6.2. Prémices d’une communauté « inter-nationale »

Le nationalisme s’était donc transformé, en raison, d’une part, de l’émergence de l’idéologie nationaliste expansionniste, que Hobhouse considérait comme la nouvelle donnée des relations internationales, et, d’autre part, à cause du changement de contexte. L’auteur avait conscience que cette mutation supposait une adaptation de la politique libérale traditionnelle envers les nationalités :

‘The nineteenth century associated the idea of nationality and liberty, and the connection was genuine enough as long as it applied to subject peoples struggling to be free. But that very growth of national consciousness which inspired the struggle for freedom, turned to exclusiveness and imperiousness as soon as it had achieved its end, and nationality as an exclusive principle- as a kind of collective egoism justifying itself, as ordinary egoism is never allowed to justify itself, in contempt for law and justice and the corresponding rights of others- has become the dominating force in twentieth century politics, and has destroyed the cosmopolitan ideas of free intercourse in which the men of Cobden’s time saw the solution of the misery of the world423.’

Hobhouse introduisit la distinction entre l’internationalisme de Cobden qu’il appela, désormais, le « cosmopolitisme » et qu’il définissait comme tendant vers un effacement naturel des antagonismes entre les pays grâce, notamment, à une collaboration commerciale424, et un nouvel « inter-nationalisme » qui devait tenir compte de l’unité nationale telle qu’elle s’était affirmée dans les dernières décennies. Ainsi, de la même manière qu’il avait déterminé un ancien libéralisme (older liberalism) auquel avait succédé le « nouveau libéralisme », l’auteur constatait la mort d’un « ancien internationalisme » qui appartenait à une époque libérale révolue. Mais, là où le remplacement de « l’ancien libéralisme » par le « nouveau libéralisme » était accueilli avec enthousiasme, la fin de l’internationalisme était décrite avec nostalgie voire tristesse :

‘The older internationalism, based on a belief in humanitarian ethics on the one hand, and in the peaceful tendencies of commerce on the other, is dead. In principle, I suppose, it perished when the nations instead of fulfilling Cobden’s prophecy, and following the example set by England in adopting free Trade, began to foster their new industries by protective tariffs, and to seek for new fields of industrial development in the weaker or less developed countries, which they sought to enclose within its own tariff wall. (QWP 189/190)’

Il faut noter que Hobhouse ne pensait pas, ou, en tout cas, ne reconnaissait pas explicitement, que la mort du cosmopolitisme qu’il décrivait revenait à l’obsolescence du gladstonisme ; il resta, en fait, relativement vague sur ce point. On peut toutefois souligner qu’il semble que dans les années d’avant-guerre, Hobhouse avait pensé que la loi morale s’imposait progressivement à toutes les nations, et que l’on pouvait espérer que leur sagesse, en progressant selon les règles de l’évolution orthogénique, mènerait à une paix durable : c’était là le sens même de la civilisation. L’auteur était alors déjà favorable à des lois internationales pour réguler les rapports des nations entre elles, et critiquait ceux qui, sous prétexte de l’absence d’une souveraineté supérieure à la nation, prétendaient que de telles lois n’existaient pas. Comme l’indique Schnorr, la guerre des Boers avait déjà fragilisé l’idée selon laquelle les nations adoptent spontanément une attitude conforme aux exigences, et Hobhouse avait concédé que la « position du juriste international serait plus forte s’il avait un souverain international ». Mais, en même temps, il affirmait encore que « ‘l’expérience montre une meilleure voie vers la paix universelle que la mise en place d’une souveraineté mondiale’ 425 ».

Après les événements de 1914, la concertation volontaire des nations et leur respect des lois morales issues de la conception humaniste apparaissaient plus utopiques. Cependant, loin de revenir sur l’idée d’une concertation entre les nations et une loi internationale, Hobhouse soutint qu’il fallait, au contraire, trouver des moyens plus efficaces pour la réaliser. Ce que Hobhouse retenait de Gladstone, à savoir la place de l’éthique dans les relations internationales, la concertation pour l’arbitrage des crises, ainsi que l’idée d’une communauté des nations, n’était pas remis en question. Il s’agissait par contre de définir les moyens d’y parvenir, ce qui devait constituer le deuxième axe principal de l’application des principes libéraux dans la politique internationale.

