Cette dernière devait se fonder sur deux axes principaux : le premier était le respect des nationalités, puisque « ‘le nationalisme était proche du coeur du libéralisme’ 408 ». A cet égard, Hobhouse avait toujours été partisan de la reconnaissance des nationalités, qui représentait, aux côtés de la liberté et de l’égalité, la condition de la démocratie, elle-même facteur de stabilité et de progrès et, par conséquent, de paix. Comme nous l’avons écrit en deuxième partie, la démocratie ne pouvait se résumer à l’assujettissement d’une minorité par la majorité, sous peine de contredire les principes moraux qui la justifiaient :
‘Thus in the subject people the milk of social feeling is turned to gall. All that leads a free people to respect law, to support government, to take pride in public prosperity, to sacrifice personal to common interest, will work in this case only towards discord and civil strife, and the best men become the worst citizens. At least they become the most resolute opponents of the established order. The more opposition develops, and this means the more life flourishes in the subject people, the more the tension increases409.’Le libéralisme était donc forcément favorable à l’accession des nationalités à un gouvernement autonome, et sa politique internationale était allée dans ce sens sous Gladstone. De la même manière, le libéralisme était favorable au fait que les frontières nationales reflètent l’existence des nationalités, ce qui, pour Hobhouse, était un facteur de cohésion de la société, qui permettait que l’intervention de l’État et l’organisation de la vie sociale ne soient pas ressenties comme une atteinte à la liberté. Depuis la mise en adéquation des frontières et des nationalités au 19e siècle, avec, notamment l’unification de l’Allemagne et de l’Italie, « ‘la conscience nationale et la conscience de l’État [étaient] devenues une seule et même chose’ 410 ». A cet égard, dès le début de la guerre, l’auteur mit en garde contre la tentation inconsidérée de démanteler l’Allemagne : celle-ci provoquerait sans nul doute une instabilité permanente en Europe.
Un élément de réflexion supplémentaire peut aussi servir à souligner l’importance de la nationalité dans la pensée hobhousienne : d’après Meadowcroft, il existe un parallèle entre « ‘la prédominance croissante de l’État-nation’ 411 » en Europe pendant le 19e siècle (on peut choisir l’indépendance grecque en 1830 pour dater le début du mouvement) et le fait que l’État devienne en même temps un concept plus naturel pour les contemporains. En effet, ce mouvement vers un gouvernement autonome impliquait pour ses défenseurs, « ‘l’acquisition des attributs associés à « l’État » (statehood’ ) 412 ». Ainsi, dans le cadre de l’influence du Zeitgeist évoquée dans notre partie précédente, on peut constater une évolution politique, qui part de la prise de conscience de l’appartenance à une communauté « nationale » pour aboutir à la volonté de se constituer en État. Une telle évolution indique l’émergence d’une conception de l’État en tant que communauté de citoyens, conception que l’on trouve au coeur de la pensée politique hobhousienne, qui permet, par là même, le passage de la vision négative de l’État en tant que menace envers l’individu à une vision positive de l’État comme incarnation du Bien Commun.
