CHAPITRE I
L’ACOUPHENE OU PERCEPTION AUDITIVE FANTOME

1.1 Définition

L'acouphène correspond à des bruits (la plupart du temps des sifflements ou des bourdonnements) entendus dans une ou deux oreilles, ou bien dans la tête, en l'absence de toute source sonore dans le milieu environnant.

On distingue des acouphènes objectifs et des acouphènes subjectifs.

  • Acouphène objectif : il se caractérise par le fait qu’il peut être perçu par une personne extérieure et objectivé par une exploration précise (enregistrements, otoémissions spontanées,…). Il s'agit de cas très peu nombreux dans lesquels les bruits résultent soit d'anomalies vasculaires soit de contractions anormales des muscles de la sphère ORL, soit de défauts structuraux de l'oreille interne.
  • Acouphène subjectif : seule la personne porteuse de cet acouphène l’entend. Son origine peut se situer à n'importe quel niveau des voies auditives, depuis le conduit de l'oreille externe jusqu'au cerveau. Cependant l'origine la plus fréquente est la cochlée.

Les travaux de thèse présentés ici n’ont porté que sur les mécanismes cognitifs associés à la perception d’acouphènes subjectifs.

De nombreuses études ont rapporté que l’acouphène affecte un grand nombre d’individus, jusqu’à 35 % de la population générale, et que, dans 15 % des cas, il est présent de manière fréquente ou continue (Jastreboff, 1990). D’après Brown (1990, cité dans Norena, 2001), la prévalence générale de l’acouphène se situe aux environs de 4.5 % dans la population américaine et 12.3 % pour les personnes de plus de 55 ans. Coles (1996), à partir d’une étude de la population anglaise, suggère quant à lui que 10 à 17 % de la population en seraient affectés. Parmi les individus porteurs d’acouphènes continus, de 0.5 % (Coles, 1984) à 2.6 % (Axelsson & Ringdahl, 1989) seraient sévèrement handicapés dans toutes les activités de la vie quotidienne. En France, on estime que les acouphènes gênent environ 4 à 5 millions de personnes dans leur vie quotidienne, et que 0,5 % d'entre elles, soit environ 150 000, en voient leur vie très sérieusement affectée.

L'acouphène peut survenir à n'importe quel âge, mais semble apparaître essentiellement dans la deuxième partie de la vie, après 60 ans. En effet, il accompagne souvent la perte auditive sur les hautes fréquences liée au vieillissement (presbyacousie) ; cependant, il s’observe aussi dans les cas de perte auditive due à l'exposition aux bruits d'origine professionnelle (tôlerie, chaudronnerie, filatures…) ou aux loisirs (chasse, tir, concerts…).

Il s'agit d'un symptôme, c’est-à-dire qu’il est fréquemment associé à différentes affections, de sources diverses : manifestations allergiques, troubles de l'oreille externe (bouchon de cerumen, etc...), de l'oreille moyenne et/ou de l'oreille interne (syndrôme de Ménière, hypertension, etc...).

L'acouphène n'est pas une hallucination auditive proprement dite. Il s'en distingue par le contenu rudimentaire des bruits entendus (sons purs ou bruits de bandes plus ou moins larges et dépourvus de sens). Une étude épidémiologique de Geoffray et Chéry-Croze (1999) recense les différents types de bruits perçus comme acouphène, tels qu’ils sont décrits par les patients eux-mêmes.

On note que, parmi ces bruits, la plupart sont des sifflements ou encore des bruits de grillons (Geoffray & Chéry-Croze, 1999; Meickle & Taylor-Wash, 1984). Les différents types de bruits perçus en tant qu’acouphène sont illustrés dans la Figure 1.

L’acouphénométrie est une technique permettant d’estimer les caractéristiques physiques principales (fréquence, intensité, …) des acouphènes. Elle consiste à proposer au patient un appariement de sa perception fantôme avec des sons externes à diverses fréquences et intensités, présentés dans l’oreille ipsilatérale ou controlatérale, et à retenir le plus satisfaisant. En effet, il est difficile de déterminer la fréquence exacte du signal perçu comme acouphène. La plupart des acouphènes ont une composante principale bien marquée, mais ils sont rarement constitués de sons purs. Quand on parle d’intensité de l’acouphène, on parle en fait de sa sonie, c’est-à-dire de l’intensité de ce signal, perçue par l’individu qui l’entend. Plusieurs études (Cazals & Bourdin, 1983; Geoffray & Chéry-Croze, 1999; Vernon & Press, 1996) s’accordent à suggérer que la sonie de l’acouphène est assez faible, variant dans la plupart des cas entre 5 et 10 dB SL (i.e., 10 dB au-dessus du seuil d’audition de l’individu). De même que pour la fréquence, il est très difficile d’apprécier l’intensité réelle des acouphènes.

