Les facteurs socioculturels

Le déracinement et la transplantation amplifient des conceptions culturelles totalement différentes (religion, moeurs, sensibilité) et constituent des obstacles importants qui ne favorisent pas l’adaptation sociale. La famille et l’institution scolaire ont en commun les enfants ; les parents n’ont pas le pouvoir dans l’école ni sur l’école mais lui reconnaissent un rôle important. C’est un lieu de connaissances et de socialisation. Néanmoins, la famille et l’Ecole étant soumises à des régles différentes, force est de constater la coexistence de deux éducations :

  • L’éducation familiale qui s’appuie sur la tradition.
  • L’éducation scolaire qui s’appuie sur l’acculturation.

Bien que les parents aient le désir de voir réussir leurs enfants, la scolarisation crée une distance entre parents et école, des réserves subsistent car elles reposent sur :

  • La fuite de la culture originelle.
  • Les parents vivent une insécurité, menace de l’extérieur.
  • Repli des parents, qui voient leurs valeurs et leur culture dévalorisées.

(notons que les mêmes types de problèmes ont été rencontrés dans nos campagnes quand la langue française a été imposée au détriment des patois régionaux et des cultures qu’ils véhiculaient).

Le danger est que l’enfant devienne juge et parti car il est investi d’un rôle d’intermédiaire entre la culture d’origine et la culture du pays d’accueil ou de résidence (car la notion d’accueil, dans beaucoup de cas perd considérablement de son sens). Cette “déparentification“ est invalidante par rapport à l’enfant et au groupe social. L’image du père est dévalorisée. Cela aggrave considérablement les problèmes de communication entre parents et enfants. Le phénomène atteint son paroxysme quand l’enfant arrive à l’âge de l’adolescence et prend conscience de la différence entre les deux styles de cultures : ce qui modifie l’image de la famille, celle du pèr

{e, celle de la mère. Les valeurs morales du jeune entrent alors en conflit avec cette autre culture qui est devenue également la sienne et qui, en même temps, le rejette. Un choix difficile, voire impossible, doit se faire ; l’enfant a honte de son échec ; l’école est un groupe d'appartenance qui représente l’accès au savoir et implique une remise en cause présentant un risque de coupure. Le problème se décline alors en terme de loyauté. Symboliquement, l’enfant se sent l’objet d'un dilemme entre sa réussite scolaire et le lien avec ses parents. Un intense sentiment de trahison peut alors se développer. Une forte pression existe, de la part de ses parents, pour qu’il ne renie pas sa nationalité et à travers elle, eux-mêmes. Cependant il est largement imprégné de culture française et ne peut envisager de repartir dans un pays inconnu, celui de ses parents, où il aura également de grandes difficultés pour se faire accepter et s’intégrer, car là-bas c’est aussi un immigré.

Il nous semble également important de nous intéresser aux rôles des membres de la famille, notamment ceux du père et de la mère, sur leur reconnaissance au sein de la famille. Le rôle et le statut de chacun évolue et change suivant le mode et les habitudes culturelles du lieu où l’on s'implante. Il semblerait donc que l’évolution de notre société laisse des individus à la traîne. (Que ce soit le résultat de l’immigration ou de l’exode rural, cette réalité se vérifie aussi bien pour les familles immigrées, gens du voyage, couches sociales en voie de paupérisation ou Français du quart monde.)

Les hommes subissent une perte importante et irréparable du statut puissant et identificatoire qu’ils avaient dans une société traditionnelle. Dans notre société, ils ont parfois, une position de second ordre, qui n’a rien de comparable avec celle qu’ils avaient, si modeste soit-elle, auparavant. Désormais ils apparaissent souvent aux yeux de leurs enfants avec une image de père défaillant, qui ne maîtrise pas la langue ou l’écriture, l’image de l’immigré, sans qualification, le voleur d’emploi ou au chômage, attiré par le jeu, y trouvant un hypothétique moyen de s’en sortir, parfois alcoolique, divorcé qui ne voit plus ses enfants, (50% des enfants ne voit plus le parent qui n’a pas la garde) etc... tout cela touche également à des valeurs religieuses, morales et symboliques.

Nous retrouvons là un système où les hommes sont perdants : leur image de père est détruite et dévalorisée ; elle ne peut permettre une identification de l’enfant. Dans les cours d’école, les enfants ont besoin de penser leurs pères comme des héros. Ce sont la rue, le groupe et les grands frères qui ont pris ce relais identificatoire.

S’il n’y a plus de père, si ce dernier est tué symboliquement, il ne reste donc que des “frères”, issus de la même génération, sans référence, qui ne sont pas toujours des exemples. Bien souvent, ils sont mis sur le devant de la scène dans des systèmes d’animation pensés d’en haut, afin de tempérer certains terrains où la “ loi “ ne vient plus. Saisissant l’opportunité d’un emploi précaire en rêvant à un illusoire CDI, ils sont souvent utilisés sans pouvoir affirmer leur pouvoir, et sont perçus parfois comme des traîtres, ce qui de plus renforce l’invalidation des pères. Parfois, ce sont les “frères musulmans“ et l’intégrisme.

