Communication des actes en travail social

Les travailleurs sociaux, pour se défendre de cette posture, se sont souvent retranchés derrière le constat de la liste mortifère des handicaps sociaux, en se positionnant comme accompagnateurs de la plainte et, donc en se faisant piéger dans cette pulsion de mort. Ils ont souvent argumenté, à juste titre, qu’ils devaient mettre en avant des critères négatifs pour obtenir des financements. Force est de reconnaître que, dans les différents dispositifs, le malheur des populations soit plus porteur pour obtenir des financements que leur capacité de mobilisation, d’initiative et de création. Cette dynamique accrédite donc bien le fait que l’on préfère souvent subventionner le maintien en l’état des populations que leur changement possible.

Nous évoquions précédemment le malaise dans notre civilisation et l’Action Sociale. Il semble qu’il y ait également un malaise au sein même de l’Action Sociale. Il faut noter que la position des travailleurs sociaux n’est pas simple, car elle est très particulière dans la société ; en effet, ils sont entre les institutions qui travaillent à leur légitimité (famille, éducation, justice, etc...) et qui sont donc “censées” bien fonctionner, et un public qui rencontre des difficultés relationnelles avec ces dernières. De plus, le travailleur social ne peut pas être uniquement un bureaucrate appliquant les règles d’un dispositif, même si on le lui demande de plus en plus de l’être car cela est de nature à l’éloigner de la réelle demande des personnes. Cependant, il ne doit pas être uniquement un représentant des populations car il perdrait alors le rôle qui devrait être le sien, à savoir celui de médiateur entre institutions et populations.

Enfin, les travailleurs sociaux déjà affaiblis par le positionnement de gestionnaire de la misère sont déstabilisés par la décentralisation qui les a mis dans l’injonction de remplir le tonneau des Danaïdes. Nous noterons cependant à leur décharge que, lorsque nous parlons de collusion au politique, nous entendons cela dans le cadre de la décentralisation, car le travail social n’est plus étayé par des politiques d’actions sociales impulsées et garanties par l’Etat. Or la cohésion, si elle doit être nationale, ne souffre pas un désengagement de l’Etat face aux départements, qui ne peuvent pallier une carence d’Action Sociale pensée au niveau de l’Etat.

Il semble que nous nous orientions vers une notion nouvelle de politique locale d’action sociale, ce qui semble être une ineptie face à des notions de fracture sociale ou de cohésion sociale et nationale. De plus, celle-ci entraîne une conception purement instrumentale du travail social.

Pour toutes ces raisons, les travailleurs sociaux doivent réagir car ils ont bien souvent laissé la place au politique, du fait de leur carence à écrire sur leur fonction, donc à se positionner, tout en communiquant le sens qu’ils souhaitaient y donner en tant que professionnels. Pourquoi cette carence ? Ce n’est pas tant du côté technique qu’il faut chercher une explication, bien que le travail d’écriture nécessite une certaine rigueur et régularité. Il nous semble qu’il y ait tout d’abord un rapport à l’histoire du travail social, dont l’efficience ne repose pratiquement que sur un savoir être et un savoir-faire, qui n’a pas privilégié l’écriture en tant qu’outil favorisant le recul et l’analyse. Toutefois, l’écriture n’a pas été investie comme une pratique d’élaboration et de transmission d’une pensée. D’autre part, nous pensons qu’il y a également une explication liée au mode de communication dans le travail social, à savoir le mode oral. Ce canal semble privilégié et l’écriture reste une préoccupation secondaire devant les réalités du métier et les situations vécues, de plus en plus complexes et difficiles. Cependant, comme nous le faisions remarquer auparavant, les travailleurs sociaux ne peuvent être uniquement des porte-parole des populations et, pour éviter cela, l’écriture peut permettre une distanciation et garder une mémoire.

Nous souhaitons ici attirer l’attention sur la notion de trace, mais également sur celle de transmission. Cependant, que doit-on transmettre ? Il n’est pas aisé d’écrire à propos d’une ou de personnes dans une position d’observateur indépendant. Il reste qu’il est important d’avoir la possibilité de produire un “savoir relationnel” pour alimenter une réflexion concernant la relation au sujet dans une dynamique de construction d’une pensée sur le réel objet du travail social. La difficulté est de ne pas être prisonnier entre ceux dont on parle et ceux à qui l’on destine l’écrit. Cela pose également la question de l’écrit institutionnel (Le rapport d’activité par exemple) en regard des destinataires de ces écrits, qui ne sont pas toujours neutres car, bien souvent, ce sont les financeurs. Les travailleurs sociaux sont fréquemment partagés entre la volonté de communiquer et les écrits que l’on exige d’eux.

Cette question nécessite également un positionnement clair de l’encadrement, qui développe plusieurs types d’attitudes ; certains ne délèguent nullement cette tâche ; d'autres permettent et censurent, et d’autres encore comprennent cette nécessité de communiquer dans une dynamique institutionnelle. L’inscription de ce travail d’écriture dans le cadre d’une politique institutionnelle semble intéressante, dans la mesure où c’est une institution qui se positionne dans une analyse, et non plus un travailleur social isolé. Le débat est ouvert car penser la transmission par l’écrit, c’est aussi penser la relation au sujet dans les finalités du travail social ; c’est penser un positionnement ou un repositionnement.