1. Le clavier : l’outil d’une manipulation abstraite faite de codes et de signes linguistiques

D’après Alain Le Diberder, qui anima la rubrique “Sabir Cyber” du Monde Interactif durant le premier semestre 2001, l’inventeur du clavier serait un américain, Christopher Latham Sholes, qui fabriqua sa première machine avec des touches classées par ordre alphabétique en 1868. Il y apporte des améliorations, puis lance une fabrication de masse en 1872. C’est le clavier Qwerty, pratiquement inchangé depuis lors357. Cependant, le clavier mécanique des machines à écrire, sur lequel les dactylos ont longtemps “tapé” et effectué divers travaux de “frappe” ont cédé la place aux claviers informatique ou électronique.

Si la maîtrise de l’écriture alphabétique est nécessaire pour utiliser les claviers d’une manière générale, le clavier électronique propose à l’utilisateur d’accéder à un niveau supplémentaire d’abstraction. Le signe demandé en appuyant sur la touche correspondante s’inscrit comme par magie sur l’écran, mais on peut aussi l’effacer, en modifier la forme, la taille, l’emplacement. On peut aussi malencontreusement le voir disparaître si l’on omet de faire une sauvegarde du document sur lequel on travaille. La plupart des actions se produisent sans que l’on comprenne comment elles sont possibles, rien de mécaniquement visible, rien de tangible. Le clavier informatique installe l’utilisateur dans un univers de manipulation abstraite et intellectuelle dont le résultat semble immatériel.

En dehors des touches correspondant aux lettres de l’alphabet et autres signes typographiques, le clavier en présentent d’autres qui commandent diverses fonctions. L’utilisateur devra les découvrir ou les apprendre, puis les mémoriser puisqu’aucun signe explicite à la surface des touches n’en précise l’intérêt ou le résultat attendu. A cela, il faut ajouter la combinaison possible de certaines touches qui permettent d’accéder à de nouvelles fonctions... Le clavier est un outil complexe, un outil expert qu’affectionnent les informaticiens, les passionnés de programmation, les initiés qui aiment à entrer dans le code source, à automatiser la gestion de diverses tâches, à copier et modifier des lignes de scripts... laissant l’usage de la souris aux béotiens... La complexité d’usage du clavier se mesure à l’angoisse de nombreuses personnes inexpérimentées lorsqu’il s’agit de se confronter à l’ordinateur. En réalité, les multiples possibilités de manipulation, l’instabilité des inscriptions inquiètent plus souvent qu’ils ne séduisent la plupart des néophytes...

Notes
357.

Le Diberder précise par ailleurs que “Les tentatives d’amélioration ultérieures [...] furent des échecs, butant sur le coût du recyclage de millions de dactylos. Le clavier Qwerty est ainsi devenu le symbole d’une mauvaise technique impossible à supplanter, parce qu’elle est partie irrémédiablement trop tôt”. Le Monde Interactif, édition du mercredi 14 février 2001, consulté le 21 mai 2001 à l’adresse suivante : http://interactif.lemonde.fr/squelette/pour_imprimer/0,5614,2848—146580-0,00.html