1.3. La guerre des idéologies

Ainsi Hobhouse était catégorique sur le fait que le coeur de la guerre était d’ordre idéologique. Par conséquent, les origines de la guerre se trouvaient essentiellement dans l’histoire des idées. La guerre fut, en effet, une période prolixe sur le thème du « combat idéologique », et une forte proportion des écrits de Hobhouse lui fut consacrée, comme The Metaphysical Theory of the State, des parties de The World in Conflict et de Questions of War and Peace, ainsi que de nombreuses critiques (review) d’ouvrages philosophiques dans les colonnes du Manchester Guardian, ainsi que dans d’autres périodiques461. Cette analyse était à la base du désaccord avec la position des pacifistes puisque, pour que la paix soit possible, il fallait postuler qu’un règlement du conflit l’était aussi, et, par conséquent, que l’Allemagne était entrée en guerre pour des questions matérielles auxquelles on aurait pu apporter une autre réponse que l’intervention armée. Mais si l’Allemagne faisait la guerre par idéologie guerrière, alors seule la victoire alliée pouvait constituer une réponse. Ainsi, Hobhouse critiquait le point de vue de Russell, qui dans Principles of Social Reconstruction rappelait que l’Allemagne avait été poussée à la guerre par son désir de posséder un empire colonial : il lui rétorquait que dans l’invasion de la Belgique et de la France, l’Allemagne avait fait plus que prendre possession d’un territoire, puisqu’elle avait bafoué le droit de ces deux pays à « ‘mener à bien leurs propres idéaux sociaux et politiques au lieu d’être forcés de servir comme conscrits ou comme esclaves à munitions de l’Allemagne’ 462 ».

Il est intéressant de noter que la collaboration avec la Nation 463, dont le rédacteur en chef, Massingham, était membre de l’UDC et par conséquent plus proche que Hobhouse de la No-Conscription Fellowship que soutenait Russell, se cantonna à des articles ayant trait à la philosophie464, comme si l’autorité de l’auteur en la matière continuait d’être reconnue, malgré la dissension entre la position de la rédaction et de Hobhouse, qui empêchait la collaboration sur des questions d’actualité. L’auteur eut, néanmoins, recours au courrier des lecteurs (dans lequel, à l’époque, s’exprimaient souvent les personnalités connues) pour exprimer librement son opinion : le 31 octobre 1914, la Nation publia une lettre de Hobhouse, qui nous renseigne à la fois sur les différences qui l’opposaient à la ligne de l’UDC, adoptée par le journal, et l’analyse hobhousienne des causes de la guerre. Cette lettre constituait une réponse à un manifeste écrit par des universitaires et des scientifiques allemands, qui appelait les Anglais à rester neutres, ainsi qu’au manifeste de l’UDC465 :

‘When I read it [the British manifesto] it occurred to me that it would be interesting to state the British case as it appears to those who, though antimilitarists of long standing, believe that the cause of civilization in Europe stands or falls with the victory of our country. ( « The manifesto of German professors », Nation, 31/10/14)’

Hobhouse expliqua, en effet, que les actions belliqueuses allemandes, dont, avant tout, l’invasion de la Belgique malgré sa neutralité, avaient « forcé ceux qui ont toujours été de fermes partisans de la paix à reconnaître [...] que l’obstacle insurmontable à la paix est le militarisme allemand466 ». Il refusa de considérer que l’invasion de la Belgique n’avait été qu’un prétexte à la déclaration de la guerre, et précisa que son attitude n’était pas dictée par la peur de s’opposer à son gouvernement mais par le fait qu’il pensait que son gouvernement avait raison de combattre l’Allemagne, car la guerre était désormais le seul moyen de sauver « la paix internationale » ainsi que les « idées libérales ».