Cependant, la bienveillance traditionnelle du libéralisme envers les nationalismes s’était établie en des temps révolus, et la question des nationalités était devenue plus complexe que ce que la nostalgie de Hobhouse pour le Gladstonisme voulait bien laisser croire. En effet, selon Hobsbawm, pour ce qui concerne le nationalisme, il faut distinguer entre la conception libérale du 19e siècle et celle qui la remplaça progressivement à partir du traité de Berlin en 1878. Cette distinction est, au demeurant, illustrée par deux des sens actuels du terme « nationalisme413 ». Ainsi Hobsbawm parle d’une mutation du nationalisme qui s’articule autour de quatre points, qui sont indiqués dans l’extrait qui suit :
‘The first [...] is the emergence of nationalism and patriotism as an ideology taken over by the political right. [...] The second is the assumption quite foreign to the liberal phase of national movements, that national self-determination up to and including the formation of independent foreign states applied not just to some nations which could demonstrate economic, political and economic viability, but to any and all groups which claimed to be a ‘nation’. The difference between the old and the new assumption is illustrated by the difference between the twelve rather large entities envisaged as constituting ‘the Europe of Nations’ by Guiseppe Mazzini, [...] in 1857 and the twenty-six states –twenty-seven if we include Ireland- which emerged from President Wilson’s principle of national self-determination at the end of the First World War. The third was a growing tendency to assume that ‘national self-determination’ could not be satisfied by any form of autonomy less than full state independence. For most of the nineteenth century, the majority of demands for autonomy had not envisaged this. Finally, there was the novel tendency to define a nation in terms of ethnicity and especially in terms of language414.’Pour Hobhouse, la question des nationalités était effectivement devenue épineuse : ni la montée du nationalisme réactionnaire (qu’il appelait « hyper-nationalism »), ni la multiplication des divisions des communautés en nationalités distinctes n’étaient des facteurs d’harmonisation. Déjà avant la guerre Hobhouse avait dénoncé la relation entre le nationalisme, en tant qu’idéologie patriotique, et l’impérialisme. De la même manière, l’auteur avait précisé dans Irish Nationalism and Liberal Principle que la revendication d’une identité nationale nécessitait d’être questionnée avant d’être considérée comme légitime. Tant que deux nationalités vivaient en bonne intelligence, comme les francophones et les anglophones au Canada, il n’était pas souhaitable de les séparer. Le nationalisme (en tant que désir de former une nation distincte) ne naissait que lorsqu’une communauté (race) exerçait une domination implacable sur une autre, comme dans le cas des blancs sur les noirs, ou lorsque le pouvoir était aux mains d’une nationalité venue d’ailleurs (dans le cas colonial), qui tentait souvent, en outre, d’appliquer le principe de diviser pour mieux régner, et précipitait, par là, les divisions entre les nationalités présentes sur le territoire, en favorisant l’une par rapport à l’autre, établissant ainsi une caste dominante (ascendancy caste). Ainsi, le nationalisme devenait souvent un prétexte plutôt qu’une revendication sincère, comme le montrait le cas de la soudaine apparition de l’Ulster, désireuse de se constituer en tant qu’entité nationale, alors que son nationalisme n’était qu’une excuse pour masquer le fait qu’une caste ascendante était soucieuse de conserver ses privilèges.
Fidèle aux principes du libéralisme, Hobhouse avait toujours affirmé qu’une minorité devait jouir de certains droits qui garantissaient sa liberté, ainsi que d’une certaine autonomie : en 1915 il espérait encore que les « mesures libérales » prises par le gouvernement réussiraient à « ‘incorporer le sentiment irlandais dans une véritable unité nationale commune au Royaume-Uni’ 415 ». Toutefois, les écrits plus tardifs semblent indiquer une réticence envers l’indépendance totale ou, du moins, une préférence nette pour la coopération entre les nationalités au sein d’un même pays. A cet égard, l’exemple de la coopération entre les Anglais et les Écossais lui semblait un modèle à suivre :
