1.1.2 Les échanges de sel

Une telle motivation non économique de la production est perceptible pour le sel. Les Dani de l’ouest organisent des expéditions de plusieurs mois dans les Hautes Terres et souvent par des sentiers d’altitude, pour gagner en treize jours de marche maximum les sources salées les plus renommées des reliefs occidentaux (Hitadipa) et revenir avec des pains de sel destinés à l’échange, alternative aux lames de hache précitées (Weller, Pétrequin et alii 1996). Dans les Hautes Terres d’Irian Jaya, toutes les sources salées connues ne sont pas exploitées, cela sans rapport avec le taux de salinité des eaux. Seules les sources les plus réputées font l’objet de déplacements importants selon un axe est-ouest de plus de 250 km de long (ibid.). De même, M. Godelier a démontré dans le Sud-Est de la PNG, chez les Baruya, que l’intense production de sel végétal obtenu à partir de plantes cultivées en jardins irrigués est un développement historique consécutif à l’implantation géographique actuelle des Baruya. Produire du sel permet aux Baruya de disposer d’un puissant moyen d’échange avec les autres communautés Anga pour obtenir des lames de pierre polie (puis des lames en acier après 1946), des capes d’écorces et de belles plumes (Godelier 1969). Chez les Baruya, l’échange du sel est donc un élément structurel de la société, indispensable à la reproduction sociale autant qu’économique. En outre, les Baruya connaissent deux formes de circulation pour les pains de sel, comparables à celles des Tungei de la Wahgi (cf. supra) : la redistribution envers les alliés (famille, amis) et l’échange soit contre des services (guérison par un chaman, cuisson du sel par un spécialiste), soit contre des biens. Le rôle structurel des échanges de pains de sel est également mis en évidence chez les Arawaks, société acéphale occupant les piémonts andins entre la Cordillère des Andes et les basses terres amazoniennes (Renard-Casewitz 1993). Le coeur économique, politique et spirituel du territoire était constitué par le Cerro de la Sal, mines de sel gemme contrôlées par les Maitres du Sel, les Campas, qui assuraient la production et l’échange des pains de sel dans des comptoirs établis en périphérie des centres de production. Les réseaux de diffusion ainsi constitués, où les personnes se déplaçaient sur six mois de marche, permettaient d’assurer à la fois une cohésion inter-ethnique entre tous les Arawaks face aux menaces belliqueuses des Incas, et de constituer des relations fortes avec les terres amazoniennes pour l’obtention des biens de luxe (poteries, tissages, perles, plumes), relations qui réunissait l’Amazonie occidentale face à la Cordillère des Andes.

L’échange apparaît donc, pour les biens à forte valeur sociale qui sont susceptibles de circuler sur de grandes distances, comme le moteur à la fois de la production et de la diffusion, y compris auprès des centres d’extraction des roches et de production du sel. Il convient donc de développer cette notion d’échange dans les Alpes occidentales pour étudier en quoi elle permet d’expliquer les évolutions mises en évidence.