On ne peut manquer, rétrospectivement, d’interpréter le discours de Hobhouse et du Manchester Guardian sur la culture et la barbarie allemande comme partie prenante d’un discours de galvanisation d’une nation en guerre, qui était un fait nouveau dans l’histoire britannique : ceci prenait essentiellement la forme de la « propagande d’atrocités » (atrocity propaganda) qui visait à susciter la haine de l’ennemi dans l’opinion publique480. La correspondance entre Scott et Hobhouse indique souvent la conscience qu’ont les deux hommes de celle-ci481, et il semble que l’on puisse juger qu’il y a, ici, les signes d’une participation, probablement involontaire, à la propagande, d’autant que Scott siégeait au comité de direction de la division de l’information (News Division) qui devait surveiller la diffusion des informations relatives à la guerre482. Certes, on avait donné un cadre aux discours et écrits publics, puisque les conditions de censure établies par DORA (Defence Of the Realm Act 483) limitaient de fait la publication d’articles « tendant à déprimer les sujets de Sa Majesté et à réconforter l’ennemi484 ». De même la « loi sur les secrets officiels » (Official Secrets Act), en vigueur depuis 1911, rendait difficile l’accès aux renseignements d’ordre militaires, pendant que le Département de l’Information (Department of Information) se chargeait de diffuser une pléthore d’histoires anti-allemandes485. Néanmoins, il ne faut pas surévaluer le musellement de la presse : son contrôle s’exerçait plutôt de manière indirecte en s’en remettant à l’autocensure des rédactions, sous le regard, il est vrai, du bureau de la presse (Press Bureau) qui veillait désormais à son bon fonctionnement. En tout état de cause, tant que l’on ne révélait pas des informations susceptibles de servir à l’ennemi, il demeurait tout à fait possible de critiquer le gouvernement et la guerre en des termes généraux, même s’il était fortement déconseillé de faire montre d’un trop grand manque de solidarité avec le gouvernement, parce qu’une telle opinion risquait d’être utilisée par la propagande allemande486 et de démoraliser l’opinion publique et les troupes.
Il serait donc erroné de penser que la virulence, voire le caractère excessif du ton de certains articles de Hobhouse, lui ait été dicté par une quelconque source extérieure et encore moins une source gouvernementale ; néanmoins il faut garder à l’esprit que la parole ou, du moins, les écrits publiés d’un auteur ou d’un éditorialiste tel que Hobhouse avaient lieu dans le contexte particulier de la guerre, où l’on avait, bon gré, mal gré, fortement conscience du poids des mots487. Toutefois, cet éclairage ne suffit pas, à lui seul, à expliquer que Hobhouse semble s’être parfois fait le relais d’un discours officiel sur la barbarie allemande. Ainsi, lors de la tragédie du Lusitania, il écrivait les lignes suivantes :
‘What of the power which thus assails us, and which beyond doubt will continue to assail us in similar fashion and which is openly rejoicing at the Havoc it has wrought? To a deed of darkness such as this last there must indeed be one instant and powerful reply. It must rouse and kindle the nation to greater effort and a more steadfast resolve to achieve victory by every fair and lawful means. (« The Gospel of Ruthlessness » MG 10/5/15)’Avec un siècle de recul, on pourrait être tenté de rapprocher le ton du discours de Hobhouse et du Manchester Guardian de celui du Times et du Daily Mail qui qualifiaient, par exemple, le torpillage du Lusitania de « meurtre prémédité488 » et publiait les photographies des cadavres des femmes et des enfants489. D’après Ayerst, Emily Hobhouse, par exemple, condamna la germanophobie du journal et cessa, par conséquent, d’y contribuer490. Cependant, il nous semble trouver deux explications principales à l’emportement de Hobhouse : d’abord une indignation sincère face à la tournure de la pratique guerrière pendant la première guerre. Le sentiment d’effarement, qui prédominait dans l’opinion, est certainement à l’origine du manque de sérénité que traduisent certains des écrits de la guerre. En effet, le thème de la barbarie de l’Allemagne était, certes, largement utilisé à la fois à l’intérieur de la Grande-Bretagne pour encourager la volonté de riposte et à l’extérieur pour s’attirer les sympathies des pays neutres491, mais il reflétait, semble-t-il, la croyance des contemporains. Il est probable en effet que ceux-ci, dont Hobhouse, croyait en l’existence des atrocités prétendument commises par l’armée allemande : une commission d’enquête, sous la direction de Lord Bryce, avait publié « ‘une condamnation des brutalités allemandes qui incluait le récit de bébés empalés et de femmes amputés de leurs seins’ 492 » (en se fondant sur des preuves particulièrement minces, selon Stevenson493), élevant ainsi les rumeurs au rang de faits avérés.