FREUD a analysé ce phénomène dans la “horde primitive“. Il a mis en évidence le rôle important du chef de meute : c’est lui qui distribue la nourriture, qui choisit les femelles et fait la loi. S’il disparaît sans qu’aucun autre mâle ne le remplace, les jeunes s’entre-déchirent. Nous retrouvons d’énormes similitudes avec les jeunes que nous rencontrons quotidiennement. Nous ne pouvons plus parler de bandes comme nous l’entendions au temps des “Blousons noirs“. Aujourd’hui, les jeunes ne sont “pas aussi structurés en bandes“, il n’y a plus réellement de chefs, et les bandes sont constituées sur des alliances “mercantiles” et opportunes, elles sont éphémères et peuvent se défaire le lendemain dans la plus simple inimitié.

Ces jeunes se considèrent comme les enfants de mauvais parents ; aussi est-il dans leur logique de se sentir obligés de devenir de mauvais enfants. Bien souvent, ils nous disent vouloir faire le même métier que nous, car c’est la seule image d’identification positive qu’ils ont. Nous sommes l’autre. Si le postulat de départ de toute action éducative et sociale est que les parents sont incompétents ou démissionnaires, il est catastrophique de suppléer à leur défaillance au détriment d’un accompagnement et d’un recentrage. Il nous semble urgent de réhabiliter tout d’abord ces hommes dans leur dignité pour eux, puis aux yeux de leurs enfants, afin que ceux-ci aient envie également, de retrouver une identification positive. C'est le but visé par les actions sociales développées et présentées précédemment.

Pour les femmes, la situation est différente. On peut raisonnablement penser que, dans beaucoup de cultures (que ce soit dans nos campagnes ou dans le pourtour méditerranéen) leur rôle était relativement comparable (avec des nuances dans l’évolution et dans le temps). Elles disposaient de la même sphère prépondérante à l’intérieur de la maison et dans l’éducation des enfants. Cependant, il semblerait qu’elles soient moins perdantes, dans leur “indépendance“ au sein de notre société, elles participent plus facilement à la vie sociale ( cours d’économie sociale et familiale, cuisine, couture, rencontres diverses, associations, alphabétisation, etc ... ) et s’émancipent. Il serait donc permis de penser que cet état de fait influe sur certaines observations faites auparavant (surprotection des enfants par les mères qui invalident encore les pères, investissement dans la scolarité plus important pour les filles que pour les garçons).

Cependant, lorsque nous évoquons les facteurs culturels, nous entendons bien ne pas limiter ceux-ci aux seuls problèmes d’acculturation que rencontrent les populations immigrées. Nous prenons également en compte les carences culturelles qui frappent Français et immigrés qui atteind son paroxysme avec l’illettrisme. Si l’analphabétisation reste un phénomène marginal, l’illettrisme, quant à lui, touche plus d’un adulte sur cinq. Précisément 2,2 millions de personnes soit 6,3% de la population adulte, rencontrent de très sérieuses difficultés pour lire et écrire. Ces personnes sont incapables de lire une offre d’emploi, de rédiger un curriculum-vitae ou une simple lettre manuscrite.

3,3 millions de personnes (10,3%), quant à elles, maîtrisent mal la lecture seule. Dans le public jeune, on constate une remontée de l’illettrisme ; ce sont les 18/24 ans qui sont les plus nombreux (10,6%) contre 8,4% pour les 35/45 ans ( 73 ) .

En 1986, le Ministère de la Défense, rappelait que sur 420.000 appelés, 30.000 soit 7,14 % rencontrent des difficultés pour lire et écrire : on ne peut que déplorer l’ampleur de ce phénomène, un siècle après l’instauration de l’Ecole obligatoire. L’Ecole porte sa part de responsabilités, dans la mesure où trop d’élèves en sont sortis sans maîtriser la lecture et l’écriture. Il faut néanmoins préciser que beaucoup n’ont plus eu l’occasion d’utiliser couramment ensuite la lecture et l’écriture ; il s’agit alors d’analphabétisation de retour due à l’irrégularité de ces deux pratiques. Ce n’est plus une critique formulée à l’encontre seulement de l’Education Nationale, mais de la politique culturelle globale.

Bien qu’il ne faille pas confondre intelligence et instruction, dans notre société moderne pour espérer survivre, déchiffrer les signes et les lettres ne suffit plus. Dans les moindres actes de la vie quotidienne il faut être capable de comprendre, d’analyser des informations extérieures et de les traiter. Malgré le développement de notre société audio-visuelle, informatique et hyper-technicienne, l’écrit possède toujours une place prépondérante dans notre vie, (que peut faire un individu ne maîtrisant pas l’écrit, quand il se retrouve dans la gare souterraine de Paris “Gare du Nord“ et qu’il désire prendre le RER ? Ce sera très difficile et angoissant pour lui).

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est quotidiennement que nous voyons des jeunes ne pas oser se déplacer à Lyon pour trouver un emploi car ils se sentent perdus et sans repères. Ainsi, si l’on additionne le nombre des individus confrontés aux problèmes d’illettrisme, nous risquons de faire considérablement augmenter les données statistiques. Cela suffit cependant à interpeller l’Education Nationale, car nous voyons encore, que des enfants arrivent en sixième ne sachant à peine lire.

Qu’en sera-t-il lorsqu’il faudra lancer une action d’urgence contre ce nouveau mal qui nous guette ? le pire peut arriver avec : l’inculture !... Ces constatations à prendre sérieusement en compte impliquent obligatoirement l’exclusion si rien n’est fait pour y remédier.

Notes
73.

La délinquance en France. Études de Henri MICHAUD. Notes et études documentaires n° 4465. La documentation française, 31 Quai Voltaire 750O7 PARIS.