4. Le « nouveau libéralisme » : entre socialisme et capitalisme

De même que la philosophie et la pensée politique de Hobhouse prétendent concevoir un équilibre entre l’individualisme et le collectivisme, l’examen de la pensée de Hobhouse en matière d’organisation économique fait apparaître sa situation intermédiaire entre le capitalisme370 et le socialisme. Certes, l’auteur s’est toujours appliqué à prouver la cohérence de son organisation sociale avec les principes du libéralisme, et nous avons déjà écrit en quoi celle-ci peut effectivement être considéré comme fidèle à ceux-ci. Or, sur le plan strictement économique, ils ne sont pas incompatibles avec le socialisme :

‘Pursuing the economic right of the individual we have been led to contemplate a Socialistic organization of industry. But a word like Socialism has many meanings, and it is possible that there should be a Liberal socialism, as well as a Socialism that is illiberal. (Lib 79/80)’

Du propre aveu de l’auteur, une société libérale peut posséder une organisation sociale de type socialiste, parce que, comme l’a montré l’histoire, le marché libre n’est pas propre à réduire les inégalités sociales et, par conséquent, à garantir la liberté de tous. « ‘Stimulés par la critique socialiste’ 371 », le libéralisme et son organe politique, le parti libéral, ont donc compris que les besoins de la justice sociale exigent que l’on redistribue les richesses, ce qui implique une réforme de la propriété privée. Selon l’auteur, il y a là indéniablement un rapprochement avec le socialisme, mais il ne sera complet que si le libéralisme ose aller au bout de sa remise en question de l’économie de marché, et supprime le principe de la concurrence entre les individus comme base du système économique, pour le remplacer, comme nous l’avons vu, par le principe coopératif. A ce sujet, le parti libéral et ses sympathisants sont divisés :

‘One school, not large in point of numbers but influential from its activity and concentration, finds the root of economic injustice in monopoly in general and in the land system in particular. It contends for the absorption of monopoly values by the community and its ideal is ultimately State or municipal ownership of land. (« Contending Forces » 367)’

Certains se contentent dans le sillage de Cobden, de vouloir mettre fin aux monopoles, et se satisfont du rapprochement avec le socialisme exprimé par la politique du gouvernement Asquith mais demeurent individualistes, c’est-à-dire partisans , pour le reste, d’une économie aux mains du privé. Hobhouse croit, néanmoins, qu’une majorité de libéraux prônent, désormais, une organisation socialiste :

‘[...] the other school, or set of schools, are Socialistic in the varying degrees and senses covered by that elastic and much abused term. In general they agree with the land-reformers in their positive policy, but they do not draw the line either at the land or at monopoly in general; They cherish at bottom a different ideal of society, in which competition is a motive replaced by the conception of social function and the just appointment of reward in accordance with service rendered. (« Contending Forces  » 367)’

Comme l’écrit l’auteur, il reste que le terme de socialisme recouvrait, à l’époque, nombre de doctrines qui étaient parfois contradictoires. Tous les socialismes ont le mérite de voir que l’égalité politique suppose l’égalité économique. Cependant, le socialisme qu’il appelle « mécanique » propose une analyse trop simpliste : il attribue la plus-value uniquement au travail, ce qui le conduit à la vision réductrice de la lutte des classes. Il explique les questions sociales uniquement par des phénomènes économiques ; ceci équivaut pour Hobhouse à une interprétation erronée de l’histoire. Ainsi il apparaît, après la guerre des Boers et surtout après la première guerre mondiale, que Marx, auquel Hobhouse reconnaît le mérite d’avoir su prédire le développement des trusts (combination), n’aurait pas accordé suffisamment d’importance aux phénomènes de l’impérialisme et du nationalisme. C’était la guerre qui était à l’origine de la chute de nombreux gouvernements dont celui de la Russie.