L’étude française de Geoffray et Chéry-Croze (1999) a confirmé les observations cliniques d’autres pays (Axelsson, 1996; Meickle & Taylor-Wash, 1984) montrant une légère prévalence de la présence de l’acouphène bilatéral sur l’acouphène unilatéral gauche, le taux de patients percevant un acouphène dans l’oreille droite étant légèrement inférieur à ce dernier (Figure 2). Certaines études (Norena, Micheyl, Chéry-Croze, & Collet, 2002; Scott, Lindberg, Melin, & Lyttkens, 1992) montrant une corrélation positive, chez les patients acouphéniques, entre le lieu de la perte auditive et le lieu de la perception de l’acouphène, il a été suggéré (Meickle & Griest, 1992) que la prévalence de l’acouphène dans l’oreille gauche pourrait être liée, soit à sa plus grande fragilité par rapport à l’oreille droite, soit aux asymétries hémisphériques fonctionnelles.

Les observations cliniques ont montré que les facteurs psychologiques sont étroitement liés à la présence d’un acouphène (Erlandsson & Hallberg, 2000; Jayarajan, 2002). Il est par exemple souvent rapporté par les patients que l’émergence de cette perception auditive fantôme est concomitante, ou suit de quelques mois, un événement de vie stressant, c’est-à-dire un trauma psychique. D’après Erlandsson & Hallberg (2000), la souffrance liée à la présence de l’acouphène pourrait même être corrélée à la quantité de stress expérimentée par les patients dans leur vie de tous les jours. Les acouphéniques eux-mêmes rapportent souvent que des périodes de stress ou de fatigue intenses rendent leur acouphène plus difficile à gérer et plus insupportable.

Deux études ont cherché à déterminer si les acouphéniques possédaient des traits de personnalité différents de ceux des individus sans acouphène (Collet, Moussu, Disant, Ahami, & Morgon, 1990b), ou encore différant selon l’impact ressenti de l’acouphène sur la vie des patients (Meric, Gartner, Collet, & Chéry-Croze, 1998). En considérant les valeurs moyennes, elles n’ont pas réussi à mettre en évidence de composantes psychopathologiques chez les individus souffrant d’acouphènes. Cependant, Meric et al. (1998) ont aussi étudié les relations entre les scores de plusieurs traits psychopathologiques obtenus dans une version courte (Mini-Mult) de l’inventaire multiphasique de personnalité du Minnesota (MMPI, Hathaway & McKinley, 1940) et les scores obtenus à partir de trois échelles relatives à l’acouphène (Questionnaire de mesure du handicap lié à l’acouphène, Echelle subjective de mesure de la détresse de l’acouphène et Echelle subjective de mesure de la sévérité de l’acouphène). Les résultats ont montré de fortes corrélations entre les scores aux échelles évaluant les traits de dépression, paranoïa, psychasthénie, schizophrénie et hypochondrie, ainsi que l’index d’anxiété et les évaluations de la détresse ou du handicap liés à la présence de ces acouphènes. De plus, d’après d’autres études (Andersson, 2001; Attias, 1995; Barrenäs, Erlandsson, & Holgers, 2000; Erlandsson & Hallberg, 2000; Erlandsson, Hallberg, & Axelsson, 1992; Zöger, Svedlund, & Holgers, 2002a, 2002b), les patients acouphéniques présentent plus fréquemment des psychopathologies, comme une anxiété ou une dépression potentielles ou avérées.

Cependant, il est important de noter que l’acouphène correspond le plus souvent à un désordre physiologique et non à un désordre psychiatrique. Il provient de la production d'un signal nerveux anormal à un niveau quelconque des voies auditives qui, après traitement par ces dernières, est interprété comme un bruit lorsqu'il atteint le cortex auditif. Il a souvent été comparé au phénomène de membre fantôme resssenti par des personnes ayant été amputées (Rauschecker, 1999). En effet, l’étude de Mühlnickel, Elbert, Taub, et Flor (1998) a pu montrer que certains acouphènes entraînent une réorganisation tonotopique du cortex primaire (A1), de la même façon que de nombreuses études ont mis en évidence au niveau du cortex somatosensoriel des réorganisations associées à la perception de membre fantôme (par exemple, Flor et al., 1995; Pascual-Leone, Peris, Tormos, Pascual, & Catala, 1996; Schwenkreis et al., 2001; Weiss et al., 2000; Willoch et al., 2000). Ceci a conduit à envisager l’acouphène comme une perception auditive fantôme, conception avancée par Jastreboff dès 1990 dans son modèle neurophysiologique (développé plus loin) de l’acouphène. Les exemples de perceptions fantômes concernent surtout un doigt, une main, un bras ou un pied amputés. Bien que ces appendices manquent, leur présence continue à être perçue, souvent douloureusement. L’acouphène étant, dans la plupart des cas, associé à une perte auditive, l’application à l’acouphène subjectif de ce concept de perception auditive fantôme apparaît tout à fait pertinent, nous l’utiliserons donc dans cette thèse. A présent, nous allons nous attacher à exposer les hypothèses relatives aux mécanismes sous-tendant la génération et le devenir de l’acouphène qui sont disponibles dans la littérature. Pour accéder à des précisions concernant l’anatomie et le fonctionnement du système auditif, le lecteur voudra bien se reporter au chapitre qui leur est consacré en annexe (p I à VII).