522. Les migrants notables et partisans du pays

On pourrait parler ici du ’déplacement de l’utopie’ et d’un effet de milieu pour rendre compte des formes d’appartenance de ces quatre hommes. Le premier arrivé a participé au déplacement de l’utopie communautaire vers des formes ’normalisées’ d’organisation du travail agricole coopératif, et du retour à la ’maisonnée’ (D. Léger, B. Hervieu, 1979). Les autres, plus jeunes et arrivés sur la zone alors que le mouvement néo-rural était en voie de normalisation, ont en quelque sorte repris ce modèle.

L’un a mis fin à une carrière dans la haute fonction publique à Paris pour monter ici un projet agricole dans les années 1970. Les deux autres, jeunes diplômés du supérieur, ont renoncé à une insertion professionnelle plus aisée ailleurs pour commencer leur vie professionnelle et familiale en milieu rural (fin 1980 et 1990). Le dernier enfin, après un tour de France pour parfaire sa formation professionnelle, a tenu à revenir sur la zone dont il n’était pas originaire, pour y implanter son activité (dans les années 1980).

Leur enracinement local conjugue les dimensions d’un certain renoncement professionnel, avec celles d’un choix de vie rural. S’ils ont, comme les précédents migrants, accepté de perdre quelque chose en venant s’installer ici, cette perte n’est pas totale. Beaucoup mieux intégrés, ils gagnent en outre une notabilité qu’ils n’auraient pas forcément connue dans un environnement plus urbain.

A ce renoncement est associé un choix de vie, où la dimension familiale et la qualité du cadre de vie prennent une importance particulière. Leur réussite locale tient au fait d’avoir su concilier une vie de famille avec un ancrage professionnel dans un milieu enclavé, où le bassin d’emploi est fort limité. Ils sont en outre fortement impliqués dans le tissu associatif et les structures locales du pouvoir. Tant d’investissement local et tant de reconnaissance en retour, font que le départ devient indésirable, et risqué (perte de la notabilité).

Monsieur Lorcain - Cas d’un jeune migrant en cours d’attachement et de notabilisation.

Originaire du Nord, jeune diplômé (bac +5), il a postulé sur un emploi jeune sur cette zone dont il a eu connaissance par un ami qui s’y est installé. Arrivé depuis quelques mois seulement, il connaît déjà l’ensemble des acteurs locaux, et se projette durablement ici.

Recruté par les structures intercommunales sur une mission de mise en valeur du patrimoine, les critères de sa sélection ont porté sur son extériorité à la zone et sa volonté de s’y ancrer.

Ils sont les dépositaires et les défenseurs du modèle de ’vivre et travailler au pays’. Ils considèrent, par ailleurs, que les exigences de la vie quotidienne urbaine (notamment les contraintes de déplacements, le bruit, la pollution, le manque de communication) sont des maux dont ils se tiennent ici à l’écart.

L’espace de référence est celui de la commune dans la vie quotidienne, et celui du Diois (le ’pays’, le ’territoire’) au niveau de leur investissement local associatif et politique.

Ils affichent clairement l’appartenance à une ’identité dioise’. Participant par leur profession et leur investissement associatif ou politique à l’animation de ce ’pays’, ils opposent à la l’identité territoriale acquise par le ’droit du sang’ (originaires non permanents), celle qu’ils construisent selon un ’droit du sol’. L’appartenance locale ne va pas de soi, et doit faire l’objet d’une démarche d’intégration et de naturalisation. Plus que des ’diois de souche’, ils sont en quelque sorte les bâtisseurs de cette identité, que leur regard extérieur a pu éprouver avant de chercher à la faire reconnaître. Ils s’identifient en quelque sorte à une communauté en devenir, dont ils sont les artisans en même temps que les porte-parole. Ils se positionnent du ’dehors’ en tant qu’acteurs du développement vis-à-vis de la société locale qu’ils ont à mobiliser et à souder autour de cette identité en devenir. Mais ils se situent dans la ’communauté dioise’ (’on’, ’nous’) lorsqu’ils évoquent les multiples usagers occasionnels du lieu, dont l’extériorité permet de mette en exergue les attributs spécifiques de l’identité locale.

Monsieur Pochard, jeune diplômé (ingénieur), employé en contrat à duré déterminée sur une mission de développement local, migrant.

Présentant ensuite l’objectif défini par le district suite aux commissions de travail dans le cadre du projet de territoire : ’vivre mieux et un peu plus nombreux’:

Le rapport à la mobilité, comme celui entretenu vis-à-vis de l’appartenance locale, est ambivalent et complexe. Eux-mêmes migrants, ils ne peuvent fermer les frontières de ce ’territoire’ qui s’est maintenu par l’apport de sang neuf. Mais la mobilité peut devenir synonyme d’envahissement et remettre en question la qualité de vie, l’environnement, et l’équilibre économique fragile.

Ces personnes sont dans leur profession et leur statut (indépendant, contrat à durée déterminée) soumises à une certaine précarité d’emploi, ou à la concurrence locale et extérieure (agriculture et commerce). L’une d’elles a connu les exigences de se plier à la logique économique pour s’accrocher et tenir ici ; les autres, plus jeunes sont entrées sur le marché du travail en période de récession. Elles sont, à l’instar des paysans du cru, ’attachées’ aux lieux, mais selon des modes différents. Devenues des notables locaux ou en passe de l’être, leur position sociale se définit dans le lieu. Commerçant au marché très localisé, agent de développement local ou agriculteur orienté vers une production localisée (label et origine contrôlée), ces acteurs sont, dans l’exercice de leur profession, étroitement liés au territoire. Redevables, comme les paysans du cru, du pays qui les fait vivre, ils en portent le poids et les responsabilités, comme un devoir. Chacun a alors son ennemi, lié à sa profession et à sa position locale (les fonctionnaires de passage, les touristes consommateur d’espace vert, les résidents secondaires bloquant le foncier). Mais cet ennemi au fond ne correspond qu’à une et même forme d’appartenance : l’extériorité au milieu de vie, où les lieux et les liens sont labiles.

Monsieur Molpa. fils de fonctionnaire, commerçant dépendant de sa clientèle locale

Il arrive avec son père, gendarme muté à Die, à 15 ans, après une enfance marquée par les déménagements. Son père repart, de nouveau muté, mais lui décide de rester et de devenir ébéniste. Il fait une école, et travaille localement chez divers patrons, avant de partir quatre an dans des grandes villes pour parfaire sa formation. Il garde néanmoins toujours ’un pied ici’ (il revenait chaque week-end). Il rachète ensuite une petite entreprise de cuisine, puis jouant de sa reconnaissance locale, il obtient face à d’autres candidats la reprise d’une entreprise en liquidation.

Malgré leur investissement prométhéen dans le local, leur rapport au temps est circulaire. Le territoire délimite les ressources disponibles (environnement, emploi, qualité de vie), à préserver, et à transmettre (l’équilibre est un thème récurrent) et son évolution doit être mesurée et maîtrisée.