2.3. La contradiction

Ainsi, surgit une contradiction qui semble avoir été sinon inextricable, du moins durement ressentie par l’auteur : cette guerre devait être gagnée pour préserver l’État libéral et, en même temps, la condition de la victoire était telle que celui-ci devait avoir recours aux méthodes allemandes de militarisme et de soumission de l’individu à l’État, ce qui revenait, justement, à la défaite de l’État libéral. En d’autres termes, il était possible de penser que cette guerre, quelle qu’en soit l’issue, sonnerait le glas du libéralisme, ce que Hobhouse ne pouvait admettre, à moins de réviser entièrement sa pensée, puisque le sens de l’évolution consistait en un progrès vers le libéralisme tel qu’il le concevait. Dès que cette contradiction apparut, Hobhouse tenta sans cesse de la surmonter. Sa réponse consistait essentiellement à tenter de montrer que la Grande-Bretagne gagnerait la guerre en prouvant la supériorité de l’organisation libérale face à l’étatisme. Il stigmatisa, de façon caractéristique, le nouveau règne des experts comme une erreur typique de renoncement à la tradition libérale. Son argument au début de l’année 1916 était qu’après « ‘l’expérience de ces seize derniers mois’ » pendant lesquels « ‘les experts avaient eu le champs libre », on pouvait douter de leur efficacité’ 513. En outre, la restriction des libertés équivalait à un appauvrissement de la culture britannique, préjudiciable à son dynamisme. L’exemple du sort réservé à Russell, qui fut renvoyé de Trinity College puis emprisonné pendant six mois en 1918, était révélateur : une vision à court terme pouvait prétendre que la guerre nécessitait que l’on engageât des poursuites contre les opposants, mais, sur le long terme, on risquait de compromettre la production intellectuelle du pays et de perdre ce que l’on prétendait sauver par une telle mesure :

‘Briefly, if the intellectual primacy of Germany in the contemporary world can be disputed, it is as much due to Mr. Russell in England as to M. Bergson in France. That the intellectual primacy of Germany should be disputed does seem to me of national importance, partly on patriotic, partly on higher grounds. (« Of National importance » MG 4/5/18)’

Contre ceux qui continuaient, malgré le prétendu échec avéré de la tentation étatique en Grande-Bretagne, d’affirmer que les succès allemands constituaient bien la preuve de l’efficacité d’un tel système, Hobhouse faisait valoir qu’on ne pouvait transposer l’étatisme allemand à la Grande-Bretagne, parce que leur histoire n’était pas la même. Le gouvernement allemand n’avait pas commis l’erreur d’altérer son mode de souveraineté en entrant en guerre, il était resté militariste et autocrate : il fonctionnait donc pendant la guerre sur son mode habituel. En revanche, en Angleterre, la souveraineté populaire avait cessé de s’exercer dans de bonnes conditions puisqu’on lui avait dénié le droit à l’information, la rendant incapable de juger et de prendre des décisions. L’opinion publique avait accepté l’argument de l’exception de la guerre et avait « remis les rênes du pouvoir aux mains de ses délégués et serviteurs514 ». A la vue de l’échec de cette méthode il fallait rendre le pouvoir au peuple, quitte à risquer la fuite de certains secrets de guerre jalousement défendus par DORA :

‘All this discussion it may be said brings the risk that the Germans may find out what we are doing , but, after all, it is better to do something really effective with the knowledge of the Germans than to do something utterly ineffective without their knowledge. Certainly, whatever the advantages of secrecy and despatch, we pay for them heavily in the blunders and the omissions which free criticism by men of common sense, if not cowed by authoritative names, would infallibly prevent. (« An Organ of Government » MG 1/1/16)’

