Nous utilisons ce terme au sens de marché libre de toute intervention.

350.

 Nous ne revenons pas sur le rôle du syndicat évoqué plus haut.

351.

 M. PRUM, « J.A. Hobson et la sous-consommation » p. 103, in M. CHRÉTIEN dir., Le Nouveau libéralisme anglais, pp. 104-115.