Pourtant, Hobhouse est resté lucide face aux excès du discours propagandiste que répandait notamment la presse de Northcliffe, et on peut aller jusqu’à supposer une deuxième explication qui consisterait à affirmer que c’est justement parce qu’il avait conscience des dérives que pouvait occasionner pareil discours, qu’il lui fit quelques emprunts, afin de produire un discours parallèle et concurrent à la fois. En effet, Hobhouse avait toujours détesté la presse populiste, qui était, à ses yeux, l’instrument de la réaction. Pendant la guerre elle lui semblait d’autant plus dangereuse qu’elle trouvait un écho auprès du gouvernement en la personne de Lloyd George qui savait, plus que n’importe quel autre dirigeant, entretenir de bonnes relations avec toute la presse et non pas seulement avec le Manchester Guardian : « ‘De toute évidence il n’y a nulle part de résistance solide contre l’influence George-Northcliffe’ ‘ et l’on peut s’attendre à ce que le gouvernement soit de plus en plus dirigé par le Times’ 494 . » Le discours de Hobhouse dans le Manchester Guardian se différencie donc fondamentalement du bellicisme caractérisé de Northcliffe495 : lorsqu’il dénonce les atrocités commises par l’armée allemande, l’auteur en profite toujours pour exhorter l’Angleterre à ne pas suivre l’exemple allemand, tandis que la presse de Northcliffe se saisit des atrocités commises par l’armée allemande pour argumenter que les alliés ne doivent se satisfaire que d’une victoire totale496 (sans conditions vis à vis de l’Allemagne).
Deux articles, écrits respectivement en juin 1915 et en avril 1917, sont intitulés « représailles » (« Reprisals ») et tentent d’exposer les deux points de vue possibles quant aux ripostes des armées alliées. Hobhouse y indique qu’il comprend que l’indignation suscitée par les exactions allemandes puisse engendrer un sentiment de vengeance. Dès lors que l’Allemagne cesse de se conformer aux conventions de La Haye, la guerre correspond à une régression au stade primitif de l’évolution sociale, et l’on est parfois contraint à employer les mêmes armes que l’ennemi, comme le gaz, pour ne pas lui laisser l’avantage militaire. Néanmoins une telle attitude mène à l’escalade, et « dans un concours d’horreurs, l’Allemagne nous battra toujours497 ». Les démocraties qui se battent pour la paix doivent donc être vigilantes et n’avoir recours aux méthodes allemandes que lorsque c’est strictement nécessaire du point de vue militaire. Il n’existe, par exemple, aucune justification possible au bombardement de populations civiles ou au meurtre des prisonniers de guerre. Il faut que les moyens employés demeurent compatibles avec la fin recherchée :
‘Ruthlessness will not be driven from the world by ruthlessness. The only result of such a competition will be to give us a world which was not worth fighting for. But brutality can be disarmed and a common danger can be met by the co-operation of all against whom it is directed. (« The Gospel of Ruthlessness » MG 10/5/15)’Lee 2 p. 26 « An unprecedented increase in government sponsored information [...] took the form especially of atrocity propaganda, designed to induce a ferocious hatred of the enemy. »
Par exemple ; C.P. Scott à Hobhouse : « A wounded man –an educated corporal just back from Loos sends a letter to us –too damaging for publication- from which it appears that in that engagement again we shelled our own men and that we lost hill 70 after winning it in that way. » Lettre du 13/10/15, citée par Wilson p. 142.
Voir J. STEVENSON, British Society 1914-45, p. 77. Cet ouvrage est désormais abrégé « Stevenson ».
La loi sur la défense du royaume, votée en août 1914.
Ainsi, en novembre 1915 le Globe fut supprimé par le gouvernement pour avoir publié de fausses informations ? D’après J. L. THOMSON, Politicians, the Press and Propaganda, p. 86 : « [...] false statements tending to depress His Majesty’s subjects and give comfort to the enemy ». Cet ouvrage est désormais abrégé « Thomson ».
Voir Stevenson p. 76.
La vente de la Nation fut interdite à l’étranger en Avril 1917 parce que la propagande ennemie avait cité les critiques de Massingham à l’encontre de Haig.
Voir A .SMITH, The New Statesman, chapitre 5.
Thomson p. 48 : « premeditated murder ».
Ibid.
D. AYERST, The Manchester Guardian p. 375.
Thomson p. 37 : « Besides the domestic audience, these broadsides were also aimed at the world, and most importantly, American, opinion. »
Ibid. : « An investigative commission, convened under the former British ambassador to the United States, Lord Bryce, published a condemnation of German brutalities including reports of the impaling of babies and amputation of women’s breasts. »
Stevenson p. 75 : « The allegation of German atrocities was corroborated on the flimsiest evidence by a committee headed by Lord Bryce. »
Hobhouse à C.P. Scott 30/12/15 : « Evidently there is no solid resistance anywhere to the George Northcliffe influence and we may take it that the cabinet will be more and more run by the Times. » (cité par Wilson p. 165).
Selon Thomson, la réputation de belliciste de Northcliffe, qui avait fait campagne en faveur des dreadnoughts, était fermement établie, notamment parmi les libéraux et la presse libérale (voir Thomson p. 39).
Voir Thomson p. 42.
« Reprisals » MG, 21/4/17.