Un autre point commun entre le libéralisme de Hobhouse et le socialisme est la distinction entre « l’appropriation des moyens de production et l’appropriation des fruits du travail372 », c’est-à-dire entre la « propriété de pouvoir » et ce que nous avons appelé la « propriété personnelle ». Ainsi, il semble que l’auteur ait assimilé le socialisme libéral à la réorganisation économique issue de l’analyse fonctionnaliste. En effet, le socialisme est fondé sur l’échange de l’accomplissement d’une fonction contre l’usage d’une propriété dont le contrôle absolu revient aux instances collectives. Cet élément différencie le socialisme du communisme :

‘To the Communist all things are equally the objects of enjoyment, without payment made or service rendered. To the Socialist — or indeed to any society so far as the socialistic principle is applied — property is not common to all, but is held in common for all, and its assignment or apportionment is a matter of collective regulation. (EP 197)’

Le socialisme, même celui des Soviets, ne supprime pas la propriété, il la transforme en propriété commune. Pour Hobhouse, il est préférable que la propriété d’usage reste privée, parce que, sauf dans le cas d’usage commun consensuel comme le jardin public, ou d’usage commun nécessaire comme la route, l’usage privé est plus simple, plus satisfaisant pour l’individu et plus efficace en ce qui concerne les moyens de production. Comme nous l’avons écrit, l’organisation économique de Hobhouse est mixte, associant entreprise d’État et entreprise privée. Sur le plan économique, c’est en ce sens que le socialisme libéral ou, selon la formulation utilisée par la critique, le libéralisme social, offre une possibilité de réconciliation entre la liberté d’entreprendre propre à l’organisation capitaliste et la suppression du capitalisme en tant que « régime économique et social dans lequel les capitaux, source de revenu, n’appartiennent pas, en règle générale, à ceux qui les mettent en oeuvre par leur propre travail373 ». Hobhouse prétend donc proposer une solution libérale à ce qu’il détermine comme le problème essentiel du socialisme :

‘The problem before the Socialist has always been to consider how this collective regulation can be accommodated to the free initiative and enterprise of the individual; and it may be doubted, upon purely socialistic principles, this problem is capable of solutions. (EP 197)’

Si le socialisme préserve la possibilité de l’entreprise individuelle en continuant de permettre la propriété d’usage privée et si, par ailleurs, il accepte de protéger la liberté de l’individu et son développement moral, il est libéral. À partir de cette base théorique, on peut élaborer un programme commun de gouvernement qui réunirait les forces libérales et travaillistes, et serait caractérisé par une conception libérale de la liberté de l’individu et, par là, de l’organisation politique, en même temps que l’organisation économique serait d’essence socialiste. On éviterait, alors, les dérives anti-démocratiques de la période de l’impérialisme. Lors de l’écriture de Liberalism, Hobhouse pensait encore que cette alliance, incarnée en principe par les députés Lib-Lab, était imminente :

‘The growing co-operation of political Liberalism and labour, which in the last few years has replaced the antagonism of the ‘nineties, is no mere accident of temporary political convenience, but it has its roots deep in the necessities of Democracy. (Lib 102)’

En effet l’élection du gouvernement libéral, avait mis fin à la carrière des Limps et à la tentative d’infiltration des Fabiens. Le danger du « ‘développement du libéralisme vers le socialisme’ », qui lui avait semblé à l’époque de la guerre des Boers correspondre à la trahison des idéaux libéraux en faveur de l’impérialisme374, s’était donc estompé. Dès lors, il était possible de concevoir la réunion des mouvements progressistes en un groupe fidèle aux principes éthiques du libéralisme et uni contre la réaction de l’oligarchie :

‘Amid all differences and conflicts one idea is common to the modern democratic movement, whether it takes the shape of revolution or reform , of Liberalism or Socialism. The political order must conform to the ethical idea of what is just. (Democracy and Reaction 118)’

Cependant, à son grand désarroi, les événements historiques en décidèrent autrement, et dans le monde, les théories politiques qu’il appelait « socialisme mécanique » (celui qui attribue la plus-value uniquement au travail, ce qui le conduit à la vision réductrice de la lutte des classes) et le « socialisme officiel » (celui des Fabiens), prirent le pas sur le socialisme libéral, tandis qu’en Angleterre le parti libéral fut, selon la formulation de Dangerfield, l’objet d’une « étrange mort ».

Notes
370.

 Hobhouse n’utilise pas ce terme, nous l’employons ici pour distinguer l’organisation économique généralement associée au libéralisme traditionnel.

371.

 TP p. 279 : « the stimulus of socialistic criticism ».

372.

 EP, p. 196 : « There remains the Socialistic conception of property, the term by which in general we may express any theory which distinguishes between the appropriation of the means of production and the appropriation of the fruits of labour. »

373.

 Définition donnée par le petit Robert, édition 1987.

374.

 Democracy and Reaction, p. 12 : « The socialistic development of Liberalism paved the way for imperialism by diminishing the credit of the school which had stood most stoutly for the doctrines of liberty, fair dealing, and forbearance in international affairs. »