‘Both English and Scots have a national distinct sense, and if the English majority had habitually ignored or over-ridden the Scotch, there would have been a Scotch separatist movement as vital as the Irish. But, on the one hand, Scots and English were in all essential respects near enough to one another to feel a common unity against the rest of the world ; and on the other hand, the Scots have retained their own law, their distinctive institutions, and the tacit right to accept or reject any new legislation for Scotland through their own representatives. The case shows the relativity of such conception as nationality, and the wide possibilities of harmonizing it with other claims. (ESJ 192, 193)’Ainsi, Hobhouse reconnaissait que la revendication systématique de l’indépendance introduisait une difficulté de taille : d’une part, comme le montrait l’exemple irlandais en 1922, lorsqu’une nationalité avait trop longtemps souffert d’oppression, il ne pouvait plus y avoir de réconciliation, et on ne pouvait éviter l’indépendance totale. Pourtant, d’autre part, le « principe de nationalité » ne pouvait signifier que « ‘n’importe quel groupe de personnes, si petit soit-il, possédait un droit inconditionnel de choisir leur propre mode de gouvernement’ 416 ». Il fallait donc « ‘prendre en compte le nombre et la viabilité économique et géographique’ 417 ». En effet, de même que, selon la définition hobhousienne des droits, on devait toujours considérer l’intérêt de l’ensemble pour déterminer les droits de l’individu, on devait ici envisager les intérêts des autres nationalités formant la communauté nationale dont un groupe voulait se séparer : l’indépendance d’une nationalité ne pouvait évidemment être considérée comme un droit absolu, c’est-à-dire naturel :
‘No human claims are absolute till weighed against the counter-claims. The population that inhabits the town or piece of land that happens to be the commercial or strategical key to a great territory, has no indefeasible claim to a sovereignty which enables it to open or bar the door to a much greater population. (ESJ 193)’Par conséquent, il était simpliste de penser que la satisfaction des revendications nationales était une solution miracle : la question était des plus complexes, et il était difficile de formuler une règle générale et, par conséquent, abstraite418. Néanmoins, il ne fallait laisser aucune nationalité en situation d’asservissement (subject nationality) après la guerre, afin d’éviter un nouvel embrasement. Toutefois, si la question des nationalités avait joué un rôle important dans l’avènement de la guerre419, leur règlement ne constituait pas une solution suffisante susceptible d’éviter à l’avenir une telle catastrophe. Hobhouse considérait que le nationalisme avait eu un rôle historique d’émancipation des peuples en permettant que les grandes nations se forment autour de nationalités et, en ceci, sa vision était conforme à celle de Mazzini420. En revanche, le nationalisme ne semblait plus être aujourd’hui la seule manifestation de la lutte pour la liberté qu’il avait incarné par le passé, en tant que mouvement de libération d’une nationalité assujettie, mais était devenu également une « ‘menace permanente contre la paix et l’ordre’ 421 ». Désormais, le nationalisme, qui avait eu le mérite de consolider les liens dans la nation, avait surtout le tort de renforcer les divisions entre les nations, parce qu’il correspondait « ‘au désir des nationalités dominantes de consolider et d’étendre leur pouvoir’ 422 ».
L. T. HOBHOUSE, « Irish nationalism and Liberal Principle », p. 166 : « Nationalism lay close to the heart of Liberalism ».
Ibid. p. 169.
WC p. 66 : « Thus the national consciousness and the State consciousness have come to be one and the same thing. »
Meadowcroft, CS, 21 : « the increasing predominance of the ‘nation-state’ as the basic unit of European politics. »
Ibid. : « [...] an undeniable movement towards self-government, autonomy, and the acquisition associated with ‘statehood’. »
« Nationalisme 1. Exaltation du sentiment national ; attachement passionné à la nation à laquelle on appartient, accompagné parfois de xénophobie et d’une volonté d’isolement.[...] 3. Doctrine, mouvement politique qui revendique pour une nationalité le droit de former une nation. » in Petit Robert, édition 1987.
E. HOBSBAWM, Age of Empire p. 144.
WC 65 : « It is the general belief and hope that liberal measures have similarly incorporated Irish sentiment in a true national unity common to the United Kingdom. »
WC p. 85 « [...] any group of persons, however small, enjoy an unqualified right to choose their own form of government. »
Ibid. : « Number, geographical and economic self-sufficiency must be taken into account [...]. »
Voir ESJ pp. 193, 194.
WC p. 64 : « The later years of the nineteenth and the beginning of the twentieth century have seen the rise of the Slav nationalities into political prominence, and the problems arising out of this last movement have provided the occasion and in part the cause of the present war. »
Dans WC, Hobhouse cite l’Allemagne, l’Italie, la Grèce, le « succès partiel » (partial success of Ireland) et la nationalité Magyar pour juger que la tendance du 19e siècle est à la coïncidence de l’État et de la nationalité.
WC p. 63 : « [...] the rise of nationality, essential in its first stages to political liberty [...] is also a permanent menace to peace and order. »
L. T. HOBHOUSE, « Nationality in War », MG 13/3/15 : « The underlying causes of the war, as they are presented in this volume [Dr Gibbons The New Map of Europe] may perhaps be reduced to two –the desire of subject nationalities for freedom and a desire of dominant nationalities to consolidate and extend their power. » L’abbréviation « MG » signifie désormais « Manchester Guardian ».