5.3 : De l’impuissance à la puissance sociale des parents et du groupe d’appartenance

Il nous paraît important, après ces différentes approches concernant l’inadaptation et leur corollaire, l’adaptation, de faire ici état d’un concept primordial, celui de puissance sociale. Nous en avons vu précédemment un élément important : le rapport à l’autre, à l’extérieur. Pour un enfant, puis un adolescent, la première structure sociale est sa famille et ses parents. Il y a un lien de cause à effet entre mauvais parents supposés et mauvais enfants. Ce qui positionne les premiers dans une place primordiale pour la socialisation ou, à l’inverse, pour la marginalisation des seconds. Lors d’une discussion à propos de l’échec scolaire et de la parentalité, avec Mr DELAPIERRE, Directeur de service de prévention spécialisée, nous avons constaté, à partir d’une observation de phénomènes repérés dans la rue, le comportement de deux groupes de jeunes âgés entre 15 et 18 ans, qui, malgré leur similitude d’environnement social et éducatif, avait une différence inexplicable de comportement.

Ces deux groupes étaient issus de familles de mêmes catégories socio-professionnelles (ouvriers), habitant le même quartier (HLM de banlieue) depuis une dizaine d’années. Ils avaient fréquenté la même école primaire et se connaissaient très bien entre eux. Les éducateurs avaient des relations avec ces deux groupes et ont fait séparément des sorties avec eux. Or ces deux groupes ne se mélangeaient jamais et leur comportement était totalement différent.

Afin de mieux les identifier, nous les nommerons A et B. Le groupe A, avait avec les éducateurs et leur environnement des relations simples, faciles, détendues, ce qui ne les empêchait pas pour autant de commettre de petits larcins dans les supermarchés, larcins de voleurs de pommes. Le groupe B avait en revanche un comportement beaucoup plus agressif tant avec son environnement qu’avec les éducateurs, provoquant constamment les adultes du quartier, parlant en verlan, javanais, et injuriant facilement les gens. Il organisait des vols, cambriolages et reventes de matériel. La question se posait donc de savoir pourquoi cette différence comportementale.

Pourquoi une telle différence de comportement, alors que ces jeunes avaient des points communs, qui auraient dû les faire se ressembler ? Les éducateurs avaient eu une opportunité de rencontre avec les parents, pour faire signer des autorisations de demandes de sorties. Ce fut l’occasion d’organiser un entretien à partir d’une même grille de questions pour toutes les familles. Ce questionnaire portait principalement sur leurs perceptions de la vie sociale du quartier, de leur environnement, ainsi que sur leurs préoccupations principales. Les adolescents étaient, bien entendu, informés de cette démarche et y étaient même invités.

Première constatation : tous ceux du groupe A étaient présents aux entretiens, sauf un, qui n’était pas disponible car il devait assister à un entraînement sportif. Un seul est venu du groupe B, qui est resté debout dans un coin de la pièce et est parti au bout des deux premières minutes de l’entretien.

Cette démarche comportait deux avantages :

Cette analyse des données pouvait favoriser une réponse à la question que nous nous posions : y-a-t-il entre les deux groupes de parents une différence qui pourrait expliquer la disparité des comportements des deux groupes d’adolescents ?

Les entretiens terminés, rien ne permettait de valider une explication de cette différence de comportement. Un a priori aurait pu laisser penser qu’il y avait plus de difficultés d’ordre familial (mésentente, divorce, chômage, alcoolisme, etc...), qui pouvaient entraîner des carences éducatives ou affectives dans les familles des adolescents du groupe B que dans le groupe A, ce qui n’était même pas le cas. Sans indicateurs tangibles, les réponses furent enregistrées pour une analyse comparée des résultats, thème par thème, de chaque entretien.

A partir de ce classement, trois caractéristiques communes à un seul groupe de parents, en l’occurence le A, furent mises en évidence.Un titre fut donné à chacun de ces éléments :

1° - Bénéfice d’un réseau relationnel vivant,

2° - Capacité de recevoir et de traiter l’information,

3° - Capacité de savoir faire pour résoudre ses problèmes.

Tous les parents du groupe A :

Les deux éléments précédents se conjuguent pour augmenter les capacités de savoir faire des adultes concernant la résolution de situations problématiques impliquant la famille et chacune des personnes la composant, par exemple : mes enfants ne réussissant pas bien à l’école, quels sont les problèmes posés et comment peut-on les résoudre ? en contactant les enseignants, en obtenant un avis auprés de l’association de parents d’éléves, en connaissant les procédures administatives existantes pour trouver une adaptation à la situation des enfants.

Mr DELAPIERRE fit donc remarquer, au cours de cette discussion, que ces trois éléments étaient concomitants voire interdépendants, avec des effets cumulatifs permettant de parler de puissance sociale objective. Cette puissance est objective car elle peut être vérifiée et l’on peut en constater l’existence ou l’absence à un moment donné, sans préjuger de la façon dont on l’acquiert, l’accroît ou la perd.

Nous avons donc pu constater qu’un groupe de parents bénéficiait d’une réelle “puissance sociale” et que l’autre était, à l’inverse, replier sur lui même et isoler, dans l’“impuissance sociale” et cela dans le même milieu de vie. Nous pouvons donc émettre l’hypothèse valide d’une corrélation entre la marginalisation des jeunes et l’impuissance sociale de leurs parents et à l’inverse, croire en une socialisation largement favorisée par la puissance sociale des parents. Ainsi il convient de souligner l’impact considérable de l’impuissance sociale des parents sur leurs enfants, ce qui nous permet de mieux comprendre les phénoménes de violence et de délinquance collective dans certains quartiers urbains.

Partant du principe que la vie sociale de ces jeunes ne s’organise pas uniquement dans la sphère familiale et comme nous avons pu le constater au cours des actions mise en place, nous avons souhaité croiser cette expérience avec nos constatations. Ces jeunes étaient, pour certains, encore soumis à l’obligation scolaire quant aux autres, ils l’avaient été durant dix ans. Leur scolarité pouvait constituer un autre élément déterminant. Nous nous sommes donc renseignés sur elle.

Les deux groupes ont été interrogés sur ce point. Tous ceux du groupe A ont dit avoir vécu ou vivre leur scolarité sans difficulté majeure en obtenant des résultats passables. Quant à ceux du groupe B, ils ne cessaient de vociférer des insultes à l’encontre des enseignants, en parlant des mauvaises appréciations, de leur redoublement, voire de mesures disciplinaires. De ces différentes informations, nous pouvons déduire sans trop d’erreur que les premiers ne se sont pas sentis dévalorisés par l’Ecole alors que les seconds l’ont fortement ressenti et se sont vécus comme exclus par elle. Au vu de ce nouveau facteur relatif au sentiment de valorisation ou de dévalorisation scolaire, nous ne pouvons affirmer péremptoirement que l’impuissance sociale des parents en est l’unique source ; cependant, nous pouvons émettre l’hypothèse que, lorsqu’un jeune éprouve un sentiment continu de dévalorisation scolaire et que celle-ci se conjugue avec l’impuissance sociale de ses parents et de son groupe d’appartenance, il entre d’une façon pratiquement inévitable dans un processus de marginalisation.