7.1 : Le travail de rue

Nous verrons maintenant la façon dont nous rentrons en contact avec les jeunes. Plusieurs possibilités peuvent s’envisager ; nous en retiendrons deux :

  • leur proposer des sorties fondées sur le mode du loisir, sorties organisées, week-end, etc..., cela au risque de les reléguer à un rôle de consommateurs. Les effets pervers de cette solution ne semblent pas encore toujours bien analysés, y compris par la prévention spécialisée et les secteurs de l’animation. Les éducateurs proposent ordinairement d’entrer en contact avec les jeunes sur leur mode de loisirs. Le problème est que, là où échoue l’insertion sociale, on propose un remède ludique. Précisément, le problème de ces jeunes est de sortir du monde des illusions, dans lequel les renvoient leurs échecs, pour entrer dans la réalité. Ces propositions éducatives risquent de renforcer cette exclusion au monde de la réalité ; pourquoi changeraient-ils d’attitude puisque la société les organise dans leur propre marginalité ?
  • être tout simplement présent sur les lieux où ils se trouvent et leur permettre de se poser des questions quant à notre présence. La démarche étant alors de leur fait, ils sont ainsi positionnés dans un rôle d’acteur. Cette seconde solution nous paraît la plus pertinente d’un point de vue éducatif ; c’est une solution “honnête” vis à vis des jeunes. En effet, faire connaissance avec eux par le mode du loisir, outre la réserve précédente, implique automatiquement certaines confusions qui pourraient, à long terme, remettre notre action en cause. Bien que la première demande soit une démarche d’animation, il nous semble important d’analyser cette dernière, pour prendre conscience qu’il y a bien souvent un besoin de confrontation avec l’adulte et une réelle demande de renvoi à la réalité, réalité souvent plus facile à éviter qu’à regarder en face. Cette démarche demande beaucoup plus de temps pour connaître les quartiers, les lieux et les jeunes. Cependant, elle présente l’avantage de ne pas les leurrer et de partir sur des bases saines.

C’est donc par un passage régulier dans certains cafés de la ville, dans les quartiers (terrains de jeux, cages d’escaliers, caves) que nous prenons contact. Peu à peu, à force de discussions, de temps passé avec eux, la relation s’instaure. Certains commencent à nous confier leur histoire, leur “galère” quotidienne (chômage, échec scolaire, conflits familiaux, racisme...) et appellent à l’aide. A ce moment, nous devons être plus que jamais présents pour pouvoir leur donner les moyens de trouver des réponses. Mais tout n’est pas aussi simple. Leurs différents échecs, leur manque de confiance en eux-mêmes, la peur de l’abandon, l’image qu’ils donnent par rapport aux copains, l’influence du groupe, la peur face à ce qui leur est inconnu, au silence... sont autant d’obstacles à franchir, qui rendent le parcours de la réussite encore plus aléatoire. Nous essayerons d’approfondir notre connaissance des jeunes au travers de leur “galère”.

Les principes qui fondent notre action éducative et l’animent ainsi que la liberté d’action qui s’y rapporte posent donc un cadre de référence, ce que nous pourrions appeler une éthique de la rencontre. L’ultime recours social qui doit créer un lien, un temps et un espace de communication entre les individus, entre les groupes, et tente de répondre à la souffrance sociale par des réponses adaptées qui sont, autant que possible, dans le cadre du droit commun, là est sans doute le fondement philosophique et éthique de notre action, telle que nous la comprenons. Nous parlerons d’une éthique du sujet. Ce qui institue notre action éducative, à savoir le travail de rue, implique la prééminence de la construction d’une relation “authentique “. Les principes d’action de la Prévention Spécialisée énoncés auparavant (anonymat, libre-adhésion, non-institutionnalisation, non-mandat) induisent de prendre le jeune tel qu’il est, sans souci de contrôle. C’est une façon de le faire sortir de son errance, de le reconnaître pour ce qu’il est en tant que sujet, dans son humanité, son identité.

Ce travail de “présence sociale“, d’immersion dans le milieu, afin de rencontrer les jeunes sur leur terrain, leur territoire, vise en premier lieu à rétablir chez eux l’accès à la parole, la reconnaissance de leur propre parole, et la valeur de celle qu’ils échangent avec un autre. Ainsi, nous les approchons par l’échange (libre, qui circule) plutôt que du côté de ce qui le marque socialement (violence, délinquance, drogues, etc...). Encore bien souvent, le jeune, entité remarquable qui émerge du discours du travail social, n’est que l’objet des dispositifs qui lui sont destinés. En contrepoint, l’éducateur de Prévention Spécialisée que nous sommes, qui tente de maintenir une approche éducative fondée sur la relation, l’écoute, la parole échangée, n’essaie-t-il pas de dépasser la commande sociale (prévention de la délinquance, maintien de la paix sociale) pour réinvestir ce lieu du sujet humain ?