La même argumentation contre la suppression de la souveraineté populaire, donna lieu à l’article « The Cause » qui, le 27/4/18, attribuait sans équivoque la cause des défaillances britanniques à cette dernière. Les attaques contre DORA y étaient, désormais, à peine voilées, cependant le reproche était autant adressé au gouvernement qu’à l’opinion publique elle-même, restée trop passive dans tous les pays alliés, ce qui indique peut-être que Hobhouse ne pouvait se résoudre à accuser directement et seulement les dirigeants : n’était-il pas en mesure de critiquer directement le gouvernement, justement à cause de DORA ? Comme nous l’avons écrit plus haut, la correspondance Scott/Hobhouse semble montrer que, jusqu’au début de l’année 1917, l’auteur était encore sensible aux arguments de l’efficacité d’un gouvernement fort, tandis qu’après il devint plus méfiant face à cet argument et perdit confiance dans les dirigeants.

Une autre stratégie de l’auteur pour refuser les atteintes à la tradition libérale, telles que le renforcement de l’exécutif ou la conscription, fut de chercher à éviter que la contradiction ne se manifeste ouvertement, en trouvant des compromis qui ne semblaient pourtant guère possibles. Le gouvernement devait s’appliquer à préserver un espace de liberté pour qu’il constitue un rempart ultime contre « l’esprit allemand » :

‘Government must never let anything but insuperable necessity bring matters to such an issue. [that a man may rightly suffer for doing what he believes right] It must go a long way bout to adapt state exigencies as it sees them to right and wrong as the conscience of some upright man judges them. (« Compulsion » MG 12/6/15)’

Hobhouse encouragea Scott dans ses démarches pour empêcher la conscription. Les deux hommes défendaient l’idée que la Grande-Bretagne, en tant que premier producteur industriel des alliés, devait se concentrer sur la production et laisser l’effort humain à d’autres. Ce point de vue était partagé par d’autres membres du gouvernement, notamment par McKenna515, dont Hobhouse se rapprocha pendant la guerre516. A l’occasion de la crise gouvernementale de décembre 1916, Hobhouse écrivait à Scott :

‘This [a tightening of the screw of conscription] I believe to be a fatal mistake because Russia is the real reserve for men. The capable man is McKenna whom they won’t have because he knows too much of our real condition to push conscription hard. (3/12/16 Wilson 242)’

Pourtant Lloyd George avait expliqué à Scott que l’honneur de la Grande-Bretagne était en jeu : il n’était pas possible de proposer d’échanger des armes britanniques contre des vies humaines russes, et les relations avec la France risquaient de se détériorer si la Grande-Bretagne ne faisait pas l’effort de fournir plus de soldats517. En outre, la « presse Northcliffe » poussait dans ce sens parce que Northcliffe s’inquiétait aussi du déshonneur britannique518. Mis devant le fait accompli, le Manchester Guardian ne retira pas son soutien à Lloyd George, même si Hobhouse devenait de plus en plus critique à son encontre.

Notes
513.

 « An Organ of Government » MG 1/1/16 : « The expert authority, the directive mind, has had a free run and it may be doubted whether, after sixteen months of experience, this has proved so successful from the point of view of simple efficiency. »

514.

 Ibid. : « However public opinion [...] suffered dethronement meekly and resigned the reins of power to the hands of its delegates and servants. »

515.

 Hobhouse à C. P. Scott, le 24/9/15 : « I managed at length to see McKenna this afternoon and had a talk inter alia upon conscription; I was interested to get so completely different a view from that which we have had. McKenna’s objection is not so much that it would divide the country, as that we are unable to stand it industrially. » Cité par Wilson p. 137.

516.

 Avant la guerre McKenna avait été à l’origine de la construction des dix huit dreadnoughts de 1911, et n’avait donc pas les faveurs de Hobhouse.

517.

 Voir Wilson chapitre 15.

518.

 Thomson cite la correspondance de Northcliffe p. 69 : « German agents, aided by a large number of French people, are circulating the motto, “Germany will fight to the last German and England to the last Frenchman.” »