L’examen du développement historique indiquait que l’évolution qui avait conduit au renforcement de la cohésion sociale devait désormais passer à une nouvelle étape et permettre l’émergence d’une cohésion internationale : étant donnée la conception organique de l’auteur, il était logique que le développement de la coopération qui devait mener à l’organisation décrite dans la deuxième partie du présent ouvrage s’étende au delà des frontières. En effet, l’organisation sociale nationale et l’organisation sociale internationale sont, par essence, une seule et même chose, qui se fonde sur la collectivité (community). Or « la vérité éthique c’est qu’il n’y a, fondamentalement, qu’une communauté qui est la race humaine.426 » au sein de laquelle existent, en effet, d’autres communautés. L’individu est membre de sa famille, d’un syndicat ou d’un parti, d’une association sportive, d’une religion... Il est originaire d’une ville, d’une région ou d’un pays. Ainsi, Hobhouse en vient à montrer la relativité de la notion de communauté nationale :

‘We have continually [...] contrasted the individual with “the community,” but we have never yet asked what community is meant. It has in fact, only been necessary hitherto to distinguish an individual and a communal principle, and what we have said would hold good as long as there were some community of which the individual is a recognized member, no matter what the community might be. The term, however, will no doubt have suggested to the reader the organized political community, i.e. the State. But this is not to be too hastily assumed. [...] “The coal mines belong to the community.” Good ! but do the South Wales mines belong to South Wales, or to England ? Do the English mines belong to England and the Scottish to Scotland, or all to the United Kingdom (including Ireland) ? Or do they perhaps belong to none of these, but to humanity ? To the patriot the last suggestion will seem a paradox, but the same patriot is by no means so clear that Persian oilfields belong exclusively to Persia, or Mexican oilfields to Mexico. (ESJ 198, 199)’

Par conséquent, la séparation de l’humanité en nations ou États, ne doit être conçue que comme une division parmi d’autres, comme l’annonçait la notion de l’État en tant qu’association qui n’exclut pas l’existence d’autres associations. En outre, si l’État est, par nature, une division géographique (il existe à l’intérieur de ses frontières) rien n’exclut la possibilité de voir les autres formes associatives transcender les frontières, afin de rassembler des communautés internationales. Pour cette proposition Hobhouse s’inspirait de l’organisation prônée par les partisans des guildes, dont il contestait la pertinence économique, mais applaudissait l’idée d’organisations internationales427, car elles présentaient trois avantages : premièrement, lorsqu’elles rassemblaient des personnes concernées par les enjeux économiques (travailleurs ou producteurs), elles permettaient une meilleure administration du secteur en question, deuxièmement elles constituaient un contre-pouvoir à l’État, enfin, et surtout, elles jetaient les bases d’une internationalisation de l’organisation politique de la société. En effet, la guerre avait montré le danger de la souveraineté absolue des nations et de la concentration du pouvoir qui s’ensuit même dans une démocratie :

‘The main reason [apart from undemocratic government] why the State has exercised it [this central function of co-ordination] ill and become tyrannical, is its sovereign independence of other States, and the consequent need of defence and the fear of war. It is this which has tended to transform the modern State into a great hate-organization. (ESJ 203)’

Pour Hobhouse, le nationalisme devait, finalement, être combattu non seulement parce qu’il implique l’idée de supériorité d’une nation sur l’autre, comme il l’avait toujours pensé, mais aussi, plus généralement, en tant qu’il suppose la souveraineté absolue d’une nation et ignore, par conséquent, les devoirs moraux que lui impose le fait d’être membre, bon gré, mal gré, d’une communauté internationale. Le 19e siècle avait réussi à établir l’État démocratique à l’échelle nationale mais, avec la guerre, « ‘le vieil État-nation souverain s’était détruit lui-même à l’instar de la noblesse féodale pendant la guerre des deux Roses’ 428 ». Désormais, une partie de la souveraineté nationale devrait être transmise à une autorité mondiale, et le développement des organisations internationales préconisées ne pouvait qu’accélérer ce processus, puisque l’État-nation ne serait pas en mesure de les coordonner.

Dans ce contexte, il paraît utile de se pencher sur la réaction de Hobhouse face à l’idée naissante en Grande-Bretagne d’une fédération du Commonwealth : Meadowcroft remarque en effet, qu’aux côtés du concept d’État-nation, que nous avons évoqué plus haut, il existait en Grande-Bretagne le concept concurrent d’empire dont le développement coïncidait historiquement avec la constitution de l’État-nation. S’il ne faisait pas l’objet d’un consensus429, des mouvements telle que la Round Table proposaient néanmoins une alternative dans l’organisation politique internationale, puisqu’ils décrivaient la future organisation de l’empire comme une coopération entre régions autonomes qui ne seraient pas constituées en État-nations. Comme nous le savons, l’auteur rejetait l’impérialisme, ce qui induisit probablement une méfiance a priori contre l’idée d’un Commonwealth issue de la politique impérialiste. Mais ce fait ne suffit pas à expliquer qu’il ne montrait guère d’intérêt pour l’organisation de l’empire surtout à partir du moment où la Grande-Bretagne conférait le statut autonome de dominion à ses territoires430. En quoi une collaboration d’États autonomes au sein d’une fédération pouvait-elle ne pas rencontrer son approbation voire susciter son soutien ? Le débat qui eut lieu entre Hobhouse et deux membres de la Round Table dans les colonnes du Manchester Guardian montre que Hobhouse pensait que la cohésion d’une communauté d’une même nationalité était forcément plus grande que lorsqu’un État regroupait plusieurs nationalités et que, par conséquent, la fédération de nationalités différentes n’était possible que dans une certaine mesure. Sa critique de l’ouvrage The Commonwealth of Nations édité par Lionel Curtis, lui donna l’occasion d’affirmer cette opinion :

