INTRODUCTION

Les cloches de France sont actuellement très nombreuses et très partiellement inventoriées : leur nombre est évalué à près de 300 000 par la Société Française de Campanologie 1 . Cette évaluation prend en compte tous les ensembles campanaires de France, y compris les plus récents. En particulier, il inclut les carillons, le plus souvent du XIXe ou XXe siècle, qui peuvent être constitués de nombreuses cloches 2 . Le corpus médiéval est relativement important puisqu’il est constitué d’environ 500 cloches. Nous l’avons quelque peu renforcé à l’aide des structures campanaires 3 qui ont été découvertes lors des fouilles, principalement d’édifices religieux.

Le découpage géographique que nous avons adopté est la France continentale contemporaine et nous sommes conscients qu’il ne correspond en aucun cas à une réalité historique médiévale. Du point de vue culturel, cette entité a une existence un peu plus claire, même si elle regroupe les terres de langue d’oc et les terres de langue d’oïl. Notre découpage repose simplement sur la nécessité de disposer d’une grande quantité de données et d’avoir un domaine d’étude assez étendu pour pouvoir tirer quelques conclusions générales. Il est donc purement arbitraire.

Les cloches médiévales ou postérieures n’ont pour l’heure pas fait l’objet de véritables études synthétiques. Les principales questions que nous souhaitons traiter ici s’articulent autour de plusieurs sujets. Tout d’abord, si les cloches actuellement fabriquées ont de véritables qualités sonores, il convient de s’interroger sur les qualités sonores que les cloches médiévales pouvaient avoir, tant à nos yeux qu’à ceux des gens du Moyen Age. Si cet aspect a déjà été partiellement traité (voir par exemple VALLIER, 1895 qui indique les notes principales des différentes cloches qu’il présente), il n’a jamais été abordé sur une grande échelle. Les études existant sur cette question sont généralement des études locales ou de très rares travaux théoriques portant sur l’acoustique pure. Ces derniers sont de plus des travaux assez anciens. Pour traiter des qualités sonores des cloches, plusieurs moyens s’offrent à nous : l’étude sonore réelle sur la base d’un enregistrement ; l’étude des formes des cloches et des techniques de fabrication ; mais également l’observation des découvertes archéologiques de structures campanaires ou des textes médiévaux.

La deuxième question importante est la place de la cloche dans la société. En effet, en tant qu’instrument d’appel convoquant aux différents offices qui est sa première fonction, elle devient un véritable acteur de la vie religieuse et son baptême lui fait atteindre une place particulière. C’est le seul instrument à recevoir un tel sacrement sans doute presque dès l’origine de son utilisation comme instrument liturgique. Elle est donc une sorte d’intermédiaire entre Dieu et les hommes. La cloche met entre autres en jeu deux catégories assez différentes de personnes : les fondeurs et ensuite les sonneurs. Les clercs sont très concernés puisque la cloche rythme leur vie ; les laïcs également, la cloche sonnant de nombreux moments de la vie publique en dehors des rythmes liturgiques : marchés, tocsins, … La cloche intervient donc à tous les niveaux ou presque de la société médiévale. Pour étudier cet aspect, nous disposons, outre le corpus des cloches relevées, des données écrites, textes et archives, et de l’iconographie peu abondante mais riche d’informations.

Le troisième but important de ce travail est de préciser les grandes périodes de l’art campanaire. Notre période d’étude est assez vaste puisqu’elle court du Haut Moyen Age à la fin du XVe siècle et le domaine d’étude s’étend sur la France entière. L’un des problèmes les plus importants, déjà souvent abordé mais jamais de façon complète 4 , est celui de l’apparition des cloches dans la pratique religieuse chrétienne. Nous aborderons cette question en nous appuyant tant sur les textes dispersés dans des publications variées que sur les vestiges encore existants. Les corpus que nous avons utilisés regroupent un total de cinq cent onze cloches, deux cent soixante-huit fondeurs plus ou moins documentés et soixante-dix installations temporaires de fondeurs (ou structures campanaires).

Pour répondre à ces questions, nous organisons notre réflexion en trois parties. Dans un premier temps, nous présentons en détail les différentes sources utilisées, tant textuelles que les ensembles de cloches encore existantes, les moules de cloche découverts en fouilles, etc… tout en définissant la cloche et le vocabulaire technique associé. Nous nous penchons également sur les relations des cloches et de la musique médiévale, en précisant ce qu’est la musique médiévale, tant du point de vue théorique que pratique.

Les deux développements suivants reprennent une distribution chronologique. Outre les aspects typologiques, nous abordons les aspects sociologiques des cloches et leur évolution au cours du Moyen Age. Les deux périodes majeures qui sont mises en évidence sont d’une part le Haut Moyen Age et la période romane, qui constitue la période de formation de l’art campanaire, et d’autre part le Bas Moyen Age, la période gothique durant laquelle l’art campanaire se développe véritablement pour devenir ce qu’il est actuellement.

Notes
1.

Société Française de Campanologie, association loi 1901 regroupant toutes les personnes intéressées et passionnées par les cloches sous tous leurs aspects.

2.

Un des plus grands carillons d’Europe se trouve à Chambéry (73) et comprend plus de 70 cloches.

3.

Nous entendons par structure campanaire les ateliers temporaires de fondeurs qui sont retrouvés lors des fouilles d’édifices religieux. En effet, jusque dans un XIXe siècle relativement avancé, la pratique de la fonte sur place s’est maintenue, principalement pour des raisons techniques : le transport d’une cloche était beaucoup plus délicat que le transport du métal non mis en forme.

4.

C’est-à-dire en prenant en compte l’ensemble de la documentation disponible.