4.3 : Malaise dans notre civilisation et acte social

Afin de parler de pratiques sociales et d’accés au savoir, nous avons utilisé, depuis le début de ce travail, différents champs intéressant notre recherche : pédagogique, historique, philosophique, psychologique et sociologique. Il nous semble opportun, pour parler du “malaise dans notre civilisation”, d’évoquer ici Sigmund Freud en nous intéressant au champ psychanalytique, et ce, dans sa dimension d’émergence d’un savoir de vie au service d’une vraie pulsion de vie.

Nous avons fait le choix, pour poser notre thèse, de parler d’expériences d’action sociale et éducative en prévention spécialisée et de prendre, parmi tant d’autres moyens d’approche, la lutte contre l’échec scolaire et l’accés au savoir. Cette démarche peut sembler atypique, dans le contexte des réponses sociales dont nous avons montré les enjeux et paradoxes. Cependant, quand nous utilisons le mot savoir, nous ne pensons pas seulement en termes de connaissances mais également de possibilité d’autonomie et de pouvoir sur sa vie. D’autre part, cette référence au champ psychanalytique se justifie également du fait que nous entendions l’éducation et l’accés au savoir comme un enjeu social qui semble pris dans une notion de répétition tant historique que sociale.( 127 ) C’est la raison pour laquelle, en faisant un parallèle individu / famille et société, nous souhaiterions trouver un sens au malaise social. Si la psychanalyse admet des attitudes pathologiques répétitives chez le sujet et au sein de la famille tant que la problématique familiale n’est pas soldée, ne peut on transférer cela au sein du groupe et, par extension, aux groupes sociaux et à la société ? Envisageons donc, pour la suite de notre réflexion, d’éclairer la notion d’inadaptation sociale et d’exclusion en essayant de penser la société dans un fonctionnement identique à la première structure sociale, à savoir la famille. En effet, quand une famille se déchire pour des raisons de place, il y a un de ses membres qui accuse le plus durement “le coup“ et c’est souvent le plus fragile, l’enfant, qui développe des manifestations somatiques. Il semble comme désigné pour porter la pathologie familiale et “paie”, en quelque sorte, pour toute la famille. Il peut même être le sacrifié qui permettra le maintien (même pathologique) de la cohésion familiale.

Cohésion familiale et sociale ne fonctionneraient-elles pas sur le même mode ?

Nous pourrions donc envisager que des processus identiques à ceux des individus au sein de leur famille puissent se rejouer au sein des différents groupes sociaux, ces derniers se reconnaissant groupes dans une même problématique identitaire. A cette notion de répétition, nous ne donnons pas un sens négatif, mais de retour sur ce qui n’a pas été traité ou soldé. L’accès au savoir dans son extension large, visant l’autonomie du sujet comme dynamique de l’Action Sociale, pourrait jouer ici le rôle de révélateur permettant aux individus d’être acteurs de leur devenir et de résoudre ainsi leur problématique.

Considérons que les individus, dans un contexte en crise, essaient de “s’en sortir” en se donnant leurs propres repères qui apparaissent souvent comme un mélange entre ceux qui sont acquis à travers leurs expériences de vie (culture, habitudes, mentalités..) et ceux de la société. Comment prendre en compte ces ressources humaines au lieu d’être toujours pris entre l’injonction politique de la réponse à la plainte et la culpabilité de ne pas y répondre, afin de sortir de la dynamique du déterminisme social ?

La politique sociale doit être déterminée par une volonté politique qui donne le cadre idéologique et législatif. L’action sociale, dont la mission est d’agir dans ce cadre idéologique défini par le politique, a pour mission de répondre à la commande sociale. Cette action, dont nous avons vu les paradoxes, s’organise autour de réponses en terme, de besoins financiers, de biens, de logement, de travail, d’accès aux soins, etc...

La multiplicité des dispositifs imaginés par les gouvernements successifs au cours de ces vingt-cinq dernières années témoigne de cette volonté de répondre, bien souvent par l’ulrgence, aux problèmes exposés, gommant ainsi la réalité de fond et l’amplitude de la question réelle, en ne répondant qu’aux symptômes pour obtenir un semblant de paix sociale. Or cette derniére, de plus en plus précaire, sera très difficile à obtenir sur ces bases et sera de plus en plus illusoire.

Bien que ces demandes représentent les besoins fondamentaux, nous le savons, souvent les premières demandes ne représentent que le masque des secondes. Cette notion de besoin renvoie à celle du manque. Le public désigné ou stigmatisé comme celui de l’action sociale se définit comme étant dans le besoin, donc en manque. Or, dans le champ psychanalytique, la notion de manque renvoie à celle de désir, donc de vie.

Bien entendu, il y aurait de l’indécence à ne pas entendre ces demandes et à les réduire à un raccourci facile, en laissant penser que nous préconisons qu’il faudrait maintenir ces populations dans le besoin, pour amplifier ainsi leur manque, donc leur désir de s’en sortir . Notre propos sera d’amorcer une réflexion quant à la nature de la réponse. L’action sociale n’a pas pour finalité d’organiser et de subventionner les plus fragilisés avant exclusion ; elle doit avoir pour mission d’accompagner le sujet, et non de combler l’objet de son action. Assister “ l’autre “ et donc décider de ce qui est bon pour lui, renvoie à prendre la place de cet autre, et à l’invalider totalement. LACAN disait que se mettre à la place de l’autre, c’était lui prendre sa place et donc le nier. Comment pourrait-on faire croire que l’on mène une action sociale alors que l’on fait disparaître le bénéficiaire de cette action ? à moins que l’on ne vise que sa propre légitimité, voire son pouvoir. Il semble donc qu’il ne faille pas confondre demande et désir ; ainsi, nous voyons que l’on peut entendre une demande de prestations tout en n’écoutant pas un désir.

Le dilemme dans lequel se trouvent le travail social et les travailleurs sociaux semble de même nature que celui de l’Education Nationale qui, pour assumer sa mission, compte des enseignants qui rencontrent des difficultés à être des pédagogues et à donner du sens à leur enseignement. Action sociale et éducation nous paraissent donc encore intimement liées dans le déficit de sens. Nous retrouvons là, à nouveau, le lien, voire la complicité, entre éducation et social. C’est la raison pour laquelle nous avons pris le pari des remédiations possibles à l’échec scolaire et l’accés au savoir (dans toutes ses acceptions, y compris savoir de vie) comme moyen d’émancipation, de reconnaissance et de puissance sociale .

En effet, pour nous, la fonction essentielle de l’éducateur (au sens large du terme) est de faire s’épanouir la demande en écoute de désir, pour rendre sa place au sujet afin de lui permettre de déplacer sa plainte de victime vers un désir d’agir et de ne plus subir. Nous voyons bien que, dans cette démarche, les réponses ne sont pas plus dans le soutien scolaire le soir après l’école, que dans le fait de combler constamment les manques dans l’urgence, comme le demande clairement “ la commande politique “ qui bien souvent ne cherche qu’à assurer la paix sociale.

Un travail à long terme doit être entrepris sans la pression de l’urgence, pour permettre au sujet de s’ouvrir à son manque. Tout comme il ne semble pas que la thérapeutique indiquée dans les cas d’anorexie mentale (qui est la traduction d’un conflit psychique) soit le gavage, il ne nous semble pas plus efficient d’enfermer les individus dans des dispositifs. Il convient donc maintenant de nous interroger sur ce que recouvre la spécificité de l’acte en travail social.

Notes
127.

voir notre 1ére partie chapitre 1 ainsi que la troisiéme partie chapitre 1 et 2.