‘A Canadian will remain a Canadian, a South African a South African, an Englishman an Englishman, whatever form of government be adopted for the British Empire, and there will always be limits tacitly felt in the minds of men and capable of being exposed by any rash training of the authority which any central body can exert over the members. (« The Omnipotent State » MG 30/9/16)’

Il faut noter que l’argument n’avait pas pour but d’affirmer que seul l’État-nation était une organisation politique viable, puisque Hobhouse était, au contraire, en faveur de structures politiques supranationales. Pour l’heure, il faut retenir que c’est la perspective d’un État fort et centralisé, que l’auteur prête à la Round Table, qui est dénoncée. Une fédération n’est donc possible que si elle respecte l’autonomie et la volonté des peuples en tout point. Alfred Zimmern répondit à Hobhouse dans le courrier des lecteurs que sa philosophie risquait de le mener à « ‘un nationalisme politique étroit et guindé’ 431 », et qu’il projetait sur la Round Table sa propre obsession d’un État tyrannique de modèle prussien, dont il n’avait jamais été question pour les membres de la Round Table :

‘There is nothing new in the “Round Table’s” statement of the claims of the State. As “H” knows if he will only forget for a moment that there ever was such a person as Hegel, he will find it Plato and Aristotle, in the New testament [...] The real distinctive feature of the “Round table” political theory “H” never mentions [...] is its emphasis on the moral value of the exercise within a State of responsible self-government by as many as possible of its members, together with its insistence that just as individuals have a moral duty to be good citizens, so States have a moral duty to the rest of the world. (Zimmern, lettre au MG 5/10/16)’

Certes Hobhouse répondit à son tour qu’il n’avait rien contre « une union fédérale de ce que l’on nomme le Commonwealth britannique432 » et maintenait que c’était bien le potentiel tyrannique de l’État prévu par la Round Table qui justifiait son opposition à ce projet politique, mais il reste qu’à la vue de la description des buts et de la nature de l’État contenue, en partie, dans l’extrait cité ci-dessus, la critique de Hobhouse est assez déroutante, car lui-même ne manquait pas de rappeler la dimension morale des liens au sein d’une société et au sein de la communauté internationale. Par conséquent, nous sommes tentés de chercher ailleurs l’origine de la dissension et de la trouver justement dans le refus de Hobhouse de voir le concept politique d’empire prendre le pas sur celui d’État-nation, et ce non pas parce qu’il voulait que la politique s’en tienne à ce concept mais parce qu’il voulait, comme nous le verrons, qu’une organisation internationale émerge des rapports entre les États-nations pour créer un organe politique supranational qui reflèterait l’existence de la communauté humaine. Or, nous pensons qu’aux yeux de l’auteur, le risque du concept d’empire était d’occasionner un repli sur une fédération, d’engendrer une attitude protectionniste face au reste du monde et de voir la Grande-Bretagne se soustraire par là à sa dimension européenne. En d’autres termes, l’organisation que souhaitait Hobhouse était celles de nations où se développeraient les liens organiques entre individus d’une même communauté et d’une fédération mondiale de ces États.

Notes
423.

 L. T. HOBHOUSE, Questions of War and Peace, p. 190. Cet ouvrage est désormais abrégé « QWP ».

424.

 A cet égard, l’attachement de Hobhouse au libre-échangisme prend tout son sens, parce qu’il est conçu par l’auteur comme par Bright et Cobden, c’est-à-dire comme une arme contre la guerre dans le monde : « John Bright and Richard Cobden had argued that ‘the example of England would be to bring about free trade all over the world’ and that ‘great wars could never be made again, being incompatible with the ideas of an industrial age’. » (Charmley p. 23).

425.

 Schnorr p. 384 « Hobhouse konzediert zwar , dass « the position of international lawyer would be stronger if he had an international sovereign » ; aber gleichzeitig gilt auch : « experience shows a more excellent way towards universal peace than the establishment of a world-sovereignty ».

426.

 ESJ p. 199 : « In ethical truth, there is only one ultimate community, which is the human race. »

427.

 Voir ESJ p. 202.

428.

 « The End of the War » MG, 12/11/18.

429.

 Meadowcroft CS p. 21 : «  [...] there was no general agreement on the forms which relations among Britain’s overseas possessions would ultimately assume. »

430.

 Le Canada obtint ce statut en 1867, l’Australie en 1901, la Nouvelle-Zélande en 1907.

431.

 ZIMMERN Alfred E.,« Correspondence » MG 5/10/16 : « it seems to me that his [Hobhouse’s] own philosophy is in [...] danger of leading him into a narrow and stiff-necked political nationalism. »

432.

 Réponse de Hobhouse le même jour : « I did not dismiss the suggestion of a federal union of the so-called British Commonwealth. »