Manière de lire

L’activité lectrice de l’auteur est évoquée à mainte reprise dans ses textes, et notamment dans Le Huitième jour de la semaine :

‘« Ou bien je lirai. Des essais, des romans, des contes, des poèmes. Je mélangerai tout cela, c’est ma façon d’y voir clair, que d’entasser l’une sur l’autre ces branches mortes, tombées sur l’herbe des lectures. Parfois le feu s’en empare et le vent dresse une flamme qui peut se voir de loin, sur la page où j’écris. Je n’ai jamais lu pour m’instruire, et je serais fort en peine de vous dire à quoi me servent toutes ces pages avalées, quand dehors le ciel est si tendre. » 207 ’

La pratique de Bobin est clairement présentée dans ce passage : il semble lire sans ordre, sans souci d’apprendre ou de retenir des éléments de connaissance. La lecture doit non pas instruire, mais offrir des révélations par le biais de l’émotion. Chacun de ces points (lire sans ordre, sans volonté de s’instruire) rend compte d’un rapport tout à fait singulier entre l’écrivain et les livres, dont il nous faut prendre la mesure : cela permet d’avoir des indications concernant à la fois ses attendus de lecture, ainsi que les usages des livres. Parlant de sa propre pratique, il précise :

‘« Vous achetez beaucoup de livres. Vous ne les finissez pas tous. C’est une infirmité chez vous, une maladie chronique, celle de ne pas finir une lecture, une conversation, un amour [...] Et c’est quoi la fin d’un livre. C’est quand vous avez trouvé la nourriture qu’il vous fallait, à ce jour, à cette heure, à cette page. Il y a mille façons de lire un livre. La mille et unième est de le tenir entre les mains et de regarder son titre, seulement son titre. »208

Ainsi la lecture in extenso de livres n’est pas forcément recherchée. La forme de cette pratique est à rattacher à l’effet attendu de la lecture pour Bobin. Ce n’est pas tant d’être pris par une histoire que d’être émus que l’écrivain attend de ses lectures. Dans Souveraineté du vide 209, un ouvrage publié chez Fata Morgana qui se présente sous la forme trois lettres écrites à une absente, la première lettre débute par un propos sur l’effet de la lecture sur l’écrivain :

‘«Les livres. Ils sont sur ma table. Je les ai ouverts, au hasard. Je les ai feuilletés. Un apaisement est venu, dont je ne savais pas avoir besoin. Un bonheur de lire, antérieur à l’acte même de lire. Une lumière dérobée par ce premier regard, distrait, rapide. Une lumière anticipant la lumière enclose dans ces pages. Puis j’ai refermé les livres. Plus tard. La lecture viendrait plus tard, bien plus tard. La nuit convenait mieux, pour lire, la nuit convient mieux, cette égalité enfin établie entre l’obscurité du dedans et l’obscurité du dehors. » 210 ’

Dans ce bref passage, de nombreux indices du rapport aux livres, des pratiques et des attentes de lecture se donnent à voir. Bobin commence par montrer une façon tout à fait particulière d’engager la lecture, consistant à feuilleter des livres posés sur sa table, apparemment sans raison ou ordre. La sensation éprouvée est de l’ordre de l’apaisement, qui arrive avant même que ne soit véritablement ébauché l’acte de lire, comme si le toucher, la seule manipulation de ces objets pouvait provoquer le sentiment du « bonheur de lire ».

Que l’apaisement ressenti soit la sensation rapportée de cette expérience de lecture permet d’en faire un de ses attendus de lecture. Mais on aurait tort de ne voir que celui-là. Parfois, des sentiments d’un autre ordre sont recherchés :

‘« Il y a ces livres dans lesquels je m’aventure, jusqu’à y trouver les mots justes, les mots clairs et noirs, ceux qui s’imposent avec la soudaineté d’un orage, d’une accalmie, n’importe où, en milieu de texte, au bas d’une page. »211 ’

Cet extrait reprend une fois encore l’image cicéronienne des mots qui s’imposent à celui qui les lit et le ravit par le biais de la référence à l’orage, aux éléments terribles et déchaînés dans lesquels les discours doivent puiser leur force afin de « bouleverser, enthousiasmer, déborder » le lecteur. Ces mots peuvent surgir à n’importe quel moment de la lecture, ils peuvent venir de n’importe quel endroit du texte. Point n’est besoin d’avoir suivi avec patiente l’intégralité d’une démonstration. « Les mots clairs et noirs » ne le sont pas en conséquence d’un raisonnement qui leur rendrait tout leur éclat, mais du fait de leur propre force irradiant le lecteur.

Il y a donc une cohérence entre la manière dont Bobin déclare écrire et sa manière de lire, qui consiste à ouvrir des livres au hasard, pour en retenir un apaisement, une « purification » (« purification. Entrée en lecture. Entrée en rêverie. Purification »212) ou une révélation. Dans tous les cas, il procède apparemment sans méthode, sans ordre, ni plan ou prévision, et espère recevoir les impressions qu’il invoque en feuilletant des livres ou en se laissant submerger par l’émotion née de la contemplation de choses infimes. Au quotidien, son attitude est donc entièrement sous l’emprise de l’émotion, qu’il s’agisse de la lecture ou de l’écriture.

