Chapitre 5 : EXPÉRIENCE DE MISE EN PLACE D’UN RÉSEAU D’ECHANGES RÉCIPROQUES DE SAVOIRS ( RERS )

‘“ Si nous avons chacun un oeuf et que nous les échangeons, nous avons chacun un oeuf. Si nous avons chacun une idée et que nous les échangeons, nous avons chacun deux idées . “ Proverbe chinois ’

Nous avons présenté, auparavant, diverses actions mises en place et développées dans le cadre de notre action de prévention spécialisée. Ces actions, tant individuelles que collectives, visaient l’insertion scolaire des enfants, des jeunes les plus “marginalisés” et des adultes. La spécificité de cette pratique repose sur une intervention en milieu ouvert, dans un rapport de proximité avec les jeunes et leurs familles, rencontrés dans le quotidien : dans les cafés, les quartiers ou au centre ville.

Les accompagnements pour leur permettre de s’inscrire dans des projets de vie nous mettent en lien avec les différentes structures sanitaires et sociales locales, les équipements, les institutions, les multiples professionnels présents sur le terrain, les élus, avec qui nous sommes en contact direct. Nous constatons toujours, néanmoins, la difficulté de l’émergence de relais dans un cadre de droit commun, bien que nos actions soient reconnues. Notre travail avec des associations de quartiers et d’habitants favorise un élargissement de l’action à l’environnement social. Ce cadre de travail permet une connaissance de l’ensemble de la population ainsi que du tissu associatif. Le repérage des dysfonctionnements, tant des individus que des institutions, nous permet d’analyser les problématiques sociales.

Nous assistons ainsi, depuis plusieurs années, à des mutations importantes. Le développement du chômage précarise les familles et fait apparaître de nouvelles formes ”d’exclusion” dans les domaines du logement, de la santé, de l’éducation. La reconnaissance sociale qui passait par la valeur du travail n’est plus possible.

Les conséquences sont : un repli sur soi, un renoncement à participer à la vie sociale, un désengagement par rapport à la construction de projets individuels, une absence d’implication dans les écoles et les équipements socioculturels de proximité.

La désignation de quartiers dans lesquels se concentrent des communautés culturelles diverses, rencontrant les mêmes types de problèmes sociaux, psychologiques, économiques, “stigmatise” les habitants, cloisonne les espaces de vie.

Nous constatons une difficulté de plus en plus importante, de la part du système scolaire, des services sociaux et des institutions, à apporter des réponses adaptées face à la massification et à la complexification des problèmes. Cette difficulté se conjugue avec “l’apathie” des usagers, qui ne se projettent plus dans l’avenir et deviennent des “utilisateurs” voire des “consommateurs” de prestations, d’aides sociales ou d’activités. La multiplication et la superposition des dispositifs mis en place sont en décalage avec la réalité vécue et les besoins de la population.

Notre pratique quotidienne, dans le cadre de la Prévention Spécialisée, nous a permis de repérer le potentiel existant de la population, en terme de richesses culturelles et de ressources personnelles. La mise en place de fêtes de quartier, le développement d’activités (AEPS, ATELEC) qui tiennent compte de leurs préoccupations et de leur rythme révèlent des capacités de mobilisation individuelle et collective. A partir de ces différents constats, nous avons souhaité aller plus loin et nous nous sommes interrogé sur l’opportunité de créer une action nouvelle.

Notre objectif est de développer un accompagnement collectif, qui favorise la promotion des personnes et une ouverture sur l’ensemble de la ville.

Comment redynamiser des populations en rupture avec elles-mêmes et leur environnement autour de projets de vie individuels et collectifs, pour leur permettre de s’impliquer davantage ou de se réimpliquer en tant que citoyens et non comme assistés, dans la vie du quartier, dans la Cité ? Comment contribuer à favoriser l’expression et la prise de parole de la population, et à optimiser l’amélioration des capacités de reconnaissance mutuelle et d’échanges entre les différents groupes sociaux et culturels ? Comment consolider les liens familiaux et de voisinage, d’amitiés et revitaliser des réseaux de solidarité ?

Un Réseau d’Echanges Réciproques de Savoirs ( RERS ) se crée, à la fois, à partir d’un potentiel en ressources humaines et d’actions déjà réalisées. Elle procède d’une démarche de dynamisation de la vie sociale. Il s’agit de mettre en relation les personnes à travers la transmission de leurs savoirs, savoir-faire, expériences de vie ; d’instaurer des relations de parité interactives, transversales, positives entre les participants ; de mettre en mouvement l’environnement.

Cette expérience nous donne l’occasion de prendre en compte la dégradation du tissu social. Elle nous amène à envisager l’hypothèse suivante :

En donnant aux personnes “fragilisées“, la possibilité de développer leurs potentialités, et en réunifiant le tissu social dans la ville, le RERS contribue à restaurer une pratique de la Citoyenneté.

Nous n’évoquerons pas à nouveau le cadre de travail qui nous amène à envisager des pratiques de réseau. Ces dernières, s’inscrivant dans le domaine de la prévention spécialisée, permettent de réaffirmer les valeurs défendues par le mouvement associatif et issues de l’Education Populaire. Elles ouvrent une voie aux pratiques actuelles. Elle sont à la croisée de deux modes d’intervention : la relation individuelle et le travail de type collectif. L’exploitation des outils théoriques et pratiques tend à faire ressortir les conditions qui permettent d’introduire les personnes dans des logiques de citoyenneté active. A travers l’émergence d’une parole collective, le développement des solidarités, l’accès au savoir, la découverte de son pouvoir possible sur les choses, le développement personnel et les relations sociales s’inter-pénètrent pour produire un autre type de relation sociale, qui se trouve à l’intersection des formes de prise en charge traditionnelles.

Après avoir présenté l’origine et la notion de réseau ainsi que sa mise en place nous aborderons, le projet pédagogique lié à cette action, et puis nous essaierons de voir en quoi un Réseau est porteur de citoyenneté. A partir d’un échantillon représentatif des participants, nous avons analysé les effets produits par les transmissions de savoirs sur les personnes (niveau individuel) et dans l’environnement (niveau collectif). Nous avons procédé à un recueil de données à partir de l’élaboration d’une grille de lecture, pour mettre en évidence des critères qui permettent l’interprétation des transformations.

Les évolutions quantitative et géographique sont des indicateurs significatifs pour repérer les incidences du RERS sur la restauration du lien social. Nous avons exploité les propos des participants-acteurs sur leur propre cheminement, leur discours exprima plus ou moins les pratiques, les opinions, les représentations. Nous avons recueilli les témoignages, au jour le jour, dans un journal de bord et à travers la réalisation d’un montage vidéo qui présente le Réseau. Nous avons fait le choix d’en citer quelques-uns mot à mot, de façon à préserver la “fraîcheur” et l’authenticité de leurs expériences vécues. Toutes fois nous savons que les résultats obtenus ne sont pas exhaustifs ou généralisables, le propos de cette réflexion étant la recherche de nouvelles pistes.