‘“ Le but de toute aide éducative et de toute action sociale est de rejoindre l’autre, non pas comme objet de nos soins, mais de le rendre sujet de son histoire “ . ( 31 )’

Ce travail au quotidien est lent et représente l’essence même de la fonction d’éducateur de “rue”ou de prévention spécialisée. Il est la partie la plus mystérieuse de notre activité, c’est aussi la plus délicate, car elle est invisible, impalpable et donc difficile à communiquer. Ce travail est délicat à faire comprendre à l’extérieur. Il n’appelle aucune notion qui puisse caractériser un vrai travail au sens productif du terme. C’est néanmoins un des moyens essentiels d’entrer en contact avec les jeunes, de les écouter et de les amener à se comprendre. Un très joli Proverbe Beninois dit: : “Si tu ne sais pas où tu vas, n’oublie jamais d’où tu viens”. Il prend ici tout son sens. Nous avons vu précédemment la méthode que nous employons pour créer le contact. Établir une relation n’est pas toujours simple ; celle-ci est cependant déterminante pour l’avenir et étroitement liée à la vie de tous les jours, grâce aux rencontres que nous vivons au gré de la rue et des quartiers.

En effet, la relation ne se fera pas aussi automatiquement que dans un internat. Aussi retrouverons-nous là, la notion de non-institutionnalisation. La relation s’établira dans les lieux où vivent les jeunes : la rue , les caves , les cafés... C’est une “présence sociale“, jour après jour, dans les mêmes lieux, afin de se faire accepter, connaître et reconnaître. Du bar X à la place de la fontaine, de la promenade des tilleuls au coeur des quartiers, c’est sur les portions de territoire que revendiquent les jeunes que cela se passe. Les voir sur leur lieu de vie permet à l’éducateur une meilleure connaissance des groupes, des modes de relation et de l’organisation de la vie du quartier, et l’analyse qu’il en fera n’en sera que plus juste. C’est sur le terrain que va se jouer ou non la relation. Ce n’est plus le jeune qui rentre dans l’internat ou le foyer, c’est l’éducateur qui vient chez lui. Ce n’est pas toujours très facile car les règles sont différentes du fait que “les propriétaires du terrain” ne sont pas les mêmes.

Il nous paraît donc nécessaire de bien connaître le quartier et ses règles, car on ne rentre pas n’importe où sous prétexte que l’on possède une carte ou un statut. Comme nous le disions auparavant, il y a des principes de réalité que nous devons accepter, sans pour cela toujours les cautionner à savoir le mode de vie et le comportement des jeunes. Si ce dernier n’est pas analysé, compris, l’action future sera fortement compromise. Nous retrouvons là la notion de libre adhésion. La bonne connaissance des différents lieux où nous pouvons les trouver est un atout majeur ; ce sont nos lieux de passage.

La première de nos activités (la moins bien comprise des partenaires) est “ne rien faire”, écouter, vivre des moments avec les jeunes, pour développer une certaine convivialité et une confiance. Pour cela, il faut une présence quotidienne dans la rue, les cafés où ils se retrouvent à certains moments privilégiés, notamment le soir après l’école. Cela veut dire être avec eux, échanger des poignées de mains, chahuter, avoir un contact physique; “s'incruster” (terme employé par les jeunes pour signifier l’entrée dans un groupe) dans leurs discussions, dans leurs jeux, c’est échanger quelque chose à manger, ce peut être également (dans un cadre bien précis) aller au cinéma ensemble. C’est aussi faire part de son désaccord, quand cela est nécessaire. “Ne rien faire” représente un travail considérable d’observation, d’écoute, d’analyse et de disponibilité.

La notion de convivialité dans la rue, ou tout autre lieu, fait obligatoirement référence à la mise en évidence par la psychanalyse des processus inconscients qui sous-tendent notre fonctionnement psychologique: “ tout humain est un être de désir, qui se construit en relation avec autrui ”. La structuration de la personnalité ne peut faire l’économie de passages différents. Aussi sommes-nous également amenés à gérer des conflits avec les jeunes, à être agressés verbalement, voire physiquement, (ce qui est plus rare), lorsque nous exprimons notre désaccord.

Au fur et à mesure que ce travail se fait, la confiance s’établit et nous voyons des demandes se formuler :

  • de la part des jeunes,
  • de la part des familles ; n’oublions pas cette notion d’impuissance ou de puissance sociale des parents nous semble primordiale pour agir sur un quartier.

Ainsi, des jeunes que nous connaissons bien nous demandent d’intervenir, pour sortir un copain d’un pas difficile parce que mis à la porte du lycée ou de chez lui, problèmes de drogue, prison, etc...). Des jeunes adultes dont nous nous sommes occupés et qui se soucient de la réussite scolaire du jeune frère ou “ qu’il prenne le droit chemin.”

Notes
31.

DECLERC Patrick . De l’ambiguïté de la pitié . Revue Ingérence.