Le pacifisme de Hobhouse n’était donc pas remis en question par son soutien au gouvernement, parce que ce pacifisme avait toujours été de nature morale. Or cette guerre était la guerre morale par excellence et incarnait, contrairement à la guerre des Boers, le patriotisme du juste :

‘Simply as a patriot, again, a man should recognize that a nation may become great not merely by painting the map red, or extending her commerce beyond all precedent, but also as the champion of justice, the seccourer of the oppressed, the established home of freedom. (Lib 50, 51)’

Il est cependant difficile de distinguer ici ce que pense vraiment Hobhouse de ce qu’il écrit. La position affichée est que l’Allemagne est fautive et que la Grande-Bretagne devait intervenir, notamment après l’invasion de la Belgique. Mais il ne pouvait ignorer qu’ Asquith et Grey avaient fait de celle-ci un casus belli, pour persuader le gouvernement d’entrer en guerre et d’honorer ainsi les promesses faites à la France467. En outre, la correspondance de Scott indique que le soutien à la guerre relève de la résignation468. S’agissait-il donc plus de la peur inspirée par la guerre que d’une reconnaissance de sa légitimité morale ? Dans ce cas, on pourrait parler d’un écart entre le discours de rationalisation de la guerre et le point de vue réel de Hobhouse. Il est aussi possible de penser que Hobhouse s’est convaincu lui-même de l’enjeu éthique et idéologique, en assimilant, comme nous le verrons, la culture allemande à la tyrannie de l’État idéaliste, et que, si tant est qu’il eût encore quelques scrupules lors de l’entrée en guerre, ceux-ci eurent tôt fait de disparaître. Nous penchons plutôt pour une combinaison des deux interprétations : la guerre déclencha chez Hobhouse un franc rejet de ce qu’il considérait comme la culture allemande, et la conception manichéenne que nous avons mentionnée plus haut confine parfois à la germanophobie, comme s’il était tombé lui aussi sous l’influence de la propagande gouvernementale anti-allemande. Il ne doutait pas de la culpabilité de l’Allemagne pendant la guerre, mais avec le recul des années, il semble qu’il ait laissé transparaître une position plus modérée et justifié le soutien au gouvernement plus par l’ampleur de la menace allemande que par l’enjeu moral et idéologique d’un tel combat. Ainsi, lors d’un article sur Scott, Hobhouse décrit une hésitation que l’on peut être tenté de lui attribuer aussi :

‘War once declared, he recognized that the position was radically changed. We might have been wrong, as he certainly thought- and I do not know when or precisely how far he really changed this view- in entering upon it, but it was not as the Boer War, when we were doing wrong to another and weaker nation. We were up against far the greatest power in the world. The wrong, if any, was done by our Government to our own people, and there was no going back.469
Notes
461.

 The Nation, The Contemporary Review, etc.

462.

 « An Apostle of Peace » MG 19/12/16 : « What they [Belgium and France] stand for is the right to maintain and carry through their own social and political ideals instead of being forced to serve as conscripts or munition slaves of Germany in her subjection of other peoples. »

463.

 Hobson p. 62 : « Hobhouse wrote frequent articles for the Nation under the editorship of W. H. Massingham, and during most of the years from 1907 to 1915 was a regular attendant at the interesting weekly lunches, where unbridled discussion on current themes of policy took place. In 1915, however, the bitter divergence of views among members of this group upon the origins and merits of the war and upon peace negotiations caused him so much irritation that he gave up his attendance at the lunches and wrote very little more for the paper. »

464.

 Par exemple, « The Mechanics of the Soul » Nation 26/9/14, ou « The ideas of Treitschke » Nation 24/6/16.

465.

 Hobhouse ne dit pas explicitement qu’il s’agit du manifeste de l’UDC mais d’un manifeste de professeurs anglais.

466.

 « These events have compelled those who have always stood most strongly for peace to recognize- in many instances, very unwillingly- that the insuperable obstacle to peace in German militarism. » (lettre de Hobhouse, intitulée « The manifesto of German professors », à The Nation 31/10/14).

467.

 Voir S. J. LEE, Aspects of British Political History 1914-1995, p. 21. Cet ouvrage est désormais abrégé Lee II.

468.

 Lettre de C. P. Scott à W. Mellor le 7/8/14 : « The whole future of our nation is at stake and we have no choice but do the utmost we can to secure success. » citée par Wilson p. 100.

469.

 L. T. HOBHOUSE, « Liberal and Humanist ».