Dans un autre extrait où il est encore question des effets possibles de livres sur l’écrivain, on peut aller plus loin dans l’analyse de sa posture de lecteur :

‘« Je vous parle de ces foudres blanches, nerveuses, qui nous dévoilent une seconde le visage qui est le nôtre, celui qui monte de la plus noire solitude jusqu’au feu dévorant d’une rencontre. [...]Il n’est pour ces états aucune terre, aucune heure privilégiées. Si un livre, rarement, peut les amener, une absence le peut tout autant, une étoile, l’effroi du jour qui vient ou déjà les oripeaux de lumière entre les branches des arbres. Au-delà, en-deçà de toute littérature. Quelle que soit la forme de la rencontre, quel que soit le visage de l’ange - pierre, chair, encre, fougère - il s’agit toujours de la même bonne nouvelle, celle de notre délivrance, celle de la délivrance en nous des forces captives, des sources obscures. »213 ’

Ainsi il y a plus. La lecture est vue par l’écrivain comme une manière d’accéder à des vérités qui se manifestent comme des éclairs (la foudre blanche), et amènent à des « états ». L’emploi du terme de « rencontre » doit être relevé. Dans la tradition chrétienne, il revêt une connotation singulière, particulièrement importante. La rencontre des rencontres, c’est celle qu’un mortel peut faire avec Dieu. C’est à cette occasion que des vérités s’énoncent d’une façon foudroyante, et transforment radicalement celui qui les reçoit, « qui nous dévoilent une seconde le visage qui est le nôtre », à la manière dont dans l’ancien Testament, Moïse, redescendant du mont Sinaï pour la seconde fois, les tables des paroles de l’alliance dans ses mains, a son visage qui rayonne.214

Une fois ce cadre chrétien mis au jour, plusieurs aspects de la production littéraire de Bobin s’éclairent : il s’agit d’une part de l’utilisation abondante de termes possédant un sens particulier dans ce référent, tels que l’opposition entre l’ombre et la lumière et d’autre part de la mobilisation forte d’un procédé stylistique spécifique, l’aphorisme. Ces deux aspects, qui renvoient à des dimensions différentes de l’oeuvre (l’une se réfère à l’emploi d’une terminologie connotée dans la tradition chrétienne, l’autre à une figure de style présente autant dans les écrits philosophiques que religieux), lorsqu’ils sont rapportés au contexte religieux dans lequel ils puisent leur sens, permettent de mieux cerner le mode d’expression littéraire de l’auteur. Se dévoile également à la lecture de cet extrait un mode de pensée procédant par opposition : les termes de « bonne nouvelle », « délivrance » qui sont associés à l’image de la lumière, qu’il s’agisse de la « foudre », « d’une étoile », ou « du feu », s’opposent dans le même paragraphe à la « noire solitude », aux « forces captives, des sources obscures ». La lecture, parce qu’elle permet, parfois, de vivre des « rencontres », devient le lieu de possibles révélations, entendues dans le sens de la mystique chrétienne. D’autre part le combat du mal contre le bien, autrement dit celui de l’obscurité contre la lumière est également en partie emprunté à cette tradition religieuse. La troisième partie du prochain chapitre visera à montrer que l’usage de l’opposition entre l’ombre et la lumière doit être considéré comme structurant dans l’oeuvre de l’écrivain.

L’attente d’une « rencontre » par la lecture, par la contemplation des choses de la nature ou de la vie, l’attention accordée à l’émotion, que ce soit au moment de l’écriture ou de la lecture montrent une attitude constamment prise dans le movere. L’emploi de termes renvoyant à la poétique chrétienne tel que la lumière, l’ange, la rencontre, font de l’attente de révélations le fondement de l’attitude de l’écrivain dans sa vie, et dans son expression littéraire.

Notes
207.

Christian Bobin, Le Huitième jour de la semaine, op. cit., p. 63

208.

Christian Bobin, L’Epuisement, Le Temps qu’il fait, 1994, p. 42

209.

Christian Bobin, Souveraineté du vide, op. cit., 1985

210.

Christian Bobin, Souveraineté du vide, op. cit., p. 11

211.

Christian Bobin, Souveraineté du vide, op., cit., p. 42

212.

Christian Bobin, Souveraineté du vide, op. cit., p. 13

213.

Christian Bobin, Souveraineté du vide, op., cit., pp. 42 - 43

214.

Lorsque Moïse redescendit de la montagne du Sinaï, - Moïse avait en main les deux tables du Témoignage à sa descente de la montagne - il ne savait pas que la peau de son visage rayonnait, à la suite de son entrevue avec Yahvé’, La Sainte Bible, Paris, Editions du Cerf, 1955, p. 98