Les tentatives d’explications de « JE » ne parviennent donc pas à masquer l’absence d’explications rationnelles qui rendraient compte de la guerre en cohérence avec la pensée politique de Hobhouse. Toutefois, un autre dialogue intitulé « The Hope of the World551 », retrace un débat plus complexe et, bien qu’il se termine encore sur une conclusion caractéristique du discours de rationalisation de la guerre, semble plus aporétique que « The Soul of Civilisation » ou « Optimism ».
L’onomastique nous indique qu’il s’agit du même genre de personnages types que ceux présentés dans les autres dialogues de l’auteur. Loder (laud-er ?) représente l’optimisme sans réserve sur la façon dont la guerre est menée, tandis que Moore (more ?) renchérit et se félicite de la guerre, qui permet à la véritable nature de l’homme de s’exprimer. Face à ces deux avocats de la guerre virile, deux femmes incarnent le pacifisme : Priscilla « n’admire pas l’intellect masculin552 » et, au nom de la souffrance des êtres humains, quelle que soit leur nationalité, refuse catégoriquement le recours à la guerre, tandis que la vieille Mrs Swainson semble plus sage car elle admet que même un chrétien fidèle au sixième commandement553 doit reconnaître que l’Allemagne a violé les règles (imparfaites) de l’humanité en envahissant la Belgique. Le débat est ensuite laissé aux personnages les plus importants qui ressemblent beaucoup à ceux de « The Soul of Civilisation », et, à nouveau, évoquent respectivement la vision désespérée et la vision rationnelle entre lesquelles Hobhouse oscille. Pentire554 (tired of writing ?) reprend le discours sur la germanisation de l’État, et en énumère les étapes :
‘Our ruling classes, who long ago discovered that the German State organisation was the only sound method of democracy, have now persuaded the democracy itself that it is the only method of beating Germany. Consider the steps. First the Press is brought under control. The Government becomes the sole source of trustworthy information.[...] Then comes the coercion of the Trade Unions [...] Do you suppose these powers will be readily relinquished after the war ? Then comes conscription. Then comes [...] the war of trade, with some form of Protection as its consequence. (QWC 56/57)’Le « JE » du dialogue tente de rétorquer qu’au contraire, la guerre a prouvé aux « germaniseurs » (germanisers) qu’une démocratie était apte à faire la guerre et ne constituait donc pas une organisation sociale inférieure à l’organisation allemande, mais Pentire ne se laisse pas convaincre. La guerre marque la défaite de l’humanitarisme, déjà amorcée avant 1914 :
‘Humanitarian religion, confronted with the facts, has proved as delusive as every other. Ethically its ideal is just, and to my mind the only ideal on which a consistent ethical theory can be based. But as a working force in human life it is even more impotent than Christianity. (QWC 66, 67)’Si « JE » reprend la parole à la fin du dialogue pour conclure sur la théorie du progrès non-linéaire de Hobhouse, « The Hope of the World » apporte un éclairage supplémentaire sur la pensée hobhousienne pendant la guerre. En effet, un autre personnage, particulièrement intéressant fait son apparition : Burnell (burn all, qui veut détruire ce qui a été réalisé par le « nouveau libéralisme » et en revenir au libéralisme classique ?) attribue la responsabilité de la guerre aux « Pentires », qui sont les « nouveaux libéraux », puisqu’ils ont abandonné la liberté au profit de l’Étatisation :
‘You cannot have liberty by halves. You cannot be at the same time lauding the State and seeking in it the consolation of human ills, and yet depreciating patriotism as a sentiment that leads to warfare and destruction. (QWC 86)’Selon Burnell, les « nouveaux libéraux » ont eu le tort d’abandonner les idéaux de liberté lors de la réforme du contrat libre et de mesures telles que The Insurance Act, qui appauvrit l’ouvrier en le privant d’une partie de son salaire. Il leur reproche, en outre, d’être allés jusqu’à faire alliance avec les réactionnaires, c’est-à-dire, ceux qui ne défendent pas la liberté contre la tyrannie. A ce stade de la conversation, Pentire fait une concession significative puisqu’il reconnaît sa compromission avec les réactionnaires, qu’il tente de justifier en expliquant que « nouveaux libéraux » avaient vu leurs propositions de réformes si souvent attaquées sous prétexte de la préservation de la liberté, qu’ils avaient perdu de vue l’importance de cette notion : « ‘le radical’ ‘ était tellement las d’entendre évoquer le nom de liberté lors de chaque tentative de diminuer la tyrannie économique, que ce terme avait fini par perdre son sens’ 555 ».
Il semble qu’il s’agisse là d’un aveu crucial puisque le « nouveau libéralisme » est explicitement accusé de s’être trop éloigné de la liberté et que la représentant du « nouveau libéralisme » admet son erreur. Certes, ce sont les hommes politiques qui sont les premières cibles de l’attaque et non les penseurs. « JE » évoque alors les difficultés propres à la démocratie : un homme politique se coupe inévitablement de sa base électorale en accédant au pouvoir. D’une part il se met à fréquenter un autre milieu et, d’autre part, il est confronté à la complexité de la réalité et devient forcément moins extrémiste, ce que ses électeurs ne peuvent manquer de ressentir comme une trahison. C’est alors la quadrature du cercle puisque les électeurs se détournent de la politique et la laissent aux mains des quelques hommes. Dès lors la représentativité de l’exécutif n’est plus qu’une apparence : les maux dont souffre la société britannique en cette période troublée trouveraient donc leur origine non pas uniquement dans la guerre, ou dans la menace idéaliste, mais bien dans l’évolution vers un État interventionniste, où l’exécutif est devenu à la fois plus puissant et plus tyrannique.
in QWP.
« The Hope of the World », in QWC p. 37 : « Priscilla, it must be owned, is no admirer of the masculine intellect. »
« Thou shalt not kill. »
Selon Freeden, il est « l’alter ego » de Hobhouse voir M. FREEDEN, Liberalism Divided p. 32.
QWC pp. 104, 105 : « The radical got so tired of hearing the name of liberty invoked against every attempt to restrain economic tyranny that it lost all meaning for him. »