Engouement pour les productions locales et traditionnelles

Dans ce contexte, les productions agricoles et alimentaires de terroir évoquent l’authenticité, la tradition, la qualité, etc. ; en somme, elles sont perçues comme ayant une identité bien marquée. Elles sont alors sollicitées par un grand nombre d’acteurs. Alors que les consommateurs leur accordent une place importante dans leur consommation57, les industriels et les grandes surfaces se sont appropriés certaines de ces productions qu’ils mettent en avant dans leurs stratégies commerciales58. Sont alors commercialisés tant des produits génériques à connotation régionale (un motif à carreaux suffit parfois à évoquer le terroir, à moins que ce ne soit un nom imaginaire ou la présence d’une grand-mère), que des productions locales et traditionnelles provenant de toute la France voire de plus loin à l’instar de cette enseigne qui annonce dans une page publicitaire « ‘Faîtes vos courses en Europe ! Du 17 au 27 juin, 200 spécialités européennes à votre porte ’» (Cf. Annexe 2). Créneau porteur, répondant à la tendance néophile des consommateurs tout en procurant un gage d’identité, les produits de terroir - tout au moins certains d’entre eux - ont pénétré les linéaires des grandes surfaces et sont donc proposés à des consommateurs qui, le plus souvent, ne connaissent rien des produits. Ceux-ci sont souvent perçus comme traditionnels au sens commun du terme, à savoir comme des produits immuables, statiques, hérités du passé.

Saisies par le secteur des industries agroalimentaires, les productions locales et traditionnelles sont également utilisées par les collectivités locales pour la construction de leur identité et la valorisation de leur territoire. Laurence Bérard et Philippe Marchenay remarquent qu’» il n’est pas un dossier concernant l’aménagement du territoire, la défense des paysages, la diversification de l’agriculture, le micro-développement ou la lutte contre la banalisation du goût qui ne fasse état de leur existence et du rôle qu’elles sont susceptibles de jouer »59. Ces productions sont mises en avant par des expositions, des dégustations, des visites sur les lieux de la fabrication, souvent impulsées par les collectivités locales ; elles sont censées représenter la région, marquer la spécificité du territoire. Elles correspondent d’ailleurs aux directions de la Politique agricole commune tournées vers la diversification des productions et l’extensification des pratiques techniques. Soutenues par le Ministère de l’Agriculture et celui de l’Environnement et du Tourisme, les productions locales et traditionnelles sont également encouragées par le Ministère de la Culture. A titre d’exemple, en Rhône-Alpes, la Direction régionale des affaires culturelles s’est fortement engagée, depuis 1993, dans une politique de soutien aux produits locaux : « ‘des études, des publications, des expositions, des outils multimédia ont été soutenus portant sur des sujets aussi divers que la pogne de Romans, la lavande dans la Drôme provençale, le picodon dans la Drôme, la brique du Forez, la viande persillée du Mézenc, la châtaigne ardéchoise ou la production fromagère dans les Alpes du nord ’»60. Michel Rautenberg, alors conseiller à l’ethnologie à la DRAC Rhône-Alpes, justifie cet engagement par l’intérêt patrimonial que représente cette catégorie alimentaire61. En effet, tout comme l’architecture ou le paysage, les produits de terroir et les recettes de cuisine ont été promus au rang d’objets patrimoniaux. Enfin, notons que la création en 2001 d’un diplôme de troisième cycle à l’Université Lyon III intitulé « DESS Productions de terroirs, labels de pays, alimentation de qualité » et destiné à former des professionnels de l’agroalimentaire est le reflet de l’investissement dont fait l’objet, à l’heure actuelle, cette catégorie de produits dans la société française.

Etant donné les enjeux et face à la diversité de ces productions, aux risques d’utilisations abusives, à l’ambiguïté des termes, etc., les pouvoirs publics ont cherché à renforcer des politiques d’identification et de certification de la qualité de ces ressources agricoles et alimentaires : AOC, certification de conformité, label régional, etc. En 1992, le Conseil de la Communauté Européenne a arrêté deux règlements relatifs l’un à la protection des indications géographiques (IGP) et des appellations d’origine (AOP), l’autre aux attestations de spécificité des produits agricoles et des denrées alimentaires (AS)62.

Notes
57.

Pas forcément en terme de volume mais tout au moins en terme de représentation.

58.

La marque « Reflet de France » est l’exemple le plus abouti de l’appropriation des productions locales et traditionnelles par l’industrie agroalimentaire.

59.

Laurence Bérard, Philippe Marchenay, 1995, p.153.

60.

Michel Rautenberg, 1998, p.81.

61.

Ibid. p.81-82.

62.

Laurence Bérard, Philippe Marchenay, 1995, p.157.