2.2.3 La reconnaissance des circulations et la maîtrise de l’espace/temps

Reconnue comme élément structurel des sociétés néolithiques, la circulation des biens doit être étudiée dans ses complets développements (Binder et Perlès 1990). Pour ce faire, nous avons choisi d’utiliser l’outil privilégié des géographes et de cartographier chacune des grandes structurations mises en évidence lors de l’étude des matières premières, des techniques et des usages, afin de rechercher des logiques de structurations spatiales (cartes placées en volume 2). Le principe méthodologique part de l’hypothèse réaliste que l’extrême diversité des paysages physiques des régions alpines, marquées en particulier par les reliefs (cf. infra ; carte 4), créent une organisation naturelle de l’espace qui oriente pour partie les modalités de structuration spatiale des productions matérielles. La surface étudiée est loin d’être isotrope, mais est au contraire fortement structurée par le jeu des vallées, plaines, massifs de toutes dimensions, associées au réseau hydrographique souvent contraignant dans les régions accidentées. Ces objets géographiques génèrent des points de passages, les cluses, les cols et les gués qui constituent autant de points contraignants de l’espace permettant de modeler des itinéraires et des territoires. L’analyse cartographique doit intégrer ces éléments qui peuvent être autant de lignes et de noeuds structurants pour les circulations de biens et de personnes. Une telle relation est amplement démontrée pour les époques historiques : il ne s’agit pas d’un déterminisme géographique strict mais de choix opérés par les hommes dans l’éventail des possibles (Thirault 1999a). Il faut donc en préalable à l’étude décrire les conditions géographiques dans lesquelles peuvent s’inscrivent les structurations spatiales recherchées. La description physique de notre région d’étude est donc volontairement axée sur ce thème (infra). L’arrière-plan théorique est la mise en évidence d’une véritable géographie humaine de ces circulations, au sens que L.-R. Nougier avait donné à ce terme (Nougier 1959). D’un point de vue pratique, l’unité d’analyse retenue est celle du site ou à défaut de la commune, qui permet d’intégrer bon nombre de lames polies de collections anciennes (carte 8). La commune offre par rapport à l’échelle de travail retenue une précision largement suffisante puisqu’elle ne dépasse que très rarement l’échelle géographique d’un fragment de vallée, de plaine ou de relief. Cartographier à l’échelle communale permet donc de s’approcher de manière satisfaisante de la réalité géographique de la répartition des objets.

Mais une analyse spatiale à l’échelle de l’ensemble du Néolithique serait de peu de valeur heuristique si elle ne pouvait être croisée avec l’analyse temporelle. Il est en effet indispensable de comprendre l’évolution chronologique des structurations d’ordre technique ou spatial mises en évidence pour pouvoir accéder à leur dimension historique. Seule l’étude diachronique peut en effet permettre de cerner des processus historiques et d’approcher le niveau des explications. Il faut souligner ici les difficultés inhérentes à la documentation existante. Les grandes étapes chrono-culturelles du Néolithique dans les Alpes et alentours sont particulièrement bien fixées dans plusieurs régions, en particulier dans le Valais, sur le Plateau suisse, dans le Jura, en moyenne vallée du Rhône, en Provence, en Ligurie, dans le Piémont, et ce malgré des zones d’ombres parfois importantes (cf. infra). Ailleurs, de précieux repères existent mais ils demeurent le plus souvent isolés. D’autre part, nombre d’objets n’ont pas de contexte connu, ou proviennent de fouilles anciennes sans références stratigraphiques ou de ramassages de surface sur des sites de plein-air, comme par exemple dans la vallée du Buëch. Dans la plupart des cas, les données chronologiques et chrono-culturelles ne sont pas directement accessibles mais peuvent néanmoins être utilisées par le biais de sériations (chapitre 5). Elles complètent les données provenant de sites où les repères chrono-culturels sont fiables.